JEAN
^E Louvre ne possède pas un grand nombre d'œuvres des primitifs de l'école flamande. Il n'a rien de Hugo van der Goes. Rien non plus de Thierry Bouts. Une œuvre est seulement attribuée à Gérard David. Mais Jan van E3^ck, Rogier van der Wej'den, Hans Memling, montrent des œuvres caractéristiques. Le tableau de Jan van Ejxk (vers 1 380-1440), La Vierge au donateur, est un de ceux à propos desquels on peut prononcer avec
le plus de sécurité le mot de chef-d'œuvre. C'est l'une des plus précieuses merveilles de la peinture. Il n'y a pas seulement ici la beauté du coloris, que Jan van Eyck et son frère Hubert passent pour avoir porté à cette perfection en inventant la peinture à l'huile. Il y a un fini particulier de la matière, un travail de patience sans aucune puérilité, qui font songer à l'art des bijoutiers et des orfèvres. Il y a, de même, dans la recherche de l'expression, une magnifique opiniâtreté clairvo}'ante qui ne recule devant aucune difficulté, qui entreprend
et réalise la tâche de fixer la vie avec toutes ses nuances particulières et sa grande signification générale.
Trois personnages sont en scène, la Vierge, l'Enfant Jésus, et le donateur, le chanoine Roslin La Vierge aux fins cheveux d'or est humble tout en consentant à l'adoration, il 5' a sur son visage boudeur aux yeux baissés le sentiment de responsabilité d'un rôle trop lourd pour sa jeunesse et sa timidité. Le chanoine, en face d'elle, est un juge scrutateur bien plutôt qu'un donateur adorant, malgré sa posture à genoux et ses mains jointes : jamais il n y eut visage plus impassible, bouche plus serrée, regard plus perçant. Quel admirable portrait, pesant et fin à la fois! L'Enfant Jésus, entre la Vierge et le Chanoine, tout en restant un enfant, est marqué de sérieux précoce, semble affirmer sa volonté et sa puissance. J'oubliais un quatrième personnage, un ange, tout minuscule, comme un génie familier, qui descend, ailes ouvertes, et va poser sur la tête de la Vierge une couronne d'or et de perles. Ceci nous conduirait à l'inventaire matériel du tableau, et c'est un monde que l'on ne se lasse pas de scruter et où l'on découvre sans cesse du nouveau. Après
Inconnu.
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que l'on a admiré le vêtement du chanoine, la robe sombre à ramages bronzés, qui a des nuances et des luisants de hanneton, le manteau rouge de la Vierge, on découvre soudain, à travers les arcades, un vaste paysage, monticules couverts d'arbres, montagnes au loin, et toute une ville bâtie sur les deux rives d'un fleuve, reliées par un pont, et mieux encore, toute l'existence de la ville, les gens qui passent sur le pont, qui voguent en barques, qui vont par les rues, et qui bougent et vivent malgré leur volume presque microscopique. Une scène intermédiaire relie les trois personnages principaux à cette agitation du fond : un jardin en terrasse, avec des lis en bordures, des pies dans les allées, des paons sur les balustres, et deux petits bonshommes qui regardent, par l'échancrure d'un créneau, le panorama de la ville.
Rogier van der Weyden, dit Rogier de la Pasture (1400- 1464), fit un voyage en Italie, où il apporta, dit-on, la peinture à l'huile, d'où il rapporta, sûrement, le sentiment dramatique italien. Mais il est très flamand avec la Déposition de croix qu'il a au Louvre, où le Christ est un cadavre roidi peint avec une absolue et effrayante vérité. Hans Memling (143 5-1 494) a moins d'acuité et de pénétration que Jan van Eyck, mais il a infiniment de calme et de douceur. C'est le vrai peintre de Bruges, sa peinture colorée et fine en accord avec la ville qui reflète si harmonieusement les couchants verdâtres et roses. Le Louvre possède de lui une œuvre importante : La Vierge et V Enfant Jésus adorés par des donateurs . La Vierge au front bombé, aux gros yeux, au nez long et fin, à la petite bouche, est assise sous un vestibule ouvert; au dehors, on aperçoit, à gauche, un château; à droite, une chaumière. Au premier plan, deux groupes : le donateur accompagné de sept bourgeois et de saint Jacques en son costume de pèlerin, et la donatrice, avec douze femmes et fillettes, et saint Dominique en abbé. Jésus regarde le donateur, la Vierge regarde la donatrice. L'ensemble est d'une construction savante,
ds masses bien réparties, et d'une riche et grave coloration par la Vierge rouge entre les deux groupes noirs.
Autour de ces œuvres pourvues de leur état civil, se groupent d'autres œuvres, anon5-mes, qui aident à nous faire concevoir la physionomie de l'école flamande au w" siècle. C'est une Salutation angélique, à l'intérieur d'artisan aisé ou de bourgeois, avec le lit rouge, la banquette garnie de coussins, la fenêtre emplie de lumière. C'est le beau portrait d'//om;ne âgé, et ce sont les portraits significatifs de Philippe le Beau et de Charles-Quint. C'est un Tryptique, de l'école deMemling: Saint Sébastien, la Résurrection, l'Ascension où tous les regards sont levés pour apercevoir les pieds du Christ disparaissantdans un nuage. C'est un Enfer où se révèle l'imagination enfantine et cocasse qui donnera naissance à tant de Sabbats et de Tentations de Saint Antoine. C'est, surtout, le beau tableau des Noces de Cana, attribué à Gérard David, si curieux de mise en scène, saisissant par le contraste du festin de viandes et de vins avec les visages mornes, attentifs ou sévères. Les temps intermédiaires sont représentés par Jan Gossaert, dit Jean de Mabuse (i 470-1 541), qui se donna à l'art italien, mais qui est encore au Louvre avec une œuvre flamande, l'expressif Portrait de Jean Carondelet, et par Quentin MatS3^s (1466-1530), qui reste Flamand, soumis à certaines formes de ses prédécesseurs, et en même temps créateur de mouvements, d'expressions, de scènes, qui annoncent une période nouvelle. Le Christ bénissant est un peu un t^-pe d'imagerie religieuse, mais le •Banquier et sa femme, voilà encore une œ^uvre caractéristique par son observation et son arrangement, les deux personnages accoudés à la table, l'homme pesant des pièces d'or, après avoir trié les bagues^ les pierres, les perles fines, la femme feuilletant un livre d'heures. C'est un trait charmant qui est alors marqué par cette femme laissant en suspens, au bout de ses doigts, la feuille où est peinte une miniature de la Vierge, pour s'intéresser au travail utile de son mari. Tous deux
JUENTIN
ATSYS
Le ^anquier et sa femme
ont les traits pointus, la bouche serrée, le visage sérieux des avares. On arrive à Pierre Brueghel le Vieux sans pouvoir suivre au Louvre l'ordre chronologique de la peinture flamande. Brueghel le Vieux ( I 5 2 5- 1 569) est un maître qui représente la peinture de mœurs, la vie des pa3^sans, des malheureux, des infirmes, et qui la représente supérieurement, avec une ampleur du comique douloureux, et même un goût d'évocation mystérieuse, dont il ne sera pas retrouvé d'exemples. Deux tableaux minuscules. Vue d'un village et Danse de paysans^ témoignent de sa verve et de sa précieuse exécution, mais deux autres tableaux, les Mendiants ei les Aveugles, révèlent le peintre à l'exécution large et facile et l'étrange évocateur d'humanité. Les Mendiants, culs-de-jatte, béquillards, se traînent au long d'un mur en briques, cyniques, ricaneurs et satisfaits. Les Aveugles, au premier plan d'un magnifique paysage rustique, s'en vont l'un derrière l'autre, se tenant par la main, s'agrippant à leurs vêtements, se touchant du bâton, et tombent à la rivière du même mouvement éperdu et incliné. Leurs faces levées, les orbites emplis de chair ou vitrés d'une taie, ne signifient pas l'angoisse, mais plutôt la sécurité et la satisfaction. Ils vont béatement où leur destin les attire. C'est une image irrécusable de la fatalité.