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LES COMPOSITIONS DES TRIANGLES

Entre les Prophètes et les Sibylles, et au-dessous d'eux, des divisions décoratives se composent de formes triangulaires et de lunettes autour des cintres des fenêtres. Il faut, pour la nécessité de l'illustration et de la description, détailler ici ce qui est réuni dans une œuvre dont les formes si diverses s'accordent en une si extraordinaire unité. Ce champ immense, peuplé de trois cent quarante-six figures, a ses compartiments que l'on doit visiter l'un après l'autre pour se rendre compte, après l'écrasante impression de l'ensemble, de la force, de l'intensité des détails. On revient ensuit*' à l'ensemble, dont on subit sans cesse, plus fortement et définitivement, la puissance.

Quelle est d'abord la signification des figures placées dans les triangles el dans les lunettes ? Si l'on en croit les noms inscrits

Michel-Ange

sur les cartouches placés au milieu des lunettes, il s'agirait d'une représentation vivante de la généalogie de Marie et de Jésus, ainsi qu'elle est établie par les Evangiles : « Livre de la généalogie de Jésus Messie, fils de David, fils d'Abraham ; Abraham engendra Isaac ; et Isaac engendra Jacob ; et Jacob engendra Juda et ses frères. Et Juda engendra, de Thamar, Phares et Zara ; et Phares engendra Esrom ; et Esrom engendra Aram ; et Aram engendra Aminadab ; et Aminadab engendra Naasson ; et Naasson engendra Salmon; et Salmon engendra, de Rachab, Booz ; et Booz, de Routh, engendra Obed ; et Obed engendra Jessé ; et Jessé engendra David, le roi. Et David, de celle d'Ourie, engendra Salomon ; et Salomon engendra Roboam ; el Roboam engendra Abia ; et Abia engendra Asa ; et Asa engendra Josaphat ;

Michel-Ange.

Ezcchia.

et Josaphat engendra Joram, et Joram engendra Osias ; et Osias engendra Joatham ; et Joatham engendra Achas ; et Achas engendra Ezéchias ; et Ezéchias engendra Manassé ; et Manassé engendra Amon ; et Amon engendra Josias ; et Josias engendra Jechonias e1 ses frères, du temps de la transportation de Babel. Et après la transportation de Babel, Jechonias engendra Salathiel. Et Salathiel • nin-ndra Zorobabel. Et Zorobabel engendra Abioud. Et Abioud i riLr<'ndra Eliaqim. Et Eliaqim engendra Azor. Et Azor engendra Sadoc. Et Sadoc engendra Achim. Et Achim engendra Elioud. Et Elioud engendra Eléazar. Et Eléazar engendra Matthan. Et Malthan engendra Jacob. Et Jacob engendra Joseph, l'homme de Marie, duquel naquit Jésus, le surnommé Messie. Ainsi, toutes les génération-, depuis Abraham jusqu'à David, font quatorze ; et depuis David jusqu'à la transportation de Babel, quatorze ; et depuis la

Michel-Ange.

transportation de Babel jusqu'au Messie, quatorze. » (Evangiles, Matthieu, I.)

L'histoire de l'art s'est peu arrêtée (sauf lorsque l'historien es! Michelet) devant les figures énigmatiques, accoudées, allongées, assises autour des cartouches et au-dessus. On a parfois hasardé qu'il pouvait n'y avoir aucun rapport entre les noms et les figures ; que ces noms étaient là comme des inscriptions, sans autre raison d'être qu'une intention religieuse dictée par la décoration générale inspirée de l'Ancien et du Nouveau Testament ; que ces figures ne jouaient qu'un rôle purement décoratif, tout comme les Génies placés aux angles des sujets de la partie plane, tout comme les «•nfants debout sur les pilastres des niches où rêvent et vaticinent les Sibylles et les Prophètes, tout comme les corps nus qui rampent, tombent, se disloquent ou s'endorment dans les intervalles

Michel-Angk

entre les pilastres des niches et les sommets des triangles ; tout comme les enfants debout entre les compositions des lunettes et qui portent sur leurs épaules ou de leurs bras levés les écriteaux où se lisent les noms des Prophètes et des Sibylles. Michel-Ange, dit-on, a voulu remplir tous les vides déterminés par les formes architecturales dont il avait divisé la surface du Plafond.

Ce n'est guère admissible. Les génies, les enfants, les figures dont les places viennent d'être indiquées ne sont là, en effet, que comme des nécessités ornementales, comme des appoints et des soutiens de la composition générale. Aussi Michel-Ange ne leur a-t-il pas donné de noms. Ce sont les fils de sa rêverie, de sa fantaisie, de son imagination, et il a légué ces formes anonymes, ces apparitions d'inconnus, à la songerie de l'avenir. Il en va autrement des figures des triangles et des lunettes, et puis-

Michel-Ange

qu'il a pris le soin d'écrire des noms précis pour chacun de ces groupes, c'est qu'il a conçu un poème sur l'énumération généalogique des Evangiles. Sans doute, il n'a pas fait des personnages particuliers de ceux qui ont un nom et qui n'ont pas d'histoire, mais il a évidemment voulu, par ces personnages des triangles et des cintres, construire un soubassement à son œuvre, le peupler de figures humaines d'une vie touchante. Il y a réussi. Acceptons donc les noms qui sont ici comme des transparents lumineux pour éclairer les visages.

En continuant l'examen dans l'ordre déjà adopté, c'est-à-dire en commençant par le premier triangle, à droite de l'autel, c'est le nom de Jessé qui sert d'enseigne à la femme assise sur le sol, les

coudes aux genoux, la main droite pendante, la main gauche au visage. Elle est une mère robuste, ou une femme qui va être mère, les membres et le visage enflés, les traits immobiles, les yeux fixes. Près d'elle est un homme que l'on voit à peine dans l'ombre. La seconde figure, au nom d'Asa, est assise sur une besace comme une émigrante, l'une des jambes étendues, l'autre repliée pour soutenir le bras, le corps, la tête dont on ne voit rien qu'un œil clos. C'est une magnifique image de la lassitude et du désespoir : un enfant, pourtant, est près d'elle, qui s'avance pour la consoler. La troisième, au nom d'Ezéchia, est assise, tournée d'un autre sens, <l celle-là esl éveillée, belle créature au corps souple, aux seins opulents sous la chemisette : un enfant nu, aux yeux effarés,

Michel-Ange.

est là encore, et entre la mère et l'enfant, on croit distinguer un être bizarre, une face funèbre. Au nom de Giosia, le trio est pinvisible, un homme fatigué qui dort, une douce mère qui veille, serrant contre elle son petit, et tous deux regardant dormir le pèn>. Au nom de Zorobabel, l'homme demi-nu, étendu sous une couverture, tient d'un geste de caresse et de protection la tête de la mère, charmante, effrayée, sur le qui-vive, dont toute la physionomie écoute, regarde, attend, observe, pendant que l'enfant à sob tour dort, appuyé à la fois contre le père et la mère, enlaçant la jambe de celle-ci. Au nom d'Ozia, ils sont quatre, un enfani qui cherche le giron maternel, un homme qui se retourne pour voir et écouter, lui aussi, et un autre enfant paisible. An nom <!<•

Michel-Ange.

Photo Alinari. Le Serpent d'airain.

Roboam, c'est une admirable songeuse, splendidement éclairée et ombrée, courbée en avant, le coude au genou, le menton dans la main, le profil tendu, serrant son fils entre ses jambes maternelles. Au nom de Salmon, c'est une pauvre mère un peu pareille à une mendiante sous un porche, enveloppée d'une mante, humble, les yeux baissés, mais son fils est robuste et beau, et une autre figure, entre elle et lui, apporte sa protection. Ainsi se succèdent tristes, fiers, accablés, espérants, ces groupes qui semblent vus dans la vie populaire, au long des chemins, sur le seuil des portes, el qui, abrités et réunis par l'œuvre si majestueusement déployée aux voûtes de l'orgueilleuse chapelle, y donnent à voir le poème émouvant de la maternité et de l'enfance.

Ceci n'empêche pas la vérité profonde, cachée, que Michelet a

Michel-Ange.

Minari.

Judith r! I[<>lopherne.

mise le premier en lumière : « Justice et jugement, la grande attente d'un terrible avenir, c'est ce qui emplit la chapelle Six- Une... » Le poème terrible ne sera complet qu'avec la fresque du Jugement dernier. Et ceci encore ne doit pas être pour empêcher Michelet de sous-entendre la préoccupation obsédante, en Michel- Ange, de l'Italie dévastée, violée, en flammes. Qu'il anticipe sur certains événements, qu'il érige Michel-Ange en prophète des malheurs de la patrie, l'hypothèse haidie peut trouver son champ et sa substance en un pareil homme, encore jeune, mais grave, réfléchi, tressaillant, digne, puisqu'il les a créés, de prendre place auprès d'Ezéchiel, discuteur violent, de Jérémie, songeur accablé. On peut donc, avec l'historien génial, ardent à scruter les ténèbres, devant ces hommes las, ces femmes effrayées, atterrées, ces enfants

Michel-Ange.

Phntn A tinari.

Assuérus et Eslher. Supplice d'Aman.

vivaces parmi toutes les douleurs, voir la patrie qui meurt et va peut-être revivre.

Aux quatre angles de la composition, dans quatre triangles disposés différemment, la pointe en bas, pour parfaire le grand rectangle du plafond, sont quatre compositions bibliques, suite certaine et complément des scènes de la partie plane : David et Goliath ; le Serpent d'airain ; Judith et Holopherne ; Assuérus et Esther, avec le Supplice d'Aman.

Le petit David, nain terrassant le géant, abat Goliath, dont le corps monstrueux jonche le sol. Le courage et la volonté du faible ont raison de la force orgueilleuse el brutale du tyran.

Une mêlée d'hommes, de femmes, d'enfants, es1 en proie aux enlacements venimeux et étouffants de reptiles qui grouillent

Michel-Ange.

David et Goliath

sur le sol et dans les airs, pendant qu'un groupe paisible regarde avec confiance le serpent d'airain tortillé au bâton de Moïse. La femme soutenue, qui étend les bras, est une des beautés de l'œuvre, corps affaissé, robuste et souple, visage anxieux où \ .1 renaître l'espoir.

Judith et sa suivante, qui s'enfuient de la tente où gît le corps décapité d'Holopherne, ont l'allure du crime, furtive chez la suivante, qui ploie sous le faix de la tète monstrueuse, implacable chez la maîtresse, qui jette un voile sur le visage mort en même temps qu'elle regarde le corps tout à l'heure vivant. Ces! d'une compréhension violente et sinistre.

Le supplice d'Aman est évoqué auprès de la scène d'amoui d'Esther et d'Assuérus. Le génie de Michel-Ange a exprimé grandio sèment ce contraste violent de la passion et du drame.

Michel-An gk.

Photo 1 linon Naason.

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