‹ Les musées d'Europe. La sculpture au Louvre;Chapitre 34 sur 52 · I. — MOYEN-AGE · texte numérisé non relu

I. — MOYEN-AGE

J-Jes quelques morceaux que possède le Louvre ne peuvent donner une idée juste de l'art iconique pendant la période du IVe au XIIIe siècle. Il y a là une solution de continuité dans Thistoire de l'art. On pourrait croire que les artistes, moines d'abord, laïques plus tard, qui ont exécuté ces images barbares, hypnotisés et paralysés par l'extase mystique, ne voyaient pas devant eux, ne distinguaient rien entre le Ciel et l'Enfer, et que là

encore, s'ils voyaient quelque chose, ils ne distinguaient pas très bien. En regardant Daniel dans la fosse aux lions, taillé dans un chapiteau mérovingien, ou les trois petites têtes naïvement inexpressives datées du XIe siècle, on ne se douterait guère que cinq siècles plus tôt, il existait des foyers d'art importants, à Arles, à Reims, en Bourgogne, à la cour du roi Gontran, et qu'à Bourges, au VIIe siècle, le nom du sculpteur Jean Lafrimpe était célèbre. On s'efforçait un peu partout, en France, de faire autre chose que des figures byzantines, pseudo-grecques, creusées d'une main respectueuse et sèche avec un clou de la vraie croix.

La cathédrale, par sa forme même, par son obscurité voulue, repoussait la statue. La splendeur, la lumière, F«effet», étaient réservés à l'autel. L'art mis à la porte, — au porche — reparaissait, d'ailleurs, à la fenêtre, sous l'aspect du vitrail. Au VIIe siècle, les pontifes romains écrasent l'art profane qui agite ses restes sur le sol même où il était né. Au IXe siècle, on vit dans la terreur des invasions normandes et les atfres de l'an Mille. On ne fait plus guère que de la petite sculpture facile à sauver des iconoclastes et des pillards. La misère est si grande que le tombeau de Charlemagne n'a pas de statue ! Au XIe siècle, si l'art s'éteint, la foi flambe, brûle, aveugle à ce point que Pierre l'Ermite peut envoyer des milliers d'hommes mourir en Asie, rien qu'en leur montrant, de son bras tendu, des images telles que le Christ en bois peint du Musée du Louvre! Le rêve splendide et incohérent des soldats de la Foi est traduit par les sculpteurs, grisés aussi, en représentations bizarres. Ce chapiteau, cette colonne historiée, ces gnomes, ces animaux, ces figures qui rampent et se tordent parmi des architectures détraquées, avouent l'hallucination.

Nous-mêmes, ne serions-nous pas victimes d'un vertige, d'un cauchemar causés par le vide du Musée ? Une promenade au Trocadéro, à défaut d'une visite aux cathédrales, suffira pour

FRANCE (XHIe SIECLE)

LA VIERGE ET L'ENFANT JÉSUS (La Porte prouient d'une maison de Valence (Espagne) du XVe Siècle)

nous persuader que si les artistes du XIe siècle ne voulaient pas voir, c'étaient du moins des aveugles assez adroits de leurs mains. En réalité, ils commencent à découvrir la nature, avec toutes les lenteurs, tous les arrêts de l'apprentissage.

Au XIIe siècle, une nouvelle cause de retard se produit: les croisés rapportent bien des choses de leur chevauchée aux Lieux saints, parmi lesquelles une rechute de byzantinisme, qui est comme un dernier accident: témoin la Vierge avec l'enfant Jésus, statue de bois assise sur un siège en forme d'architecture romane. L'artiste n'a donné à sa Vierge ni sexe ni âge, seulement une expression inerte, un œil sans regard, un lourd menton, et il a fait de même pour le petit personnage vieillot tenu sur les genoux de sa mère.

Mais nous arrivons à la période de transition entre la sculpture romane et la sculpture gothique.

En Bourgogne, en Champagne, en Normandie, on travaille. Le Midi s'agite. Asquilinus, abbé de Moissac, traduit l'art grec, avec un peu d'accent. Pallas Athéné devient Marie, et son hibou, une colombe. De cette [époque, il y a au

Vierge avec l'enfant Jésus (XIIe siècle).

Musée Trois têtes d'hommes décorant un cul-de-lampe, timide effort vers l'individualisme, et une Clé de voûte en pierre peinte qui marque la découverte tardive de la nature et des motifs ornementaux qu'on en peut tirer: déjà au XIIe siècle l'arum était apparu, rameau d'olivier après le déluge des poncifs. La nature va se montrer aussi mieux observée et mieux sue par la représentation des personnages.

Scènes de l'enfer: cette composition sauvage pourrait s'appeler P appel des damnés . Ces pauvres diables, alignés militairement sur deux rangs, n'attendent qu'un ordre pour aller au feu.

Childebert, en pierre peinte. L'artiste a cherché plutôt le style que le caractère individuel de son modèle, mort cinq ou six siècles auparavant. Toutefois, il a réussi à animer un peu cette effigie cruellement officielle en donnant au bras et à la main un mouvement familier qui ressemble à un tic.

Le Baiser de Judas. Il faut que l'auteur de ce bas-relief ait été doué à un degré rare du sens de l'expression dramatique pour que sa composition reste claire et émouvante en dépit de l'absence des têtes des personnages. Le geste de prise sournoise de Judas, l'attitude d'abandon de Jésus, la main de l'apôtre qui avertit et retient, nous content, par trois mouvements, tout le drame.

Dans un second bas-relief, Judas comptant le prix de la trahison, l'artiste a eu à résoudre ce problème: faire un groupe expressif avec un homme qui compte de l'argent mal acquis. Il s'est tiré fort adroitement de la difficulté en plaçant son criminel entre deux personnages dont l'un se retire avec horreur, tandis que l'autre détourne la tête, autant qu'on en peut juger par les fragments qui nous restent: ces trois décapités sont réellement parlants.

De la fin du XIIIe siècle, la statue en bois d'Un Roi, auquel on a dérobé ses attributs, montre une robe d'un métier facile, qui semble faite de verve ou de pratique, mais la tête est sérieusement

FRANCE (XIVc SIECLE!

CHARLES V. roi de France, et JEANNE DE BOURBON, son épouse

étudiée : c'est incontestablement un portrait, et les mains indiquent un effort d'observation directe en dépit dune exécution un peu lourde. Ce roi ressemble au Robert d'Artois, de Pépin de l'Huy, que l'on voit à Saint-Denis. De la même matière, de la même époque, et vraisemblablement de la même main, un ange, ou peutêtre un page, où l'on retrouve les mêmes qualités que dans la statue du «Roi».

En même temps que les yeux des statues commencent à voir, les narines à palpiter, les bouches à sourire et à parler, les mains, raidies depuis tant de siècles dans un geste d"imploration éternelle, vont enfin s'agiter, commander, saisir. Les artistes gothiques vont observer et exprimer avec passion les formes, les mouvements, la vie.

Arrêtons-nous devant la Vierge et l'enfant Jésus, en pierre peinte, placés sous un portail de Valence. Le mouvement de la Vierge est un peu gauche, mais c'est un mouvement, — un essai de grâce familière. Le sourire est presque une risette de maman : la mode n'est plus aux nourrices sèches, venues de Ryzance. L'enfant, lui, est encore comme tous les enfants de cette époque: les uns ressemblent à de jeunes communiants béats, d'autres à de petits diacres finauds.

Charles V. Ceci est bien un portrait. Cette tête de philosophe indulgent, ce Marc-Aurèle gothique, surprend un peu au XIVe siècle. C'est l'image d'un bon roi en pantoufles qui sut découvrir et employer Clisson et Duguesclin. Cet homme eut l'instinct de la

Un Roi (XlIIe siècle).

pondération et de l'équilibre : il inaugura simultanément la Bibliothèque et la Bastille. Sa femme, dans ses atours d'une somptuosité discrète, physionomie reposée, souriante et digne, est bien la bourgeoise épouse de Charles le Sage. Les deux statues sont fort remarquables. Les parties ce chair sont d'une facture grasse, réaliste et saine, les étoffes observées et exprimées avec une conscience exempte de sécheresse.

Quelques statues tombales : Guillaume de Chanac, évêque, belle image de gisant, d'une exécution sévère et savante, noble tête d'un prélat de haute allure, un peu cérémonieux: il a gardé ses gants pour paraître devant Dieu; — Blanche de Champagne, au nez tranchant et pointu comme un éperon, aux mains effilées et coupantes, comme la quille d'un bateau, statue en bois recouvert de lames de métal qui fait penser à une barque cuirassée; Philippe VI, attribué à Beauneveu, personnage un peu courtaud, mais nous sommes à l'époque où l'on fait des portraits, et les mains sont très belles; — de même les mains fines et coniques d'un autre gisant, Jean de Dormans : elles achèvent et précisent cette figure dont la raideur doit être voulue, fut sans doute un caractère du modèle, de même que le port des pieds en dedans.

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