LA FEMME HYDROPIQUE
et d'esprit à des travaux patients et précieux. Chaque personnage, chaque objet, chaque détail sont pris et représentés à part, sans
Nicolas Maès-
Le Benedicite.
aucun souci de l'atmosphère et de l'effet général. L'élève est juste à l'opposé du maître. Il suffit encore, pour mesurer l'écart, de citer
Aert Van der Neer.
Roule au clair de lune.
Ferdinand Bol (1616- 1680), avec le bon Portrait d'un mathématicien, Jan Fictoor avec Isaac bénissant Jacob ; et Nicolas Maës (1632-1693), avec le petit tableau de genre du Bénédicité.
Mieux vaut aller vers un peintre comme Aert van der Neer (1603-1677) qui est, après Van Goyen, un savant paysagiste de la Hollande. Il déploie, dans ses Bords d'un canal, un grand ciel de brume dorée au-dessus des maisons de bois, des vaches, des bateaux. Mais il est aussi et surtout le peintre des clairs de lune. Il a fait d'autres paysages, au matin et au crép uscule, il s'est distrait des canaux gelés et des arabesques des patineurs. Et peut-être même, dans son œuvre, ses tableaux lunaires sont-ils en minorité. Mais je ne sais pourquoi, ou plutôt je sais bien que c'est pour avoir contemplé souvent un tableau de lui qui est au Louvre, lorsque son nom vient en ma mémoire, il évoque tout de suite une peinture argentée et bleuie par le clair de lune. Aert van der Neer m'apparaît alors comme un peintre paisible, un promeneur discret, un poète épris de silence et de douceur. Je le vois qui épie le lever de l'astre nocturne, lorsque celui-ci apparaît plein et énorme à l'horizon, qu'il s'élève lentement dans la solitude du ciel, que sa
lumière découpe nettement les ensembles, s'insinue dans le secret de l'ombre. C'est le repos de la terre fatiguée du travail du jour, le bain délicieux de lumière froide après l'étreinte brûlante dusoleil.
Van der Neer est le magicien de ces nuits paisibles, et nous le possédons sous cet aspect avec le tableau du Village traversé par une roule, qui serait bien mieux nommé Route au clair de lune, et
qui est enivrant de silence à peine troublé. Ce n'est pas encore la pleine nuit, c'est le soir, alors qu'il reste encore de la vie éparse. Les lumières des maisons sont éteintes, mais les canards barbotent dans la mare, un chien rêve, un homme passe avec un cheval, deux bourgeois prolongent leur causerie, et tout est pénétré de fine lumière pâle, les gens, le sol, les arbres aux feuillages immobiles. De Van der Neer, je vais à Adrien vanOstade (1610-1685). Celui-ci,
Adrien Van Ostade.
Photo Gli'audon.
Le maître d'école.
A. Van Ostade.
La Famille du peintre.
comme Brouwer et Téniers pour la Flandre, a aidé à fixer la renommée des petits tableautins, des scènes de genre où revit l'existence intime d'un peuple. Adrien van Ostade a rempli cette tâche avec infiniment d'esprit, de verve et de talent. Beaucoup de ceux qui ont voulu imiter cette peinture de genre, en Hollande et ailleurs, n'en ont pris que les apparences, les arrangements superficiels. Il ne suffit pas de mettre en place quelques accessoires, après avoir dressé un décor, il ne suffit pas de montrer des silhouettes et des gesticulations de personnages, ni de distribuer les rôles d'une anecdote
spirituelle. Il faut encore être un connaisseur d'humanité, savoir lire les caractères dans l'attitude et la mimique de l'individu, et se préoccuper de vérité plus que d'anecdote. Il faut aussi être un peintre pour parer toutes ces observations de la beauté et de la finesse du métier. Il faut, quels que soient le goût et le poussé du détail, posséder une ampleur de composition, une harmonie et une richesse de matière.
Tel est le cas d'Adrien van Ostade. C'est un peintre à la manière brillante et large, grasse et précieuse à la fois, comme on peut le voir dans le Maître d'école, YHomme d'affaires, et toutes les toiles où il représente des liseurs, des buveurs, des fumeurs, des intérieurs de cabaret. Il dépasse même cette ingéniosité et ce fini par un tableau comme le Marché aux poissons, si particulier, si beau, avec les formes noires dans la lumière verdâtre, et par cet autre tableau où il s'est peint lui-même au milieu de tous les siens, et qui est connu sous le nom de la Famille du peintre. La paternité de ce tableau lui est disputée, mais on n'a pas encore trouvé une meilleure attribution, et il sied de lui laisser le bénéfice de cette réunion du père et de la mère assis, qui se tiennent par la main, des deux aînés, un garçon et une fille, qui sont debout, d'un adolescent debout derrière son père, et de cinq étranges petites filles en robes noires longues, en bonnets blancs, en collerettes blanches, qui font figure de naines ou de petites vieilles à gros nez, à bons sourires. La scène se passe dans une chambre où il y a une cheminée, des fleurs, des tableaux, un grand lit bleu à rideaux ; elle est de la plus heureuse répartition de noirs et de blancs, et c'est sûrement une des plus intéressantes représentations de la famille hollandaise.
Les œuvres d'Isak Van Ostade (1621-1649) sont conventionnelles et vides après que l'on a regardé et goûté celles de son frère Adrien, sauf, toutefois, Un Canal gelé en Hollande, qui a son intérêt, et le
Van der Helst.
Photo Giraudon.
Le Jugement du Prix de l'Arc.
Toit à porcs, d'une virtuosité surprenante. Je m'arrête encore devant quelques œuvres. Une Marine de Simon de Vlieger est emplie de l'air vif de l'espace. Les paysages de Jean Both sont de lumière assourdie, de charme discret. Les cavaliers et les chevaux de Wouwermann témoignent d'une manière voulue, d'une habileté délicate. Un tableau de Wouwermann est souvent un objet de fabrication courante, mais c'est parfois une petite chose bien agencée, avec des décors de maisons et des groupements de gens mis à l'effet pittoresque, et de jolis effets de lumière sur la robe des chevaux blancs et alezans. Les animaux de Berghem sont parfois mis en scène trop spirituellement, et alors l'accent de nature leur manque. Le
Paui- Potter.
La Prairie.
Jugement du prix de l'arc, de Van der Helst, est d'aspect jovial et lourd, bien loin de Rembrandt et loin aussi de Frans Hais, ai-je besoin de le dire? Je passe et j'arrive à Paul Potter (1625-1654). Celui-ci est un artiste de rare distinction, au talent réfléchi, choisissant avec un soin parfait les éléments de nature dont il veut composer son art. Il met peu de chose dans ses tableaux, mais montre bien ce qu'il veut, espace les êtres, les animaux, sur des fonds presque dénudés. Une palissade, un arbre lui suffisent, dans le beau tableau de la Prairie, pour établir le premier plan. Encore n'est-ce qu'un bout de palissade, et ne voit-on de l'arbre que le tronc et une première branche. Quoi encore ? La prairie verte et grasse, une chaumière parmi quelques verdures, et tout au fond,
Paul Potter.
Photo Giraudon.
Le cheval en liberté.
l'indication d'un village. Au-dessus de cela, un grand ciel profond. C'est le décor. Paul Potter y installe, comme personnages, trois bœufs. L'un est debout, presque au milieu de la prairie, un second regarde par-dessus la palissade, et beugle, un troisième est couché. Plus loin, à mi-chemin de la ligne d'horizon, deux moutons font mesurer la distance. C'est tout, et c'est une fête paisible et magnifique. Le peintre a fait avec soin, avec scrupule, le portrait des trois bêtes, s'acharnant à la forme, à la couleur, à l'allure, et aussi, on peut le dire, au caractère et à la ressemblance. Il est ainsi arrivé à la vérité. Et par la lumière répandue sur toute la scène, qui dore les animaux, le sol, le vieil arbre, l'horizon, il est arrivé à la beauté.