PRIEUR. — SIMON GUILLAIN
Le Tombeau de Philippe Pot, sénéchal de Bourgogne, peut être attribué à Le Moiturier. L'évolution naturiste, accusée par Beauneveu dans son Jean de Dormans et son Philippe de Mowilliers, s'affirme avec autorité. Les pleureurs sont conçus et exécutés dans la manière forte et lourde des figures du Puits de Moïse, de Claux Sluter, à la Chartreuse de Dijon. L'artiste découvre et nous fait
eu
ca S O
sentir la force expressive des trous et des nappes d'ombre de la sculpture colorée, un siècle avant Michel-Ange.
Cependant, autour de ces monuments sévères, dans leur ombre auguste, l'art italien déballe effrontément ses fourgons ramenés d'Italie, ses bibelots, ses curiosités, ses parfums, ses guitares, ses
Anonyme.
Philippe de Commines et sa femme.
reliquaires. Joli, vieillot, enjôleur, il envahit tout. La Mort de la Vierge, de cette provenance, est un bas-relief d'une froide et affligeante symétrie: à gauche, quatre figures; à droite, cinq; deux au centre ; et une, bien exactement dans l'axe, devant le trou du souffleur, le tout coupé horizontalement et géomé-
triquement par le corps de la Vierge. C'est un tableau dans le sens théâtral du mot, et les comparses, pas plus que le
metteur en scène, n'ont la foi naïve de ceux qui, jadis, représentaient des mystères. Mais la sève de l'art gothique perdra lentement sa force, se manifestera longtemps encore par des floraisons puissantes. Alors qu'il se créera un art officiel, marqué à la mode d'Italie, et improprement considéré comme l'art de la Renaissance, la vraie Renaissance s'accomplira, sera l'épa-
Miciikl Colombe.
Saint Georges.
nouissement de l'art du Moyen-Age : on retrouvera longtemps, on retrouve même encore, dans les œuvres nées de ce mariage du Moyen-Age et de la Renaissance, le bon sang gaulois de l'épouse saine livrée à un vieux beau. Ainsi, les tombeaux de Louis de Poncher et de sa femme Roberte Legendre, par Guillaume Regiiault, deux gisants d'une grande beauté, dans leur simplicité robuste et savoureuse. Au contraire, les figures de Commines et
O "r td G
ai
sa femme, sont afchaïsées" laborieusement sur commande: l'historien et sa compagne se tiennent gauchement, sans confiance, sur un maigre prie-dieu à rinceau qui n'est pas le leur. Pour le bas-relief de Saint-Georges, Michel Colombe a voulu en faire le chef-d'œuvre de l'Ecole de Tours, et il en a fait simplement un chef-d'œuvre, d'une exécution aisée et impeccable, supportant le voisinage dangereux du cadre de Fiesole qui sertit, sans réussir à l'étouffer, ce morceau de roi, ou de cardinal.
L'auteur de ce magnifique bas-relief mérite bien qu'on lui attribue la Vierge dOlivet.
Après une belle tête casquée de Juste, l'un des artistes venus d'Italie à Amboise avec Charles VIII, c'est le buste en bronze de François Ier, de belle allure et savamment orné. Gros garçon devenu grand vainqueur, instinctif non dénué d'astuce: voyez-la frétiller dans un pli de paupière, au coin de ses yeux. Charles-Quint, si matois et avisé, aurait bien voulu savoir, au cours des colloques de Madrid, ce que son prisonnier cachait dans ce pli là.
Depuis Caracalla jusqu'à Louis XIV, on ne voit pas de plus furieux bâtisseur que François Ier. Les sculpteurs amenés ou
Anonyme.
François I^r.
revenus d'Italie suspendent de fragiles ateliers le long des palais, niellent sous les entablements, le long des corniches, décorent les murailles de leurs rinceaux. Le prologue de la Renaissance s'achève, nous laissant le souvenir de la Vierge d'Ecouen et de Jeanne de Penthièure. Jean Goujon entre en scène, porté triom-
Gep.main Pilon.
Tombeau de Reni! de Birague.
phalëmént sur les épaules de trois grands architectes: Philibert Delorme, Pierre Lescot, Jean Bullant, groupe harmonieux cpii forme de lui-même un monument commémora tif.
Les bas-reliefs du jubé de Saint-Germain l'Auxerrois, les frises de Tritons et de Néréides, les nymphes de la Fontaine des Innocents, sont de purs chefs-d'œuvre, souriants et frissonnants, cpii
braveraient la lumière de PAttique, comme ils ont, en leur fleur, bravé le frôlement des processions de pénitents noirs.
Mais voici la grande Diane, double incarnation de Part, déesse de la chasse et duchesse de Valentinois, nue et déshabillée. Petit nez fin, subtil et cruel. On dit que la duchesse n'était point jolie. Est-ce donc à la chaste déesse qu'il faut demander le secret des victoires de l'autre sur des rivales telles que la duchesses d'Etampes et Catherine de Médicis. Le corps est magnifique de puissance, imposant de force, et il est admirable de vérité par le mouvement du torse, par le repliement de la longue jambe, par l'appui cherché et consenti sur le grand cerf au triste visage: la Belle et la Bête. Les yeux de la dame, sur lesquels s'abaisse une paupière lasse, sont bien ceux de la grande chasseresse, installée nonchalamment, au soir d'un beau jour, pour regarder la curée chaude, — les calvinistes qui rôtissent.
Jean Goujon, qui était de la religion réformée, a senti l'éloquence du froid regard qu'il venait de fixer dans le marbre, et Pygmalion au rebours; épouvanté de son œuvre, il s'est, vers la fin de sa carrière, exilé volontairement à Bologne, après avoir achevé et parachevé les merveilleuses Cariatides de la Tribune des Musiciens.
Quel que soit l'auteur de la statue tombale de Philippe de Chabot, amiral de France, qu'on l'attribue à Pierre Bontenlps ou à Jean
Gekmain Filon.
Henri III.
Goujon, après l'avoir attribuée à Jean Cousin, cette grande figure est d'un maître, œuvre bien française, plus bourguignonne que tourangelle. L'infiltration italienne n'a pas encore trop dénaturé
le crû de France. Le monument funéraire de Charles de Magny, capitaine des gardes de Henri II, est de la même tenue et de la même veine que le Philippe de Chabot. L'analogie entre les deux œuvres, intéressante, irritante, Hotte insaisissable autour de cette limite décevante qui sépare un bon Jules Romain d'un Raphaël ordinaire.
Germain Pilon se tient au second plan, derrière Jean Goujon. Ayant à exécuter le groupe des Trois Grâces supportant le cœur de Henri 77, il
Germain Pilon.
Cheminée du château de ViUerqy (avec un buste de Henri II, ]>ar Jean Goujon).
était tenu, de par le marché qu'il avait signé, de fournir trois Grâces décentes». Il a donc voulu donner à ses figures l'impassibilité antique. Elles sont aimables, sans doute, avec leurs voiles collants et indiscrets, mais sérieuses au point que les bons moines Célestins les élèveront à la dignité de Vertus théologales, sage précaution qui empêche de les comparer à des