VAN DER HEYDEN
Ter Borch.
Photo Giraudon.
La leçon de lecture.
Le dernier groupement des peintres hollandais est admirable, fait une digne suite à Rembrandt par des sujets pris modestement dans l'au jour le jour de la vie, mais sentis d'une intelligence vive, amoureuse des êtres, des choses, de leurs aspects, de leurs significations. Ici, chacun est maître dans son domaine, ne va pas au hasard, ne traite pas indifféremment tout ce qui se présente, se délecte à étudier, à parfaire un sujet choisi. Prenez presque n'importe quelle œuvre de ces maîtres de la Hollande, vous serez tout d'abord
ravi parce que vous y verrez, au premier coup d'œil, un équilibre de dessin, une richesse et une harmonie de couleurs, une répartition des volumes, des plans, de la lumière. Puis, à mesurequevous regarderez, que vous étudierez, que vous goûterez ce savoureux aspect, cette science consommée, vous découvrirez de plus en plus la logique qui a présidé à ces arrangements, vous apercevrez sans cesse des traits nouveaux qui concourent à la perfection tout d'abord ressentie. Le tableau de genre, finalement, vous apparaîtra ce qu'il est, une chronique des mœurs, un poème d'intimité, un chapitre d'histoire.
Voici TerBorch (1617-1681), avec les robes de satin blanc, douces, dorées, légères et crémeuses, qui ondulent et miroitent dans ses
Ter Bopch.
Le Galant Militaire
toiles. La femme de la Leçon de musique chante, et un cavalier en habit carré et en bottes l'accompagne sur la guitare. Des deux femmes du Concert, l'une chante, l'autre pince les cordes pendant qu'un valet aux cheveux filasse, à la chair anémique, au regard et au sourire vicieux, apporte des rafraîchissements sur un plateau, Supposez, si vous voulez, la compagnie un peu équivoque. Ter Borch, ici, n'appuie pas davantage, il est metteur en scène de fine comédie. Avec le Galant Militaire, il est plus explicite. La courtisane cossue, velours noir et hermine, soigneusement coiffée, qui offre une collation au gros homme botté et cuirassé, s'arrête dans son mouvement de verser à boire pour regarder les pièces d'or étalées dans la forte main tendue vers elle. Elle est âpre au gain et revêche à l'amour désintéressé, cela est visible, tandis que le gaillard, doux et bon colosse, est tout inquiet de la tournure de l'entretien. Ter Borch excelle à réaliser, d'un art malicieux et pointu, ces pensées secrètes, ces études achevées de caractère.
Non moins pénétrant est Jan Steen (1626-1679), mais très différent quant à l'allure. Steen a la réputation d'un joyeux et plaisant compagnon, et certes il la mérite, car il met l'humanité en scène de manière drôle et réjouissante au premier aspect, mais il est mieux qu'un amuseur, ou plutôt il est un amuseur de la bonne race, car à regarder longtemps, à pénétrer l'une de ses œuvres significatives, on connaît bientôt ce sentiment amer que laisse l'observation des vrais comiques. Après avoir observé chez l'artiste les types d'ivrognes, de débauchés, de filous, qu'il décrit et approfondit d'une verve si impitoyable, on a vraiment touché les bas-fonds où s'agite une humanité grossière et rouée, uniquement occupée à soigner ses vices et à servir ses intérêts. L'histoire des peintres hollandais est remplie de racontars et de calomnies, et toutes les basses anecdotes se sont acharnées contre les grands et savants
artistes, à commencer par Rembrandt. Jan Steen n'avait donc pas à être épargné, et les biographes perfides l'ont représenté comme un joueur, libertin et ivrogne, vivant la même vie que ses modèles. C'est, à première vue, parfaitement absurde, et il faut tenir au contraire Jan Steen comme un sérieux observateur et un grand laborieux. Il n'est représenté au Louvre que par trois tableaux. L'un est étiqueté, avec raison, Mauvaise Compagnie, puisqu'il représente un godelureau ivre et endormi en proie à des mégères qui le dépouillent de son manteau, de son épée, de sa montre, avec les mines les plus basses, les plus infâmes du monde. Le second tableau, dit Repas de famille, a tout l'air d'une ribote dans une auberge, à en juger par la tenue et la gesticulation des personnages. Le troisième, Fête flamande, est représentatif de la verve, de la puissance comique de l'artiste. Les personnages sont bien un peu séparés, mais chacun des êtres qui
Brekelenkam.
La Consultation.
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Van de Velde.
Photo Giravtdon.
Canal glace.
se donnent ici à la joie des sens débridés est nettement vu, violemment et joyeusement caractérisé.
Un tableau de Brekelenkam, la Consultation, met en présence la femme malade, assise dans un fauteuil, le médecin, debout, tout en noir, en petit manteau, en grand chapeau. C'est un dialogue expressif des regards, la demande anxieuse, la réponse rassurante, et, malgré la tristesse du sujet, une carrure et une bonhomie plaisantes.
Gabriel Metsu (1630-1667) n'a pas la force de Steen ni l'aigu de Ter Borch, mais il a en partage le plus fin et le plus souple talent, la plus rare délicatesse. N'importe quelle simple étude d'un visage, construite et caressée par lui, révèle mille nuances de talent et d'ob-
servation. Par exemple, la Cuisinière, ou le Chimiste, ou la Femme hollandaise, vieille quelconque, si délicieuse. Qu'il passe à la représentation d'une scène telle que la Leçon de musique, il multiplie ses douceurs et ses harmonies, fait frissonner le satin blanc de la robe et vibrer sourdement le corsage rouge. S'il montre Un Militaire recevant une jeune dame, ou plutôt, malgré ce titre officiel du tableau, un militaire reçu par une jeune dame, puisqu'il est debout, son chapeau à la main, et qu'il vient de quitter sa canne et ses gants, il exprime à merveille les préliminaires discrets d'un dialogue de bonne compagnie. Avec le Marché aux herbes d' Amsterdam, il dessine la physionomie des maisons de brique, il précise les aspects d'une réunion populaire : la dispute d'une marchande et d'une acheteuse, la poursuite galante d'une servante vêtue de jaune par un page vêtu de rouge, les silhouettes d'un bourgeois, d'un paysan, d'un Turc, un chien, des poules, toute cette agitation colorée à l'ombre d'un bel arbre. Pieter de Hooch (1630-1677), par les deux tableaux qu'il a au Louvre : Intérieur d'une maison et Intérieur hollandais , fait admirer la sûreté de sa vision, la force de sa peinture, la qualité de sa perception lumineuse. C'est lui, semble-t-il, le plus solide et le plus velouté du groupe, c'est lui qui arrive aux éclairages les plus éclatants, aux ombres les plus transparentes, aux analyses d'atmosphère les plus exactes. Observez les plans de Y Intérieur d'une maison, la salle dallée de rouge où se tiennent la femme et la petite fille, la cour que traverse une femme en capuchon, c'est une merveille de construction par la simple notation des différences lumineuses. L' Intérieur hollandais n'est pas moins savant et savoureux, montre une salle élégante, au parquet noir et blanc, avec trois entrées de lumière, une fenêtre à rideaux clos, une autre dont les rideaux sont écartés, une porte qui donne sur un couloir. A gauche, devant une grande cheminée à colonnes, une femme en robe rouge joue aux
Jan Van der Heyden.
Photo Giraudon Vue de la Maison de ville d'Amsterdam.
cartes avec un homme en noir, et semble demander conseil à un jeune seigneur vêtu de gris, épée au côté, chapeau sur la tête, chaussé de souliers à bouts carrés. Au fond, un homme et une femme se serrent la main, un petit domestique vient du couloir, portant une fiole. Décor et personnages composent une comédie nuancée et exquise.
Le nom de Pieter de Hooch serait le dernier à célébrer s'il n'y avait encore Jan van der Meer, ou Vermeer de Delft (1632-1675). Il
n'y a de lui au Louvre qu'une seule note, mais cette note est délicieuse, donne un très vif désir d'en savoir davantage : c'est la blonde Dentellière, en corsage jaune citron, penchée vers son métier, ses fuseaux, ses bloquets ; un coussin bleu, un écheveau de fil rouge jouent, avec le corsage citron, un air qui aurait pu être aigu et vif, mais l'atmosphère froide et argentée rend ce trio tout à fait discret, tendre et pur.
Il ne reste plus à nommer que A. vandeVelde, pour ses paysages, son Canal glacé, doré et bleuâtre, — Van der Heyden, pour ses jolis portraits de villes, — les Mieris et Gaspar Netscher, froids imitateurs des petits maîtres merveilleux. Sur eux peut se clore l'histoire de l'art de la Hollande, qui nait, s'épanouit et meurt en l'espace d'un siècle.
Rembrandt. Son portrait en 1637.