LA VICTOIRE DE SAMOTHRACE
quité. Avec les frises du Parthénon et les statues de ses frontons, nous pouvons admirer, encore présente et vivante, la plus importante partie de son œuvre. Si tous ces marbres, ceux de Londres et de Paris, ne furent pas exécutés de sa main, tous du moins révèlent, à n'en pas douter, non seulement les caractères d'une même école et d'une même épocpie, mais encore l'ascendant impérieux d'un même génie.
On connaît leur histoire. Converti en église byzantine, puis en mosquée par Mahomet II, le Parthénon, comme en témoignent les dessins de San Gallo, reste longtemps intact. Attaché à l'ambassade de Nointel, le français Jacques Carrey lève un plan très exact de l'ensemble, en 1674.
Quelques années plus tard, lors du siège d'Athènes par Morosini, une bombe vénitienne fait sauter le Parthénon, transformé en poudrière. Au début du XIXe siècle, lord Elgin achève la mutilation en arrachant aux murailles du temple la majeure partie des frises et des frontons.
Le Louvre ne possède que deux fragments importants : une métope de la façade méridionale ; un débris de la grande frise se rattachant au cortège panathénaïque. Il faut y joindre le buste mutilé d'un jeune dieu, peut-être le fleuve Inopos, de très peu postérieur, ayant probablement fait partie de quelque groupe de
Centaure enlevant une femme (métope du Parthénon).
frontispice et rappelant par l'exécution et par le style les chefsd'œuvre du Parthénon, et surtout le Thésée.
Le Centaure enlevant une femme appartient aux métopes méridionales, à l'ensemble des sujets empruntés au combat des Lapi-
thes et des Centaures.
Peintes sur fond rouge, avec des draperies vertes, les unes et les autres traduisent avec une variété et une vivacité sans égales le mouvement de la vie combattante, l'attitude des vainqueurs et des vaincus, la pitié hésitante devant l'adversaire renversé et presque foulé aux pieds.
La frise est consacrée aux cérémonies des Panathénées. Le cortège s'avance sur deux rangs, comme pour se dédoubler de chaque côté du temple et pour se réunir à la façade postérieure.
Les vieillards appuyés sur de longs bâtons, comme des pâtres, comme les personnages des chœurs d'Œdipe Roi ou d'Antigone, les jeunes filles de naissance libre apportant à la déesse les présents qui lui sont dûs, les fdles des métœques, les victimes envoyées par les colonies athéniennes, bœufs et moutons, les joueurs de flûte et de cithare,
Colosse du Théâtre de Milet.
les chars avec leurs auriges aux longues tuniques droites, tous s'avancent à une allure processionnelle, lente, mesurée et religieuse. Toute la richesse et toute la puissance d'Athènes sont là, symbolisées par cette jeunesse qui, bientôt, séduite par les discours d'Alcibiadé et par les mauvais conseillers du peuple, s'embarquera sur les vaisseaux de l'expédition de Sicile pour ne plus jamais revenir, pour laisser la République sans force, sans soldats et sans argent, en face de la coalition des péloponésiens. Les fragments du Louvre sont parmi les plus beaux. Quelle force, quel élan victorieux et sûr, dans le mouvement de ce centaure qui se précipite sur l'athénienne ! Celle-ci résiste et recule, l'air circule et se meut dans les plis de sa robe entr'ouverte par la rapidité de la fuite et par la violence de l'effort, et qui laisse à nu la gorge et la jambe gauche. Quelle dignité, quel art exquis et simple de résumer et d'exprimer la vie, dans les personnages de ce cortège, groupés sans monotonie, selon l'ordre que leur assignent, dans la pompe des Panathénées, leur rang, leur naissance, leurs fonctions. Une humanité sérieuse exercée aux combats de l'éloquence et aux concours pacifiques de la force, prompte à juger et à condamner, mais disciplinée par la philosophie et soumise joyeusement à des rites qui ne séparent pas lès dieux, de la cité, ni la cité de ce qu'elle a de meilleur et de plus noble en elle, ses poètes et ses artistes, a laissé d'elle même sur ces marbres l'image la plus haute et la plus complète. Les mutilations vénérables ne défigurent pas les bas-reliefs ou les statues. Débris admirables, tous rayonnent avec force, malgré les âges traversés et les déchéances accidentelles. Cet art est si logique et comporte dans toutes ses parties un tel équilibre que l'esprit n'est pas blessé par l'idée d'un manque ou d'un défaut quelconques. Tout se reconstruit et se recompose à la réflexion, tout s'anime et vit, de l'existence apaisée et supérieure des chefs-d'œuvre. On ne
saurait passer sans émotion à côté de ces étroites bandes de pierre, qui résument un tel effort et de telles acquisitions humaines. Les fausses théories de l'idéalisme dans l'art, les formes grêles, expressives, et souffrantes, les inventions gracieuses et puériles des maîtres de la décadence hellénique sont diminuées
et comme abolies par le voisinage de ces sévères images, conçues dans la patrie de la raison pour honorer la déesse de la raison.
Le fragment du Fleuve I no p os, que je rapprochais tout à l'heure de ces deux morceaux du Parthénon et qui, appartenant à une époque de très peu postérieure, est bien de la même école et du même art, permettrait de se représenter avec justesse les grandes statues des frontons. VInopos a fait partie d'un fronton, à Délos où il a été trouvé, car son dos est plat, et, sur le derrière de la tête, les cheveux sont à peine ébauchés. Peut-être provient-il du temple d'Apollon,
Apollon. Diane et la Victoire, bas-relief (imitation du style archaïque).
GRECE
NIOBIDE
situé sur le canal qui séparait la nécropole de l'île sacrée. Sa tête et la partie droite du buste nous restent seulement, mais que l'on compare ce visage à la Tête d'homme attique archaïque, d'un très beau style, on se rendra compte des progrès accomplis, on verra que le type définitif du héros et du dieu grec, en particulier le type apollonien, est trouvé pour toujours.
Il peut être modifié dans son expression, l'ovale peut être aminci et allongé, le caractère général du visage peut perdre quelque chose de sa sereine gravité pour devenir plus gracieux et plus jeune, prendre les attributs mobiles et changeants de la physionomie humaine. Mais l'image de la race, telle qu'on la retrouve dans ce buste de Fleuve et dans le Thésée du Parthénon, est fixée à jamais. De même, la beauté et l'ampleur de la stature, le jeu régulier et puissant des muscles dans un corps vigoureux sont indiqués, avec une maîtrise qui ne sera pas dépassée, par le torse colossal du théâtre de Milet, antérieur de quelques années à la grande floraison du génie attique sous Périclès.
L'art grec ne s'immobilisera pourtant pas sur ces conquêtes. Au moment où il a conquis toute la richesse des moyens qui le font sortir de la période hésitante et tâtonnante pour lui permettrede produire des chefs-d'œuvre, il lui reste encore une évolution à connaître, des transformations à subir.
Tète d'homme (Ancienne école attique).
Même, ces statues et ces bas-reliefs archaïques, qui, en dehors de leur intérêt pour l'histoire et pour l'archéologie, présentent si souvent des parties vraiment belles et comme des divinations des chefs-d'œuvre prochains, seront, longtemps encore après Phidias, imités et étudiés. Dans les temples des dieux, des représentations nombreuses, de caractère hiératique, figurant des légendes sacrées, la Dispute du Trépied, Àthéna et Poséidon, etc., conserveront la
disposition, les accessoires, le style de draperies et le type de visages correspondant aux œuvres des anciennes écoles, ou à l'art qui précède immédiatement Phidias. Ces Apollon avec la Victoire, ces guerriers casqués à côté de Pallas, tous les bas-reliefs delphiques, ornés du serpent rituel, deviennent ainsi de précieux documents.
Si l'art de Phidias, très attique par
ses qualités de sobriété et d'élégance,
rappelle aussi les influences des écoles
F J5 doriennes — on sait que Phidias fut
élève d'Agéladas - - et réunit ainsi les éléments principaux du génie grec dans la statuaire, la tradition péloponésienne continue, de son côté, à s'élargir et à s'enrichir. Dans la vallée de l'Alphée, au pied du mont Cronios, s'élève au Ve siècle le temple de Zeus Olympien. En 1831, l'expédition de Morée avait commencé des fouilles qui furent continuées plus tard par le gouvernement allemand. C'est ainsi que le Louvre possède deux magnifiques fragments de métopes: Héraklès domptant le taureau de Crète; Athéna, assise, regardant le combat du héros contre les oiseaux du lac Stymphale. On sait que les frontons sont l'œuvre de Pœonios, ainsi que la
Cérès (Epire).
Nikè dorée qui surmontait le temple, mais le nom de l'auteur des métopes reste inconnu. Les marbres d'Olympie sont à l'histoire de l'art dorien ce que sont les marbres du Parthénon à l'histoire de l'art attique. Les uns et les autres résument tous les efforts antérieurs et sont comme leur commentaire le meilleur. Et de même que l'on peut lire dans les œuvres de Phidias les traces de l'enseignement qu'il reçut des maîtres argiro-sicyoniens, de même les métopes, et surtout les frontons d'Olympie, m ontrent que l'art attique n'est pas resté sans influence sur les maîtres méridionaux.
Ainsi la souplesse du génie grec élargit sans cesse la tradition,
sans que l'originalité d'un maître ou d'une école ait rien à perdre dans ces échanges. Fixant les proportions typiques du corps humain avec son Doryphore, l'argien Polyclète, contemporain de Phidias, appartient lui aussi à la grande époque où l'art grec prend définitivement conscience de ses ressources et de sa destinée.
Hêraklès domptant le taureau de Crête (Métope d'Olympie).