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LES GÉNIES

En même temps qu'il établissait des figures nécessaires à l'équilibre de son œuvre, Michel- Ange créait un intermède d'une grâce singulière et d'une beauté grandiose par ces personnages qu'il a installés à chaque angle des plus petites compositions rectangulaires du Plafond de la Sixtine. Ils servent aussi d'appoints décoratifs aux plus grandes compositions, puisque les neuf sujets de l'Ancien Testament sont reliés par ces vingt magnifiques figures, qui suffiraient à la gloire de l'artiste.

Ces personnages, placés gardiens de l'œuvre centrale, sont des inconnus. Michel-Ange ne leur a pas donné de noms, et personne, depuis, n'a pu les marquer d'une désignation précise. Chacun est donc libre de les définir à sa guise. Les uns les considèrent comme de simples « figures décoratives », ce qui est exact. Vasari les nomme les ' Ignudi », c'est-à-dire les Dénudés ou les Nus, ce qui est encore une définition stricte de ces jeunes gens assis, tous d'un mouvement différent, sur les socles placés aux angles des larges cadres de pierre placés autour des compositions évoquées de la

Michel-Ange.

Figure décorative.

lubie. Us ont ou d'abord ce rôle nécessaire à jouer dans l'ensemble, ils ont servi à mettre tout en place, à équilibrer cette large avenue où se meuvent les grandes figures en lesquelles sont résumées l'histoire du monde et l'histoire de l'homme.

Ils représentent donc tout d'abord le calcul exact du

constructeur. Ils représentent aussi Michel-Ange sculpteur révélé par Michel-Ange peintre : chacun d'eux est une statue, apparaît magiquement en marbre à la vue et dans le souvenir. Ils représentent enfin l'inspiration de l'artiste. Ce sont les Génies anonymes nés de son esprit, toutes les visions de sa pensée laissée à ellemême, à la pente de sa songerie, au rêve éblouissant où il voyait les formes naître et s'animer, incarnant la vie avec sa jeunesse, ses espoirs, sa force heureuse. Ils sont, non seulement les formes vivantes au repos- de la vaste composition en mouvement ; ils sont aussi, malgré leur inquiétude e1 leur douleur, le charme et parfois le sourire de la colossale tragédie déployée au Plafond de la Sixtine. Tout à l'heure, avec les Prophètes el les Sibylles, l'esprit de Michel-Ange s'exaltera davantage de

Michel-Ange.

i Alinari.

Figure décorative.

tristesse, de colère et de désespoir. Mais avant, sa voix rude se sera adoucie pour célébrer la beauté de la nature, la force des instincts, la fierté de l'action. Qui sait si ce ne sont pas des Dieux que Michel-Ange a voulu représenter par ces gardiens du Dieu de la Bible, du jaloux et cruel Jéhovah qui asservit l'homme après l'avoir créé, qui décime son peuple avec tous les peuples ennemis ? Ces Dieux nouveaux, placés au plafond de la chapelle où la papauté de la Renaissance célèbre ses offices, ne se relient-ils pas, par une correspondance alors secrète, devenue visible, aux forces de la nature déifiées que les anciens avaient élevées à tous les carrefours des cités, sous les péristyles et les colonnades de tous les temples, pour unir les heures de la vie civique à l'éternel infini de l'univers ? Il plaît à croire que Michel-Ange a ici donné des frères imprévus à Apollon, à Mercure, à Bacchus, et aussi à Junon, à Vénus, à Diane, à Minerve. Les Génies ou les Dieux de Michel-Ange sont tout autres; un tel homme ne pouvait songer à copier l'antique, il ne pouvait

Michel-Ange.

Photo A linari Figure décorative.

lui demander que l'illumination de sa science pour éclairer la retraite profonde où ses pensées devenaient des formes.

Ses héros ne devaient pas avoir non plus la quiétude, la sécurité, la calme raison, la tranquillité de rôle, des maîtres de l'Olympe. Ces mystérieux personnages si lumineux vivent d'une existence intérieure opposée à la vie placide des statues antiques. La nature est en eux, souple et parfaite, en leurs corps inclinés, en leurs gestes gracieux, en leurs attitudes d'une vérité imprévue. Et Michel-Ange les a animés, comme l'Eternel animait tout à l'heure le premier homme. Il les a touchés du doigt, et ils ont ressenti quelques-unes des infinies expressions par lesquelles passe l'éternité de la vie. L'un baisse les yeux, semble le gardien des secrets de la mort ; un second incline douloureusement son corps, et, d'un mouvement de ses bras tordus, ramène sur lui son voile comme un suaire ; un troisième, l'un des plus beaux, une main sur son genou relevé, l'autre main ramenée au corps accoudé sur un des amas de la guirlande de feuilles de

Michel-Ange.

Photo Alinari.

Figure décorative.

c h ê n e s et de glands qui court lourdement au long de la composition, la tête petite, fine, méditative, regarde devant lui d'un air résolu, mélancolique et amer ; un quatrième, chargé d'un faisceau de chêne, écrasé comme une cariatide, fait effort de son corps d'hercule. Une sorte de nègre apparaît, à demi accroupi, physionomie charmante et naïve, cheveux crépus, grands yeux de velours noir, bouche lippue bien ouverte ; il est surpris, regarde et écoute : en face de lui. un jeune homme, bouche ouverte aussi, semble chanter, scander un air ; ses mains, ses bras, ses pieds, ses jambes marquent une cadence : de l'autre côté, une figure calme, sereine et lière, et une figure effarée dont la bouche est béante pour le cri, une liiMiP' qui se démène, comme secouée par le vent qui souffle et rabal sa chevelure sur son visage. Un Génie au visage sérieux, pensif. e>l ;i<Toiiip;i<rn<'' d'un autre qui se renverse, le visage presque caché par le bras remonté. Un jeune homme, au visage riant de jeune faune, porte allègremenl sa corne d'abondance remplie

Michel Ange.

Photo ilinari.

Figure décorative.

de branches de chêne ; il paraîl rire d'un autre qui tire violemmenl à lui, d'un air courroucé, le fardeau de la guirlande : la fatigue et l'inquiétude se lisent sur le visage de celui-ci, qu'un compagnon regarde d'un air de résignation paisible. Un corps es! presque effacé, il n'en reste qu'un pied, le bas de la jambe, et une tête belle et énigmatique, semblable à un visage de femme avec son ruban passé dans ses cheveux tordus ; en face, une douloureuse figure aux longs cheveux, figure de l'abandon, comme peut-être celle du blessé qu'on oublie sur le champ de bataille ; de l'autre côté, les deux dernières figures, l'une fîère, qui observe, l'autre virile, qui médite. Ainsi alternent les corps d'athlètes aux gestes héroïques et les corps d'adolescent > aux grâces féminines en ce poème où la force et la souplesse se parent de souffrance allègre et de fierté douloureuse.

Michel-Ange. Figure décorative dont il ne reste <jin' des fragments.

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