‹ Les musées d'Europe. la peinture étrangèreChapitre 4 sur 46 · SAINT SÉBASTIEN · texte numérisé non relu

SAINT SÉBASTIEN

mations toujours plus avant.

L'œuvre profonde qu'il a élaborée n'empêche pas d'aimer la jeunesse et l'effort des temps qui l'ont précédé. En réalité, ce sont les artistes désignés comme les primitifs qui ont rendu possible un artiste comme le Vinci. Ce sont leurs naïvetés, leurs gaucheries, leurs hésitations, leurs tâtonnements, leurs erreurs, leurs ignorances, mais en même temps leurs enthousiasmes, leurs conquêtes, leurs approches de la vérité des formes et de la beauté de l'expression, qui ont fait s'épanouir

une telle connaissance des moyens du dessin, une telle perfection du modelé, une telle force et une telle subtilité de pensée. Il faut bien voir et bien dire aussi que depuis Cimabue jusqu'à Vinci, on voit, d'année en année, de nom en nom, le savoir s'accroître, la vie se découvrir. Il ne restait plus guère au Vinci qu'à envelopper les figures d'air visible et respirable pour achever de réaliser la vie par l'œuvre d'art. Cela n'avait été entrevu que çà et là par quelquesuns, et une telle création changeait en un instant les lois de la peinture et agrandissait la signification de l'art. Le rôle du Vinci est donc le plus considérable de tous, puisqu'il a mené l'effort de ses prédécesseurs jusqu'à un point qui n'a pas été et qui ne pouvait être dépassé. Ceci dit, il me paraît bien inutile d'opposer la recherche ardente et délicieuse des «primitifs» à la science consciente

Inconnu.

Homme en noir.

des hommes de la Renaissance. Pourquoi et comment séparer ce qui fut si bien uni, ce qui se présente dans l'histoire sans solution de continuit é ?

Qu'il y ait eu décadence au xvie siècle, en Italie, cela n'est pas pour surprendre : après une affirmation comme celle de la Renaissance, le génie humain sommeille, et les imitateurs répètent les formules. Mais le sommeil n'est pas la mort, et il suffit d'un vrai homme ayant la sensibilité, l'amour et le don de créer, pour remettre en présence la nature et l'art. Au xvne siècle, pendant que l'Italie s'épuisera dans les redites obscures, la lumière mystérieuse de Rembrandt s'allumera et brillera au Nord.

Les œuvres de Léonard de Vinci sont rares. Cet homme savait trop son désir et s'acharnait trop à la possession complète pour avoir la production abondante. D'ailleurs, il ne fut pas uniquement un peintre,

F.noNARn de Vinci.

Pltotv Giraiidon.

Saint Jean-Baplislc.

il fut un savant théoricien, un expérimentateur et. un homme d'action. Et son œuvre d'artiste comporte toutes les préparations, toutes les études que l'on sait pour quelques œuvres complètes et parfaites. Le Louvre peut s'enorgueillir de posséder certaines de ces œuvres, qui sont presque toutes des chefsd'œuvre. La Joconde, d'abord, cette Monna Lisa que le temps a dépouillée lentement de sa couleur, qui survit dans la fine plénitude de sa forme, éclairée de l'immuable SOUrire Le Vinci. Sainte Anne, laVierge et l'En/ai t Jésus.

qui se joue entre la bouche

et les yeux avec une si extraordinaire expression de certitude secrète. La poésie a eu bien raison de s'acharner à ce sourire, de l'interroger et de le célébrer. Il n'est pas le jeu de physionomie quelconque d'un modèle que le Vinci a saisi en une heureuse minute, il est le résultat d'un long labeur poursuivi, il est un résumé de sensation et de pensée. Regardez les autres œuvres, les visages d'hommes et de femmes et les visages d'androgynes, vous retrouverez, errant ou fixé, plus vague ou plus affirmé, ce sourire de la Joconde par lequel Léonard a tout dit de sa curiosité ardente, de sa perception aiguë, de son jugement désenchanté.

La même expression est au Saint Jean qui est plutôt une femme qu'un homme, mais ici l'humeur est plus railleuse, plus joyeuse. De même, au Bacchus, qui ressemble au Saint Jean, mais qui a plus de vigueur. De même, à la Sainte Anne, adorable de compréhension et d'attendrissement, cette fois, regardant la suite de la vie par sa fille et le fils de sa fille :

une vie brûlante anime les visages, les mains et jusqu'aux pieds nus de la Vierge apparus au bord de sa robe. Cette vie, elle est au regard fixe, au visage secret, énigmatique et beau de Lucrezia Crivelli, dite la belle Ferronnière. elle fermente et bouillonne dans la grotte de la Vierge aux rochers, sombre réunion de la mère aux yeux baissés, des enfants à la fois joueurs et sérieux, de l'ange au visage lucide qui montre

LÉONARD DE VlXCI.

Photo Girmidon.

Portrait présumé de Lucrezia Crivelli.

Jésus du doigt. Il y a de la fièvre dans tous les tableaux du Vinci, une fièvre qui vient des bleues vapeurs d'orage enroulées autour des rochers en aiguilles, des cœurs inquiets et des pensées fixes des personnages, de l'esprit chaleureux de l'artiste.

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