XVII. -MICHEL-ANGE. —LES PROPHÈTES ET LES SIBYLLES
Au-dessous de ces Génies aux vivantes arabesques sont les figures graves, farouches, quelques-unes sereines, des Prophètes et des Sibylles. La pensée de Michel-Ange se développe et s'exalte avec ces géants et ces géantes installés aux niches creusées entre les pilastres robustes qui étayent la voûte. Je répète qu'il s'agit toujours d'une architecture en trompe-l'œil avec ces niches, ces courts pilastres sur lesquels sont placés, deux par deux, en cariatides, des enfants, géants aussi, qui soutiennent les socles où sont assis les Génies. Les Prophètes et les Sibylles peuvent être pris de même pour des cariatides, puisqu'ils arc-boutent la composition plane dont ils sont les pendentifs. Ces cariatides sont I '»utes extraordinairement vivantes et plusieurs même révèlent, par leur gesticulation, une plus violente agitation, un tempérament plus ardent que chez leurs voisins, tourmentés plus songeurs, scrutateurs plus graves du livre et de l'avenir.
A l'extrémité placée au-dessus de l'autel et du Jugement dernier,
Michel-Ange
Pho'.o Alinari.
Enfants des pilastres.
au-dessous de « l'Eternel séparant la lumière des ténèbres», Jonas se renverse, rejeté par la baleine, dont on aperçoit la tête monstrueuse, les ouïes, le gros œil vitreux. Le prophète est vu en une pose audacieuse, les jambes écartées, le torse et le visage en raccourci, les mains rejetées en arrière et agitées d'un mouvement
1 linari
Le Prophète Jonas.
nerveux, la michel-axge.
bouche ouverte,
les yeux levés. C'est un lutteur terrifié par le poids de sa mission, qui a tenté d'échapper à son destin. Englouti en pleine mer par le monstre, vomi par lui sur le rivage, il obéira, ira vers Ninive lui annoncer sa destruction. Visiblement, Michel-Ange a marqué l'épouvante et la soumission de cet hercule juif tremblant comme un enfant, les mains contractées, le visage douloureux, prêt à pleurer. Derrière lui, deux jeunes figures expriment la compassion et l'effroi, et sur les pilastres de la niche, des enfants dansent, se poursuivent en jouant.
Après Jonas, à droite de l'autel, la première figure est Libica, la Sibylle Libyque.
Bien que les prophétesses antiques aient été admises par l'Eglise, qui a cherché des annonces mystérieuses de son règne dans les phrases entrecoupées de leurs délires, elles sont restées les prêtresses inspirées de Jupiter et d'Apollon. Celle qui rendit ses oracles sur la terre brûlée de la Libye, semble, à la voûte de la Sixtine, une belle et grave Minerve à laquelle il manque seulement le casque où veille le hibou aux yeux d'or. Elle est encore et surtout une admirable femme vivante, à demi dévêtue. A peine assise, vue de dos, on voit d'elle, hors des plis de la longue jupe qui la drape, des pieds divinemeiil àculptés qui frémissent sur le socle où elle se tient en une attitude d'une noble grâce, un dos de marbré vivant qui émerge d'une ceinture dégrafée, des bras étendus qui soutiennent, sur un rebord de pierre, l'immense livre où toul à l'heure vont
Michel-Ange.
La Sibylle Libijqur.
lire ces yeux aux paupières abaissées qui donnent tant de douceur à la fierté de ce visage. Près d'elle, appuyés à ses genoux, des enfants attendent la lecture. Sur les pilastres, d'autres enfants s'abordent et luttent.
Après la Libica, le beau et studieux Daniel, drapé d'une large robe, d'une vaste manteau, lit et écrit. Un grand livre est étalé sur ses genoux, soutenu encore par une petite cariatide, un enfant nu blotti entre les pieds, entre les jambes du prophète. Celui-ci tient, appuyée au livre, une belle main énergique, la main d'un homme, d'un orateur, qui va parler, démontrer, et l'autre écrit sur un pupitre. Le visage est splendide d'occupation, d'attention, les yeux baissés, la bouche serrée, et l'esprit vole ardemment du livre lu à la page écrite. Mais le vent passe en tempête dans la chevelure hérissé du captif Daniel, devin de Nabuchodonosor, le souffle de l'espace infini hérisse la crinière de celui devant lequel les lions
Michel-Ange.
llinari.
Le Prophète Daniel.
ont rampé, qui a déchiffré les trois motsilamboyants du festin de Balthazar, et sauvé de l'obscénité et du supplice la chaste Suzanne.
Sur les pilastres de stalle où il a installé son frémissant labeur, des enfants hardis en poursuivent d'autres qui pleurent.
Cumœa apparaît. Celle-ci est terrible. Sœur de la Pythie de Delphes, elle a vieilli au service du culte d'Apollon. Son corps est robuste toujours, ses bras musclés, mais ses pieds se rapprochent frileusement sur la dalle de marbre, l'âge a décharné ses seins inertes, rapetissé sa tête, ridé sa face. Sa bouche édentée est entr'ouverte, sa lèvre inférieure est pendante, son nez et son menton crochus se rapprochent. Klle pourrait être l'une des Parques, vieillies par le temps, qui filent et tranchent les jours humains, ou quelque fée ne pouvant deviner qu<- le malheur. Il y ;i de la fatigue, de la désillusion, de la tristesse, plus que de la méchanceté, sur ce visage savant, ne connaissant que trop les rançons e1 les peines de la vie. Le regard est
Michel-Ange.
La Sibylle Cuméenne.
resté noir et perçant parmi ces traits délabrés, et il ne voit que trop clair dans le livre que les mains feu il lettent comme à regret, et que fixent, avec plus de curiosité que d'effroi, les deux adolescents debout auprès de la noire sibylle de Cumes. Les enfants des pilastres, qui soutiennent l'entablement de leurs petits bras levés, regardent aussi, avec la gentillesse de leur âge.
Isaïe est beau comme un sombre Apollon. Il est celui dont les lèvres ont été touchées par le charbon ardent de l'éloquence. Il ne porte pas la lyre qui chante, mais le livre fermé où sa main droite marque la page du désastre. Sa main gauche se lève, à demi ouverte, l'index tendu vers son visage, et ce visage beau et fier, le front marqué de .sillons douloureux, a la fermeté et le courage de l'homme qui accuse, en même temps que le dédain du supplice promis. Il est assis, drapé dans sa robe, son manteau agrafé sur l'épaule et gonflé par le ven\ : il a l'attitude d'un orateur romain qui attend, et qui va se lever el achever de
Le Prophète Isaïe.
déchaîner la tempête. Son génie familier, qui surgit au-dessus de son épaule, lui indique le chemin dans lequel il doit marcher.
Les enfants des pilastres s'avancent d'un air résolu.
Delphica, c'est la première des Sibylles, Sibylla, fille de Jupiter et de Lamia, fille de Neptune, prêtresse de Jupiter et d'Apollon, celle dont le trépied de pythonisse frémit à Delphes et à Claros. Michel-Ange l'a vue jeune et inspirée, fine et souple comme une nymphe des bois et des eaux sous son ample robe et son manteau flottant, ne montrant que son pied fortement appuyé sur la pierre, son beau bras nu étendu, sa main déroulant la banderole de l'oracle. Avec la beauté, il lui a donné l'inquiétude, une face splendidn de visionnaire aux yeux agrandis, un mouvement de recul et de fuite. Derrière elle, des enfants tournent et lisenl les pages d'un livre. Sur los pilastres de son trône de
Photo Alinari.
La Sibylle Delphiquc.
marbre, les enfants ont, les uns des attitudes révoltées, d'autres des attitudes soumises, où s'opposent les mêmes sentiments qui se voient à travers le masque de la fatale Delphica.
Elle occupe la dernière place de la rangée. Après elle, en retour, à l'opposé du Jonas, c'est le prophète Zacharie.
Celui-là, tel que Michel-Ange l'a
représenté, de si énergique profil, c'est le sage obstiné, perdu dans sa lecture et sa contemplation. Enveloppé de son manteau à larges plis, assis sur son siège de pierre, il semble de pierre lui aussi, impossible à ébranler, à arracher de sa lecture où les temps futurs lui apparaissent. Il tient à pleines mains son livre, tout près de ses yeux, comme un myope, il le feuillette, le découvre tout entier, et de quel regard aigu sous la lourde paupière ! C'est ce regard, et c'est le pli deviné de la bouche, perdue aux flots de la longue barbe de patriarche, qui donnent leur expression à cette puissante tête au crâne rond et plein, visible sous les cheveux ras. A l'opposé de l'anxieux Jonas, c'est la fermeté virile, le génie têtu qui onl leur représen-
Le Prophète Zacharie.
tant en cet obstiné reconstructeur du temple.
Il a tout naturellement pour compagnons deux adolescents au profil volontaire comme le sien, fraternellement enlacés, et les enfants des pilastres, enlacés eux aussi, luttentavec une grâce légère, symbolisant allègrement l'action jeune, aussi décidée que la pensée du vieillard.
Un prophète commence l'autre rangée, au détour du Zacharie, Joël, l'annonciateur du Jugement dernier. Appuyé du bras droit sur un pupitre et lisant d'un air absorbé une banderole qu'il déroule des deux mains, il a le visage acéré d'un prélat et d'un diplomate, la face rasée, les yeux embusqués sous l'arcade sourcilière, le front haut continué par le crâne dénudé entre deux touffes de cheveux emmêlée et rebelles. On passe de l'un à l'autre de ces personnages avec une admirai ion grandissante devant la variété de création de l'artiste évocateur de tant de visages, de tant de manières d'être. Derrière le Joël que l'on dit être une image du Bramante;)
Michel-Ange.
Photo À linari. Le Prophète Joël.
lu:;
deux enfants s'interpellent, et ceux des pilastres se boudenl .
Quelle merveilleuse figure subitement en lumière ! La Sybille d'Erithrée, Hérophile. fille d'un berger et de la nymphe Edea, celle qui rendait ses oracles en Asie Mineure, et que Pausanias dit femme, sœur, uu fille d'Apollon. Le voyageur du 11e siècle vit sa tombe, dans un bois consacré à Apollon Smin-
thée, en Troade, où elle mourut après avoir vécu à Samos, à Glaros, à Délos, à Delphes, et il lut ainsi sou épitaphe : « Je suis cette fameuse Sibylle qu'Apollon voulut avoir pour interprète de ses oracles; autrefois vierge éloquente, maintenant muette sous ce marbre et condamnée à un silence éternel. Cependant, par la faveur du dieu, toute morte que j<i suis, je jouis de la douce société de Mercure et des nymphes, mes compagnes. » Michel-Ange a fait d'elle une femme qui a la beauté et le charme, une créature
.Michel-Ange.
!•' AUnari.
La Sibylle Erithrée.
d'élection où la bonté paisible ^j ^v ^mÊA s'allie à la splen-
deur du corps, où la raison habite en souveraine ce visage bien construit, aux plans savoureux, aux yeux tendres, à la bouche spirituelle etsensuelle.
Statue de chair et d'esprit, Erithraea lit paisiblement, tourne le livre d'une main ferme, tranquillement assise, son corps de femme infléchi et
hardiment visible sous le corsage qui la moule en cuirasse de guerrière. C'est auprès de cette déesse qu'un génie soulève la lampe et la rallume à une torche flambante. Sur les pilastres, les quatre enfants dansent de joie dans l'atmosphère lumineuse que dégage la sibylle sereine.
Par contre, la fureur anime le vieil Ezéchiel. Arc-bouté sur ses pieds incrustés au marbre, ses vêtements s'ouvrent en désordre, traînent au sol, s'envolent autour de lui, dans le mouvement effréné de la gesticulation. D'une main crispée, il froisse la banderole prophétique, de l'autre bien ouverte, les doigts écartés, une
Photo Alinari.
Le Prophète Ezéchiel.
main calleuse et rude, il brandit et projette les arguments. En même temps, sa tête se lance en avant, comme celle d'un t a u r e a u q u i fonce, et son col musculeux formidable, ses cheveux drus, sa barbe en désordre, son profil où l'œil flamboie, où la bouche serrée est prête à gronder et à mordre, signifient le discuteur enragé jusqu'aux invectives et à la violence. Si, des deux génies qui l'accompagnent, un seulement montre de l'effroi et de la colère, si l'autre est une délicieuse figure androgyne, fine et résolue, qui montre le but sans frémir au terrible prophète, les autres enfants, debout aux pi Litres, s'en vont, tournant le dos et disputant.
Après Ezéchiel, c'est Persica, la sibylle Persique, aussi vieille que la sibylle de Gumes, et plus ténébreuse. C'est d'elle que Michelet a dit qu'elle lisait dans la nuit. Il n'y a de lumière, en effet, que sur un côté de son corps, sur sa jambe et son bras gauches, une partie de son serre-tête, et sur la page du livre où
Photo I La Sibylle Persique.