CHARDIN
'artiste qui incarne en son œuvre le xviit" siècle, qui a fait, on peut le dire, le caractère du xviii" siècle, celui qui a e.xercé son influence sur tous les peintres et dessinateurs de son temps, c'est Watteau.
Antoine Watteau vient de Valenciennes à Paris, où il travaille çà et là, pauvre, souffreteux, incertain. Il a entrevu des œuvres de Rubenset de Van Dyck, il ne se satisfait pas des compositions fades et solennelles des peintres en vogue. Sa bonne rencontre est celle de Claude Gillot, dessinateur de costumes, épris de la Comédie italienne. Puis, il est décorateur chez Audran, conservateur du Luxembourg. C'est là qu'il vit dans l'intimité de Rubens, qu'il apprend sa peinture, qu'il devient, selon le mot juste de Paul Mantz, son élève posthume. 11 est reçu à l'Académie en 171 2. Il meurt en 1721, à trente-sept ans, après une existence maladive et chagrine.
Sa grande œuvre, à l'état définitif, ï Embarquement pour Cythére, est en Allemagne. En Allemagne aussi, VEnseigne peinte pour Gersaint.
Watteau est tout de même présent, et bien présent au Louvre. Si le tableau àe Jupiter et Antiope est d'un caractère incertain, d'une formule italienne, la chair y est déjà d'une jolie mollessj watteau. ta i mette.
lumineuse. Le Jugement de Pans n'est qu'une esquisse, un frottis, la forme est à peine indiquée, mais l'harmonie est blonde et légère. L'Escamoteur, que les catalogues du Louvre continuent de donner à 'Watteau, a pourtant été convaincu d'appartenir à Mercier par Edmond de Concourt, puis par Paul Mantz. Le Faux Pas a été mal réparé, montre les dessous du travail du peintre. Mais voici deux silhouettes délicieuses, Y Indifférent et la Finette, aux tons bleuâtres et roses, aux couleurs frissonnantes et phosphorescentes, comme glacées de lumière lunaire. Mais voici V Assemblée dans un parc, tableau mal restauré aussi, et qui est un si beau résumé de la vision de Watteau, de sa féerie réelle, avec son paysage délicieux, son parc roussi et doré par l'automne, assombri par le crépuscule, son eau qui reflète le ciel bleu et vert, ses groupes de personnages qui respirent l'ivresse d'un beau soir d'amour.
Enfin, deux œuvres capitales : le Gilles, le portrait de quelque acteur de la Comédie italienne, tout habillé de blanc, la guitare à l'épaule, les bras ballants. Auprès de lui un âne dont l'œil doux et velouté est tout un poème de malice et de douceur. En bas, la troupe entrevue qui monte la côte pour rejoindre son camarade. La face de ce Gilles, c'est la face d'un acteur, et c'est toute la comédie, c'est le masque immobile et vivant sur lequel vont s'animer toutes les expressions humaines avec le rire et les pleurs. Pour le moment, c'est la gravité qui attend, c'est tout le sérieux de l'inoccupation et de la fixité. Watteau prouve là ce qu'il savait faire lorsqu'il s'appliquait, lorsqu'il voulait terminer une œuvre. C'est tout à fait sage, équilibré, de la plus belle tenue, mais il me semble, étant donné Watteau, que l'on sent ici chez le peintre comme chez son acteur, la volonté et l'affectation de l'art. Le peintre aussi garde son sérieux, nous dit qu'il est capable de sagesse et d'effort.
Allez le voir maintenant dans l'esquisse prestigieuse de VEmbarquement pour Cythère. Là, dans ce morceau qu il fit pour être agréé
l'''^ VIGÉE I^E PrUN.
J^ORTRAIT DE yVl"^ j^E ^RUN ET DE SA FILLE
par l'Académie, il est lui-même, il s'abandonne à tout ce qui le charme et l'exalte, au vent qui passe, aux parfums qui flottent, aux mots murmurés, aux sourires entrevus. Sa fantaisie mène le cortège des pèlerins qui s'en vont vers la barque pavoisée, conduite par des amours, vers la mer éblouissante et brumeuse, versl'ile bienheureuse
Watteau.
Jupiter et Antiope.
que l'on ne voit pas, que l'on devine, dans l'azur lointain des flots et la poussière d'or du soleil. C'est une fête du plaisir, une apothéose de la joie. Et pourtant, sans que l'on sache comment, par quel sortilège de peintre, quelle magie de rêveur, cette sensualité délicate est parée d'une sorte de spiritualité mélancolique. Autour de ces amoureux et de ces amoureuses de bal masqué, il y a une atmosphère de mélancolie, le parfum amer du regret déjà mêlé aux joies fugitives d'un jour.
Il faut un poète pour inspirer une émotion semblable au spectateur. Watteau est le premier poète de la peinture française, et jamais même le charme particulier qui s'exhale de son œuvre ne sera égalé. Avant lui, il 3' a eu des observateurs comme les Clouet, comme Fouquet, un philosophe comme le Poussin, un instinctif amoureux de la lumière comme Claude Lorrain, et ce sont des poètes aussi que ces grands artistes. Mais Watteau est un poète d'autre race, parce que, le premier, il révèle une vie exaltée, où il y a de la grâce et du désenchantement. Il ne se borne pas à comprendre, à raisonner, à raconter les spectacles qu'il a sous les yeux. Il s'ajoute à ces spectacles comme aucun ne l'avait fait avant lui, il nous communique le frémissement de sa sensibilité, sa joie et sa douleur de vivre.
Tout le siècle va l'imiter, mais ne pourra que l'imiter dans sa manière. Le feu de son esprit ne peut se communiquer. Lancret, Pater, ne prennent que ses apparences. Il initie, ou influence, de même. De Troy, Charles Coypel, Van Loo, Lemoyne, Olivier, et ceux-ci, Boucher, Fragonard, qui ont heureusement une nature à eux. Et même il annonce Chardin, si personnel, avec ses Occupations selon l'âge.
Chardin est aussi un poète.
Chardin, Parisien de Paris, élève de Nicolas Coypel, collaborateur de Jean-Baptiste Van Loo pour la restauration d'une galerie de Fontainebleau, ne se donne pas à la peinture décorative, théâtrale et costumée qui est alors de mode. Il obéit à son instinct et à sa réflexion. Il est peintre avant tout, et tous les jeux de lumière, toutes les saveurs de coloris, il sait les trouver dans n'importe quel arrangement de nature morte, des instruments de musique, des poissons, du gibier, des fruits, des gâteaux, des flacons. Comme peintre de la figure humaine, il continue, non dans le milieu paysan, mais dans le milieu de la petite bourgeoisie, l'œuvre d'observation directe des frères Lenain. Mais Chardin est, de plus, un grand peintre, et même
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un très grand peintre dans ce xvin" siècle qui a déjà Watteau. Chardin n'a pas la féerie, Télégance subtile de l'autre, mais il a la douceur fine, l'harmonie pleine, et il est toujours égal à lui-même. Il n y a pas à les comparer, à les opposer. Watteau et Chardin, cette mélancolie et cette raison, font bon ménage ensemble.
Lancret.