BOTTICELLI
Giovjnuj Toruabuonu
Le Christ marchant au Calvaire, entouré de cavaliers farouches, de bourreaux grimaçant de fureur, et qui échange un suprême regard avec sa mère.
Filipepi, dit Botticelli (1447-1515), incarne à son tour l'art de Florence, au moment où l'influence de l'antiquité fait voisiner la mythologie grecque avec les sujets de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il va de la JMadone qui écrit le 31agnificat ou qui baisse les veux sur son enfant, à Vénus allongée en avant d'un paysage (celle
du Louvre est seulement désignée comme appartenant à son école), et il est partout le même artiste riche, sobre, fin et nerveux. Mais le Louvre possède aussi deux fresques de Botticelli, celles qu'il fit pour la villa Lemmi à l'occasion du mariage de Lorenzo Albizzi avec Giovanna Tornabuoni. Voici la fiancée en une robe d'un rouge sourd, qui
Mantegna. Le Calvaire
accueille quatre jeunes femmes symbolisant les Vertus, et voici les époux se tenant par la main, devant une assemblée de femmes assises en avant d'un fond de verdures sombres. Rien de plus doux, de plus effacé, de plus harmonieux dans l'évanouissement, que ces chairs pâles encore si vivantes, que ces couleurs atténuées encore si fieuries. Mantegna, qui vit à la même époque (1431-1506), né à Padoue, considéré comme un peintre de Venise, montre, lui aussi, les signes
du génie florentin. C'est une intelligence très souple et très variée, armée d'un métier précis. La Jlerge de la Vie le ire, sous un dôme de feuillage et de fruits, est entourée de saints, adorée par François de Gonzague, aux j-eux brillants, aux dents de loup. La Sagesse victorieuse des J^ices est marquée de douce sérénité et de violence caricaturale. Le 'Parnasse est tout d'harmonie et de charme avec ses dieux qui président à la ronde des neuf Muses.
Le Calvaire est d'un dramaturge violent qui s'est appliqué à exprimer la douleur d^ la Vierge, dont le visage erfra3'ant est presque celui d'une morte en décomposition, et l'indifférence des soldats romains jouant aux dés : précieux tableau où chaque personnage est caractérisé, où le paysage rocheux de Jérusalem est comme ciselé dans la lumière. C'est seulement un fragment d'une œuvre complète : les deux autres parties sont au musée de Tours.
Pietro Vannucci, dit le Pérugin(i446-i524), vint aussi à Florence, où il étudia chez Verocchio. Il est pourtant un des représentants do l'école ombrienne, mais Florence joue longtemps le grand rôle attractif, et il se fait là une mêlée de tous les styles, de toutes les
Ln PÉniciS.
Sjiiilt: Fa-'Hitle.
ORREGE.
Mariage Mystique de jS^^. Catherini
manières, la Vénétie exceptée. Le Pcrugin, moins ferme que Mantegna avec le Combat de l'Amour et de la Chasteté, est un savoureux peintre de petites Madones au visage rond, au petit nez, au front bombé, et un constructeur de corps élégants et mièvres comme celui du Saint Sebastien. Il est loin déjà de l'ombrien Niccolo Alunno (i 430-1 502) qui lui a été donné aussi pour maître, et qui est ligneux.' décharné, dans ses peintures de la Passion aux apparences de gravures. Lorenzo di Credi (1453-1536), influencé par le Vinci, a la douceur et l'éclat.
Un inconnu (désigné longtemps comme le Francia) fait le portrait d'un inconnu, jeune, noir, élégant, mélancolique : il n'y a pas de visage plus attentif, plus pensif, et c'est encore Florence avec sa fine sécheresse. A Ferrare, c'est Bianchi avec la Vierge entre saint Quentin et saint Georges, et c'est Lorenzo Costa avec la Cour d'Isabelle d'Esté, réalité pittoresque mêlée d'allégorie. A Bologne, c'est Raibolini, dit le Francia (1450-1517), auquel il ne reste que la ISativité et le Christ en croix depuis que lui a été retiré le saisissant'Po/7/ a// lY'/zojn/He en noir.
La Lombardie produit Léonard de Vinci (1452-1 519), un des plus hauts esprits de l'humanité, en même temps qu'un des plus grands créateurs de la peinture. Avec lui, l'atmosphère entre dans l'art, les figures n'ont plus le sec découpage du métal ou de l'ivoire, mais la vie de la chair animée par le mouvement permanent de l'air et de la
Homme en noir
lumière. Avec lui aussi, l'homme de science apparaît, l'esprit d'analyse, de recherche, de doute, qui mène ses découvertes et ses affirmations toujours plus avant. L'œuvre profonde qu'il a élaborée n'empêche pas d'aimer la jeunesse et l'effort des temps qui l'ont précédé. En
réalité, ce sont les artistes désignés comme les primitifs qui ont rendu possible un artiste comme le Vinci.
Ce sont leurs na'ivetés, leurs gaucheries, leurshésitations, leurs tâtonnements, leurs erreurs, leurs ignorances, mais en même temps leurs enthousiasmes, leurs conquêtes, leurs approches de la vérité des formes et de la beauté de l'expression, qui ont fait s'épanouir une telle connaissance des moyens du dessin, une telle perfection du modelé, une telle force et une telle subtilité de pensée Il faut bien voir et bien dire aussi que depuis Cimabue jusqu'à Vinci, on voit, d'année en année, de nom en nom, le savoir s'accroître, la vie se découvrir. Il ne restait plus guère au Vinci qu'à envelopper les figures d'air visible et respirable pour achever de réaliser la vie par l'œuvre d'art. Cela n'avait été entrevu que çà et là par quelques-uns, et une telle création changeait en un instant les lois de la peinture et agrandissait la signification de l'art. Le rôle du Vinci est donc le plus considérable de tous, puisqu'il a mené l'effcrtde ses prédéces-
VlNCl.
Sainte Anne, h Vierge et l'Enfant Jésus.
RREGE.
NTIOPE
seurs jusqu'à un point qui n'a pas été et qui ne pouvait être dépassé. Ceci dit, il me paraît bien inutile d'opposer la recherche ardente et délicieuse des « primitifs » à la science consciente des hommes de la Renaissance. Pourquoi et comment séparer ce qui fut si bien uni, ce qui se présente dans l'histoire sans p^solution de continuité? Qu'il y ait eu décadence au \\f siècle, en Italie, cela n'est pas pour surprendre : après une affirmation, comme celle de la Renaissance, le génie humain sommeille, et les imitateurs répètent les formules.
Mais le sommeil n'est pas la mort, et il suffit d'un vrai homme a^^ant B^j la sensibilité, l'amour et le don de créer, pour remettre en présence la nature et l'art. Au xvii'' siècle, pendant que ritalics'épuisera dans les redites obscures, la lumière mystérieuse de Rembrandt s'allumera et brillera au Nord.
Les œuvres de Léonard de Vinci sont rares- Cet homme savait trop son désir et s'acharnait trop à la possession pour avoir la production abondante. D'ailleurs, il ne fut pas uniquement un peintre, il fut un savant théoricien, un expérimentateur et un homme d'action. Et son œuvre d'artiste comporte toutes les préparations, toutes les études que l'on sait pour quelques œuvres complètes et parfaites. Le Louvre peut s'enorgueillir de posséder certaines de ces œuvres, qui sont presque toutes des chefs-d'œuvre. La Joconde, d'abord, cette Monna Lisa que le temps
BiTcchiis.
a dépouillée lentement de sa couleur, qui survit dans la fine plénitude de sa forme, éclairée de l'immuable sourire qui se joue entre la bouche et les yeux avec une si extraordinaire expression de certitude secrète. La poésie a eu bien raison de s'acharner à ce sourire, de l'interroger et de le célébrer. Il n'est pas le jeu de physionomie
quelconque d'un modèle que le \ inci a saisi en une heureuse minute, il est le résultat d'un long labeur poursuivi, il est un résumé de sensation et de pensée. Regardez les autres œuvres, les visages d'hommes et de femmes et les visages d'androgynes, vous retrouverez, errant ou fixé, plus vague ou plus afïirmé, ce sourire de la Joconde par lequel Léonard a tout dit de sa curiosité ardente, de sa perception aiguë, de son jugement désenchanté.
La même expression est au Saint Jean qui est plutôt une femme qu'un homme, mais ici l'humeur est plus railleuse, plus joyeuse. De même, au Bacchus, qui ressemble au Saint Jean, mais qui a plus de vigueur. De même, à la Sainte Anne, adorable de compréhension, d'attendrissement, cette fois, regardant la suite de la vie par sa fille et le fils de sa fille, une vie brûlante qui anime les visages, les mains, et jusqu'aux pieds nus de la Vierge apparus au bord de sa robe. Cette vie. elle est au regard fixe de Litcrezia Crirelli, elle fermente et bouillonne dans la grotte de la Vierge aux rochers, sombre réunion de la mère aux yeux baissés, des enfants à la fois joueurs
Bernabdino LuiNi-
L'Adomtiûti des Mji^es.
lEN.
Alphonse de Ferrare et Laura de Dianti
et sérieux, de l'ange au visage lucide qui montre Jésus du doigt. Il y a de la fièvre dans tous les tableaux du Vinci, une fièvre qui vient des bleues vapeurs d'orage enroulées autour des rochers en aiguilles, des cœurs inquiets et des pensées fixes des personnages, de l'esprit chaleureux de l'artiste.
BERNARDINO LUINI. — ANDREA DI SOLARIO- — FRA BARTOLOMMEO. — RAPHAËL. — ANDRÉ DEL SARTO. — LE CORRÈGE.
E Vinci eut tout naturellement une immense influence sur son temps et sur les temps qui suivirent. Parmi ses élèves et imitateurs, j'ai déjà nommé Lorenzo di Credi. J'ajoute Beltraffio, Bernardino Luini, Oggione, dont le Louvre a des ouvrages. Oggione est probablement l'auteur de la copie de la Cène que nous possédons. De Beltraffio nous avons la vierge de la famille Casio, lasse, alourdie. Bernardino Luini (1460-1530) a produit de belles œuvres, mais d'une soumission absolue à son maître : vo3^ez la Sainte Famille, le Sommeil de l'Enfant Jésus, d'une harmonie rouge et dorée, la Salomé. Nous avons aussi de lui une série de fresques, où la science de l'élève du Vinci s'allie au frais sentiment des peintres primitifs : la Nativité, YAdoratioji des Mages, fines expressions, couleurs claires, comme délavées. Luini, à son tour, crée une école dont voici les produits : les fresques de l'Annonciation, du Christ, de Caïus Miitatus refusant les présents samnites. Andréa di Solario (1458-1509) est célèbre par son Saint Jean-Baptiste à la chair morte, aux lèvres bleuies, et surtout par sa Vierge au coussin i^ert. de forme mièvre, mais de joli mouvement, la mère et l'enfant tout près l'un de l'autre. Fra Bartolommeo (1469-1517) n'est au Louvre
- So
que par une Vierge entourée de saints et par une Salutation angélique, mais c'est assez pour l'indication de son influence sur Raphaôl, s'ajoutant à l'influence du Pérugin.
Avec Raphaël, d'ailleurs, ce qui apparaît, ce n'est pas une révo- -.^^ lution, comme avec le Vinci, c'est
un résumé. Mais ce résumé est accompli par une individualité tellement forte, tellement armée de certitude, qu'il prend une force d'originalité surprenante. On a pu se lasser d'entendre vanter l'assurance, la pondération, la sérénité, l'équilibre, la perfection de Raphaël, mais sitôt qu'on l'aborde, ce sont les mômes termes, répétés par l'admiration des siècles, qui viennent à l'esprit. Raffaello Santi, dit Sanzio (1483-1520), ne reçut pas seulement l'enseignement du Pérugin, de Fra Bartolommeo, et peut-être de Luca Signorello. 11 étudia et connut la peinture
La Belle J.irjune'e. j . j , i J
de ses prédécesseurs et de ses contemporains, eut la révélation du Vinci. On a divisé sa vie d'artiste en trois p>ériodes, classé ses productions sous trois manières : il est l'élève du Pérugin. — il étudie à Florence, — il prend l'entière possession de lui-même au Vatican. La manière florentine est au Louvre avec le petit Saint Michel le petit Saint Georges, la. Belle Jardinière. Les autres œuvres sont de la fin de la vie de Raphaël : la Sainte Famille de François I", la Vierge au diadème bleu, Saint Michel terrassant le Démon, le Saint Jean dans le désert, les portraits déjeune Homme, de Balthazar Castiglione, de Jeanne d'Aragon.
Raphaël.
Ce dernier n'est pas tout entier de la main de Raphaël, et une autre toile, Portraits d'hommes, lui est gratuitement attribuée.
Rapha
Baithazar de Castiglione.
< Si le petit Saint Michel et le petit Sainl Georges sont d'j fines et patientes études, et si le grand Saint Micliel, aux ailes
cléplo3-écs, aux draperies flottantes, annonce la décadence théâtrale qui se précipitera après la disparition de Raphaël, l'artiste donne la mesure de son charme et l'indication de sa puissance avec ses autres œuvres. La Belle Jardinière, délicieuse de clarté, de limpidité, et la Vierge au diadème bleu, sont des images délicates de maternité tranquille et saine. La Sainte Famille, dite de François I", rassemble Joseph accoudé et regardant, Anne joignant les mains de Jean- Baptiste, Jésus s'élançant vers sa mère, l'ange qui répand une gerbe de fleurs des champs sur les personnages, et c'est la magnificence d'une harmonie de formes et de mouvements. Le Saint Jean dans le désert a toute la force concentrée du modelé de Vinci, avec la vigueur musclée de Raphaôl. Le portrait de Jeune Homme en noir, et le portrait de Castiglione, gris et noir, montrent le grand portraitiste, maître de l'expression et du caractère. Une toile qui lui est seulement attribuée, Apollon et Marsyas, est un chef-d'œuvre de grâce antique et de drame humain. En conclusion, si Raphaël s'est assimilé 'tous les éléments de l'art de son temps, il a su aussi les faire servir à une œuvre nouvelle, où se marque inflexiblement son approche de la nature. Il ne s'est laissé emprisonner dans aucune formule, il a sans cesse agrandi sa découverte et voulu la vérité.
Après lui, au contraire, on ignorera la nature, on voudra imiter des formules. Mais un peintre de Florence, contemporain de Raphaël, vaut d'être mis à part, Andréa del Sarto, esprit rêveur, talent souple ; toutefois, sa Charité du Louvre, malgré sa physionomie vigilante et les enfants bien groupés, est d'une facture molle, et son portrait d'avocat n'est pas des plus affirmés. Et voici l'un des génies les plus naturels, les plus exquis 'de la peinture, Allegri, dit le Corrège { 1 494-1 534), avec deux chefs-d'œuvre, le Mariage mystique de Sainte Catherine, d'une si étrange grâce maladive, si difi"érente de la fermeté de Raphaël, et le Sommeil d'Antiope, la volupté endormie dans le sommeil, la chair pétrie de lumière
ANTONELLO DE MESSINE. — LES BELLINI. — CARPACCIO. — TITIEN. — GIORGIONE. — TINTORET. — VÉRONÈSE. — CANALETTO. — GUARDI. — PANINI. — LES CARRACHE- — GUIDO RENI. — CARAVAGE. — LE DOMINIQUIN. — SALVATOR ROSA.
jENiSE est toujours mise à part, avec infiniment de raison, dans l'histoire de l'art italien. La ville bâtie sur l'eau, par sa lumière dissoute dans l'atmosphère humide, ses reflets, ses couchants, ses communications avec l'Orient, a produit un groupe de
Titien.
Jupiter et Antiope.
peintres cherchant les formes et les harmonies colorées plus que les formes sculpturales et les harmonies de silhouettes. C'est d'abord Antonello de Messine (1444-1493), Napolitain qui vint s'établir à Venise après un voyage dans les Flandres, et dont nous possédons le ferme et cruel Condottiere, figure chaude, yeux durs comme des
agathes, bouche qui ne pardonne pas. Puis, après Crivelli, N'ivarini, le caractère de Fart vénitien se marque davantage par les Portraits Jlioinines, de Gentile Bellini (i426-i;o7), une ^Jadone de Giovanni Bellini (1427-1516), un tableau de recelé de Gentile : Réception d'un ambjssjdcur vénitien au Caire, \a Prédication de saint Etienne à
GlORGlO.NE.
CoiiLCit clunipclre.
Jérusalem, beau tableau couleur d'ambre, de Carpaccio (mort après I 519 )
Tiziano Vecelli. dit le Titien (i 477-1 576), est le grand artiste représentatif de Venise, le réalisateur du tableau à la couleur riche, chaude, comme spongieuse, qui réunit les formes par la savante répartition des valeurs. Les œuvres du Titien qui sont au Louvre font splendidement cette démonstration : la Sainte Famille, la Vierge
w tù
a) w ■tù
eu
et l'Enfant, la Vierge au lapin, le Christ couronné d'épines, la Mise au tombeau, le Concile de Trente, Jupiter et Antiope, François I", Alphonse de Ferrare et Laiira de Dianti, V Homme au gant, et d 'autres portraits d'hommes. Titien a la sérénité des grands poètes qui savent la vie. Il dit le tumulte cruel du supplice du Christ, le silence respectueu.x de l'ensevelissement. Il anime en fête païenne la surprise d'Antiope parle satyre Jupiter. Il est paysagiste avec une largeur, une abondance incomparables ; il harmonise splendidement les verdures avec les lointains bleus, avec lesrobes rouges et bleues et les chairs de ses vierges et de ses saintes. Il emplit de lumière blonde la salle du concile de Trente. Il peint de graves et chaleureux portraits