XIX. — LES COMPOSITIONS DES LUNETTES
La revue des figures de la Chapelle Sixtine s'achèvera par les compositions dites lunettes qui entourent en larges demi-cercles les douze fenêtres placées en vis-à-vis, sur les deux murailles, et les deux fenêtres placées à l'extrémité, en face l'autel. Ces figures des lunettes sont séparées par les noms des ancêtres du Christ inscrits sur des tablettes de marbre. Ce sont des personnages de la vie de tous les jours, magnifiés, approfondis, par le génie de Michel-Ange. J'écris ceci contrairement à l'opinion exprimée par le savant esthéticien, trop esthéticien, Charles Blanc, qui a cru faire un mérite à Michel-Ange d'avoir placé à la voûte de la Sixtine des personnages irréels, inventés de toutes pièces par son génie. Ce n'est pas diminuer ce génie que de saluer ici avec émotion l'inspiration de la vie chez tous les personnages de la Sixtine, sans
.Michel-Ange.
David et Snlnmon.
en excepter le grave et vénérable vieillard dont il a fait l'Eternel, et que l'on pourrait nommer le Temps aussi bien que le Créateur, sans en excepter les personnages d'Adam et Eve, les figures du Déluge, les beaux Génies harmonieux des angles, ni les Prophètes si terribles, les Sibylles d'une grâce si âpre et si énigmatique.
Ici non plus, dans les compositions des cintres comme dans les compositions des triangles, la vie rêveuse, pensive, passionnée, ardente, n'a pas perdu ses droits. Voyez l'un après l'autre ces hommes et ces femmes et vous admirerez la violence concentrée, la force véridique de ces êtres représentatifs de la vision cl de la réflexion de Michel-Ange. Au nom de Naason, une femme au profil arqué, la chevelure noire, un anneau à l'oreille, le pied sur une marche, accoudée des deux bras sur son genou, se regarde fixement dans un miroir. Elle est vêtue à l'italienne,
Michel-Ange.
Photo .1 linari.
Josaphat et Joram.
comme des paysannes encore aujourd'hui, large robe tombant sur ses pieds nus, tunique largement ouverte aux manches, un ruban dans les cheveux. De l'autre côté de l'inscription, tournant le dos à la femme, un jeune homme entièrement enveloppé d'un manteau, les bras cachés, une jambe allongée sur un escabeau, lit dans un livre aux gros caractères placé assez loin de lui sur un pupitre. Il est jeune, imberbe, les cheveux en désordre, et il dévore le livre avec une grimace farouche. Pour David et Salomon, c'est à • Imite une femme longue et souple, le visage inquiet, occupée à tisser, et à gauche, un patriarche juif, pareil à un chef ;irabe, couvert de son burnous des pieds à la tête, la barbe noire, les yeux agrandis, empreint de la majesté et du fatalisme <1<- l'Orient. Pour les figures marquées de Josaphat et Joram, c'est une femme aux beaux mouvements de mère assaillie par ses enfants. les rassemblant Imis trois de ses bras, de ses jambes,
Michel-Ange.
llinari.
Mariasses et Amon.
une mêlée de caresses, et c'est un homme maigre, costumé à la façon des masques italiens, qui écrit, la main appliquée, le visage contracté. Pour Manassès et Amon, un homme assis, courbé en avant, les mains abandonnées, dort comme un soldat fatigué, et une femme, une merveille de formes vivantes et de doux visage, regarde dormir son enfant. Je pense aux Maternités de Carrière, en voyant celle-ci. Pour Jechonias et Salathiel, un homme chauve et crispé, qui tient un enfant sur ses genoux ; l'homme regarde en arrière, l'enfant veut s'élancer vers un autre que retient une femme, inquiète comme l'homme est inquiet. Pour Azor et Sadoch, une matrone qui parle à un enfant déjà grand, et un philosophe chauve, ridé, soucieux, contemplatif, les yeux bai.v un doigt sur la bouche. Pour Eléazar et Matthnn, une femme qui tient à bout de bras, sur ses genoux, un enfant qui danse, agite
Michel-Ange.
Photo Alinar
Jechonias et Salalhiel.
ses pieds nus, ses mains, d'un air joyeux, tandis que de l'autre coté, est un homme un peu semblable d'attitude et d'expression aux Génies placés aux angles des compositions de la partie plane. Pour Jacob et Joseph, un vieillard à barbe blanche, aux bras croisés, les mains cachées sous son manteau, paraît écrasé sous le poids de la vie, des souvenirs et des pressentiments ; son front est chargé de rides, il roule des yeux effrayés, ne se soucie en rien de la femme assise près de lui, d'un air morne, ni de l'enfant indifférent qui se récrée de quelque jeu à l'arrière-plan ; de l'autre côté de L'inscription, une femme coiffée bizarrement, de cheveux ou d'une toque à ornements de points brillants, retourne la tête, comme préoccupée du voisinage du vieillard, cependant que sur elle et près d'elle, des enfants s'ébattent. Pour Achim et David, un autre vieillard, grave comme un prophète, regarde doucement l'enfanl qui vient vers lui, el une femme vue de dos, tourne la tête vers un enfant à qui elle va donner à manger : il y a
.Michel-Ange.
Photo Azur et Sadoch.
devant elle un escabeau, recouvert d'une serviette, et un plat où la mère prend quelque mets vers lequel s'étend la main impatiente de l'enfant. Pour Abiud et Eliachim, une jeune mère presse contre elle un enfant malade, emmailloté de bandelettes, le tient par le corps, lui caresse la joue ; de l'autre côté, un homme coiffé d'un double bonnet tient contre ses genoux un enfant à la mine éveillée. Pour Joatham et Achaz, deux femmes, l'une avec un enfant qui lui montre du doigt quelque chose, l'autre, paisible, avec deux enfants près d'elle. Pour Roboam et Abiaz, il n'y a pas d'enfants, seulement une jeune femme qui paraît enceinte, au repos comme une malade dans un fauteuil, une main sur le ventre, la tête enveloppée de voiles laissant voir une figure charmante ; et de l'autre côté, un jeune homme dont on ne voit pas le visage, le corps ployé en avanl . la tête et la main gauche appuyées sur les genoux, la main droite pendante. Pour Booz et Obeth, l'apparition funèbre d'un enfant presque mort, peut-être mort même, que sa mère tient el
l'hoto A linari.
Elêazar et Mathan.
berce encore, sa joue contre le crâne de son petit ; et en face, une sorte de vieux soldat malingre, casqué, chaussé, qui gesticule et crie, tenant d'une main une arme ou un flambeau. Pour la dernière composition, Aminadab, c'est, à gauche, un jeune homme assis, les mains croisées entre ses genoux, la tête droite, le regard anxieux, tandis que de l'autre côté, une jeune fille se coiffe, passe un peigne dans ses longs cheveux, avec un beau mouvement de tout le corps, un joli mouvement de la tête penchée.
Ici finit l'énumération des sujets et des personnages dont Michel- Ange a composé, en architecte, en sculpteur et en peintre, le Plafond de la Chapelle Sixtine. Jamais une œuvre plus grande et plus grandiose n'avait été tentée et exécutée par un artiste, et si l'on va ensuite au grand ensemble de Raphaël au Vatican, ce n'est plus un solitaire qui l'accomplit, c'est tout un atelier, c'est toute une école qui travaille sous la direction d'un jeune maître. Michel-Ange est seul à la Sixtine, qu'il achèvera vingt années plus tard par le Jugement dernier. Mais avant d'aborder cette
Michel-Ange.
ilinari.
Jacob et Joseph.
suprême page de l'œuvre, ne quittons pas la voûte sans y évoquer le personnage principal, Michel-Ange lui-même, qui a projeté aux murailles et vers ce ciel de pierre les formes implacables e1 sereines de sa pensée.
Dans le récit de la vie de Michel-Ange Buonarroti, qu'a laissé Ascanio Condivi, il y a une description très détaillée et exacte de la voûte de la Chapelle Sixtine, pour la disposition, les divisions, le trompe-l'œil architectural et sculptural. Les principales scènes du Plafond sont aussi décrites, et une allusion est faite aux compositions peintes dans les espaces compris sous les cintres et dans les triangles, les diverses illustrations de la généalogie du Christ, et les quatre compositions des angles. Mais Condivi nous donne encore des détails intéressants sur les divers incidents survenus pendant que Michel-Ange travaillait à la voûte. Ce travail qu'il avait entrepris malgré lui, pour lequel il avait indiqué Raphaël, et qu'il subit sous la suggestion opérée par Bramante sur l'esprit du pape, il le conçut résolument dans son vaste ensemble aussitôt
Mu il i.i.-Angi
Photo ilinari.
Achim et Eliud.
qu'il dut se décider. Il crut pourtant, encore une fois, devoir se récuser. Ce fut lorsque sa peinture commença de moisir et de se décoller après qu'il eut fait la scène du Déluge. Il alla trouver le pape et lui dit: «J'ai déjà dit à Votre Sainteté que ce n'est pas mon métier de peindre. Ce que j'ai fait est gâté, et si vous ne me croyez pas, envoyez-y voir. » Le pape envoya l'architecte Sangallo, lequel constata le dégât, se rendit compte qu'il y avait eu trop d'eau dans l'enduit de chaux couvrant la voûte. Il s'excusa, répara le dommage, et Michel-Ange continua.
11 semble bien que l'artiste ait peint, non pas d'abord la partie plane seule, mais toute la composition en arc d'une fenêtre à la fenêtre d'en face, ce qui suppose un projet bien composé, bien arrêté.
Supposition admissible, certes. En effet, Condivi écrit : «...Quand l'ouvrage fut à moitié fait, c'est-à-dire de la porte à la moitié de la voûte, le pape Jules II exigea que Michel-Ange découvrît cette partie, encore qu'imparfaite et sans que la dernière main
MHM
Michei.-Ange
.\biml et Eliachim.
y fut donnée. » Il ne suffisait pas à Jules II, «de nature violente et impatiente », d'attendre de monter jusqu'à la plate-forme par une échelle que Michel-Ange tenait en haut, il voulait que tout le monde vît. Tout le monde vit, et Raphaël aussi, et comme, dit Condivi, « il était admirable dans l'imitation, il chercha, à l'aide de Bramante, à avoir la commande du reste ».
Il y eut une entrevue de Michel-Ange et du pape. Bramante présent, où le peintre de la Sixtine exhala ses plaintes et accusa son persécuteur. Il eut gain de cause, acheva seul son œuvre, « sans avoir été aidé de personne, pas même d'un qui lui broyât les couleurs ».
Condivi raconte aussi que Michel-Ange, pour peindre ce grand ouvrage, avait tenu si longtemps les yeux levés mis la voûte qu'il avait fini par y voir peu en regardant à terre : Quand il avail ;'i lire une lettre ou à regarder quelques menus documents, il lui était nécessaire de les tenir levés au-dessus de sa tel.'. Néanmoins, peu à
Michel-Ange.
loalham et Achaz.
peu, il apprit à lire encore en regardant en bas. Cette preuve qous donne la mesure de l'attention assidue qu'il porta à cet ouvrage. »
Le mémorialiste de Michel-Ange est encore intéressant lorsqu'il affirme que le pape Jules II « l'aima du plus profond de ses entrailles » et « eut pour lui plus de soins jaloux que pour tout autre de son entourage ». Le pape guerrier aurait donc été pour l'artiste une sorte de maître jaloux, un violent d'allures et de paroles, qui couvait d'une tendresse tyrannique cet isolé, enfermé dans s;i tâche comme dans une prison volontaire. Peut-être y avait-il une similitude, loul ;ui moins un conhu-l de caractères entre ces deux hommes, le vieillard el le jeune, et cette nature grondeuse, ombrageuse, vive en paroles, bonne en actions, -.• ivIruiivi'-l-HIc plus hird chez Michel-Ange vieilli à son tour. Cela n'empêche que Jules 11 ;i fait peser pour toute sa vie, sur
Michf.i.-Ange.
Roboam et Alun-..
les épaules et l'esprit de Michel-Ange, le poids de ce monument, qui devait être son tombeau, imprudemment offert par l'un, le sculpteur, imprudemment accepté par l'autre, le pape. Ce fui le rêve de Michel-Ange, et Jules II ne lui permit pas de le réaliser. Il est vrai qu'il lui a donné à peindre le Plafond de la Sixtin<\ comme une compensation et une revanche. C'est en effet l'une el l'autre, puisque le Plafond est aussi grandiose que l'on peut rêver le Tombeau.
Pour preuve de cette manière d'être du pape avec son sculpteur devenu son peintre, recueillons encore un renseignement d'Ascanio Condivi.
Il nous fait savoir qu'au cours de l'une des années pa i peindre la Sixtinc, — il ne nous dit pas laquelle, à la Saint-Jean
Uinari.
Michel-Ange.
Booz et Obeth.
(qui est en juin), Michel-Ange, voulant aller jusqu'à Florence, vint demander au pape de l'argent. Celui-ci demanda alors quand serait terminée la chapelle : « Quand je pourrai ! » répondit laconiquement Michel-Ange. Le pape s'emporta selon son habitude, et du bâton qu'il avait toujours à la main, frappa l'artiste en répétant exclamativemenl : « Quand je pourrai ! quand je pourrai ! » Michel-Ange s'en fui avec ses coups de bâton, rentra chez lui. réunit ses nippes, <l se disposai! à partir sans subsides pour Florence, sans doute avec l'intention «le ue jamais revenir à Rome, lorsque survint le camérier Curcio, envoyé du pape radouci, avec mission de calmer le battu et de lui remettre cinq cents ducats. Michel-Ange pari il alors pour Florence.
C'est janvier et février 1511 que l'on assigne comme dal dessins des cartons pour les composition.^ des coins triangulai ri des lunettes mi-cintrées. Le 14 août de cette même année, le pape pouvait dire sa messe à l'autel de la Chapelle Sixtine, mais l'œuvre ne fut terminée que plus d'un an après, en octobre 1512. Le 31 octobre, la chapelle était ouverte au public.
Jules 11 mourut quatre mois après, le 'il février 1513, comme s*il avait attendu l'achèvemeni de l'œuvre pour achever sa vie.
Michel-Ange
Phot< Le Jugement dernier ( Groupe de gauche au-dessus <lu Christ).