ROME
I. — VUE A VOL D OISEAU. — SAINT-PIERRE. — LE VATICAN. MICHEL-ANGE A ROME. -- SOMMAIRE DE SES TRAVAUX.
Arrivé à Rome, le soir, la ville m'apparut mystérieuse, confuse, avec ses rues étroites, ses ruelles, ses courbes, ses places irrégulières, ses montées, ses descentes, les ténèbres de ses anciens quartiers succédant aux éclats de lumière des voies nouvelles. A tout instant, le bruit et la fraîcheur d'une fontaine où l'eau ruisselle et s'égare parmi les sculptures. A tout instant aussi, la vision d'une façade d'église, à faire croire que c'est surtoul le
catholicisme des derniers siècles qui a marqué la Ville Eternelle. De temps à autre, la masse sombre d'un mur antique. Puis un grand arrêt, au sud de la ville, devant la région où s'élève le Capitole, se creuse le Forum, surgissent le Palatin, l'Aventin. les Thermes de Caracalla, la monstrueuse enceinte ruinée du Colisée. C'est cette Rome antique que l'on veut voir et connaître d'abord, et c'est elle qu'il fallait évoquer avant d'aborder les musées de Rome, les églises et les palais où l'art de Florence vint se mesurer à l'antique ou plutôt s'y adapter et le continuer.
Si l'impression de l'arrivée au soir a été incertaine, inquiète, celle que l'on éprouve à la lumière du matin reste encore anxieuse à deviner quel gouffre humain existe dans cet immense cirque de Rome bossue et vallonné par les sept collines. C'est une impression que l'on ne peut éprouver ailleurs, et Rome reste pour cela une ville unique. Florence, Venise, et les autres villes italiennes -imposent à l'esprit avec une nette apparence d'unité. Rome vmis défie, reste close à vos interrogations. Son sol et son soussol, ses sommets et ses fonds abîmés, montrent sous le désordre accumulé des siècles le tumulte immobilisé de l'Histoire, la mêlée des hommes devenue pierre et poussière, les colonnes debout à la place où fut le temple, comme quelques arbres qui resteraient d'une forêt, l'arc aux sculptures précises ouvert sur un champ de statues rongées qui représentent une civilisation, des champs d'herbes folles parmi les dalles sur lesquelles ont passé les consuls et les captifs, les empereurs et les tribuns, les cortèges solennels i l insolents des patriciens, les ruées furieuses de la plèbe. Aucune ■ 'iilrc ville ne présente comme celle-ci, en régions différentes et •n couches superposées, <!<■ tels amas de civilisations entassées les unes par-dessus les autres, ou enchevêtrées les unes dans les autres, "ii s'écroulanl !»■- unes sur les autres, la Rome des rois, de la
Jardins du Vatican et Coupole de Saint-Pierre.
République, de l'Empire, des premiers âges chrétiens, des papes des premiers siècles, du moyen âge, de la Renaissance, des temps modernes, de l'unité italienne, et la succession de figures innombrables qui vont de Romulus et Remus à Pie IX, Victor-Emmanuel et Garibaldi. C'est une histoire formidable que celle-là qui garde comme signes visibles les ruines de la Rome antique, le Gapitole où piaffe le cheval du philosophe Marc-Aurèle, le Panthéon d 'Agrippa, la Colonne Trajane, les pentes de l'Aventin où se jeta la course de vaincu de Caïus Gracchus, les Thermes dv Caracalla, le Mausolée d'Adrien changé en Château Saint-Ange. le Vatican d'Alexandre Borgia, de Jules II, de Léon X, le Dôme de Saint-Pierre arrondi sur l'horizon de tout l'univers catholique.
e1 sur sod cheval, aussi paisible que Marc-Aurèle, le héros Garibaldi, dressé au sommet du Janicule.
On se seni bien petit, bien isolé, lorsque, de l'un de ces sommets qui en! i >urent Rome, on voii se dérouler les replis d'ombre et émerger les hauteurs éclairées qui forment la carte en relief, sillonnée par l'eau jaune du Tibre, de cette région où s'est joué en tant d'actes le destin de l'humanité. Le monde antique a fini ici. Le monde chrétien y a commencé. Derrière Rome, il y a la Grèce et Athènes. Après Rome, il y a la France et Paris, où est né le monde moderne. Quelle qu'ail été la trame des événements, de quelque couleur de deuil r\ de sang que la fatalité humaine l'ait tissée, ces villes sont des lieux sacrés, et c'est un sentiment d'humilité et d'orgueil que Ton éprouve à venir vers elles pour entendre la rumeur lointaine dont elles sont encore sonores et perdre sa rêverie dans leur ombre.
Après le champ de pierres du Forum et les ruines où achève de mourir la puissance des Césars, c'est vers Saint-Pierre et le Vatican que l'esprit et le regard vont s'orienter. C'est là le grand musée de Rome où vivent ensemble les deux génies si différents qui ont résumé l'efforl de l'Italie et achevé sa Renaissance. Michel-Ange, Raphaël sont ici avec toute leur force, l'un violent et grandiose, r.nil re raisonné et paisible. L'œuvre de chacun veut une description. Michel-Ange se présente à la Chapelle Sixtine entouré des artistes de Florence et l'Ombrie appelés avec lui par la voix puissante de Rome. C'esl lui, toutefois, qui apparaît le premier de tous, audessus de tous, même de Raphaël, avec une tranquillité amère et formidable. Jamais il n'y eul plus grand exemple de la personnalité. ' 'ii peu! dire que son génie domine Rome comme le Dôme de Saint- Pierre donl il a lancé la courbe au-dessus de la ville. On les voit tous deux de partout, «le loin comme de près, de la campagne barrée d'aqueducs, sillonnée de tombeaux, de chaque colline de la ville, de chaque terrasse <lr jardin.
Michel-Ange est venu une première fois à Rome, en 1496. Il avait vingt et un ans. Il quittait Florence où il avait appris la peinture chez Domenico Ghirlandajo, la sculpture parmi les antiques de Laurent de Médicis. Il l'avait déjà quittée, lorsqu'elle était gouvernée par Pierre de Médicis, pour s'en aller à Venise et à Bologne. Il y était revenu en 1495, alors que Savonarole révolutionnait la ville. Il quitta de nouveau Florence, pour Rome, cette fois. Il s'approche alors davantage de l'antique, il sculpte le Bacchus qui est au Bargello, la Pietà qui lui est demandée pour Saint-Pierre, et qui y est toujours, dans la chapelle de la Pietà. Sa date est de 1498 . Michel-Ange avait donc vingtquatre ans lorsqu'il l'exécuta sur la demande du cardinal français Jean de Bilhères, abbé de Pessan, évêque de Lombez, abbé de Saint- Denis. On peut lire tout au long le nom de Michel-Ange Buonarotti sur la bande en travers de la poitrine de la Vierge. Ce beau marbre es! une œuvre fine et sûre, les plis de la coiffe et de la robe de la mère, du linceul du crucifié sont traités avec un peu de recherche, mais gardent néanmoins une ampleur colorée. Le corps du Christ es< celui d'un beau jeune homme gracieusement infléchi, la poitrine affaissée, la tête renversée, une main pendante. La mère le tient
Michel-Ange.
Photo Alinari- Tête de la Pietà. St. Pierre de Rome.
sur ses genoux comme lorsqu'il était petit enfant, et le visage de cette mère est calme, presque muet, d'une douceur et d'une résignation infinies. Les traits ont la pureté des vierges primitives, aucune contraction, ses paupières baissées, la bouche close, la tête penchée vers le mort avec l'acceptation du fait accompli et le fatalisme de la douleur.
On peut rapprocher ici, de cette Pietà de 1498, la Pietà inachevée qui est au Palais Rondanini. et qui est des derniers temps de la vie de Michel-Ange : il y travaillait encore quelques jours avant sa mort. Elle est d'un mouvement unique, le Christ debout et fléchissant, soutenu par sa mère debout derrière lui. Ces deux figures d'une si triste ardeur montrent à quel point de pathétique était parvenu le génie de Michel- Ange et à quelle hardiesse d'expression sculpturale. C'est aussi de la dernière période de sa vie, en 1538, que date le plan de la place du Capitole, le socle de la statue de Marc-Aurèle, le dessin de la façade du Palais des séna-
Michel-Ange. La Pietâdu Palais
teurs, retouché, reconstruit, dont il ne reste comme attribution précise à Michel-Ange que le perron et la fenêtre qui le surmonté; Ces! encore plus vers sa fin, en 1547, qu'il est appelé à établir le nouveau plan de Saint-Pierre à la suite du Bramante (mort en 151 1 e\ des artistes qui lui axaient succédé comme architectes de la basilique. Le vieux Michel-Ange, oublieux des misères qu'il avail eu à supporter du Bramante, fit reprendre son plan en forme de croix grecque, avec le dôme au centre, au-dessus du vaste carrefour des grandes nefs, H y ajouta un péristyle à colonnes et un fronton. C'est lui aussi, se souvenant du grand Brunelleschi et du Dôme de Florence dont il disait : « On peut s'en écarter, mais non faire mieux », c'est lui qui projeta la courbe de ce Dôme de Saint- Pierre qui surmonte Rome en une ascension prodigieuse, ou bien semble emiver la ville, alors qu'il n'y a que lui de visible pour le voyageur en mule à travers la campagne romaine.
Gardi Suisse du Vatican : costume dessirn par Michel Ange.
Chapelle Sixline.
Photo A
Tribune des Chantres.