LA SCULPTURE ARCHAÏQUE — EGINE — LE PARTHENON — OLYMPIE
"n peut dire que la sculpture est en Grèce un art retardataire. Tandis que la poésie a déjà donné des chefs-d'œuvre, landis que s'élabore, avant les philosophes et les sophistes, une morale d'accord avec le génie et les habitudes de la vie, alors que les arts usuels, ainsi que nous le montrent les trésors des nécropoles et des citadelles, révèlent depuis longtemps une civilisation curieuse du beau et de son adaptation à des usages quotidiens, la sculpture est, durant des siècles, embarrassée et timide. Dans l'ombre des sanctuaires, elle dresse des statues qui se présentent comme des symboles hiératiques bien plus que comme des représentations plastiques. Chaque conquête des maîtres, chaque victoire
de leur obscur labeur laisse des traces profondes dans l'imagination populaire. La fiction poétique s'empare des noms de tous les artisans de ce progrès. En ce sens, la légende de Dédale est particulièrement belle et touchante: le premier il sut donner à
ses images l'apparence de la vie, en décollant les bras du corps, en pliant toute l'altitude humaine à un mouvement et à une action.
Avant lui, les vieux xoana en bois, comme nous l'apprend Diodore de Sicile, tous consacrés au culte des dieux, avaient les yeux clos, les bras pendants et collés aux flancs.
Ainsi, l'effort de toute une série de sculpteurs, dans les cités ioniennes ou doriennes, se trouve personnifié dans la légende d'un héros artiste, dont les trouvailles et les malheurs fournissent un thème inépuisable aux poètes et aux rhéteurs. Le corinthien Butadès et sa fille Coré inventent l'art de modeler. Il est dès à présent certain qu'une impérieuse exigence de logique, un désir de netteté et de raison animent tous ces primitifs industrieux, qui laissent parfois des œuvres belles et saisissantes. «Besoin de clarté, — dit Taine, — sentiment de la mesure, haine du vague et de l'abstrait, dédain du monstrueux et de l'énorme, govit pour les contours arrêtés et précis, voilà ce qui conduisit le grec à enfermer ses conceptions dans une forme aisément perceptible à l'imagination et aux sens, partant à faire des œuvres que toute
Slutuc funéraire.
(Epii-e. Style archaïque).
GRÈCE
HERA DE SAMOS
race et tout siècle puissent comprendre, et qui, étant humaines, soient éternelles.» Il y eut surtout entente supérieure des conditions normales de la vie, du parfait équilibre physique dans des cités rapidement émancipées des habitudes hiérarchiques et hiératiques, où l'Egypte s'immobilisera pendant des siècles d'histoire, et. prêtes pour toutes les expériences auxquelles les hommes seront invités par l'éloquence et par la raison.
Ces statues funéraires de style archaïque, trouvées en Epire, appartiennent à un type connu et fréquent que l'on retrouve dans des œuvres nombreuses. Par le dessin du torse, le renflement de la hanche, la légère courbure du ventre, par la position de la jambe gauche qui indique une flexion du corps en avant et un mouvement de marche, il est permis de lire le souvenir du conflit artistique entre le symbole ancien des sanctuaires, poutre ou colonne à peine dégrossie et comme emmaillotée dans des bandelettes, et l'image humaine d'un naturalisme marqué, telle qu'elle se dresse sur la stèle funéraire, légèrement enlevée sur la surface de la pierre, ou bien libre dans l'air et
liera de Samos (vue de dos).
statue véritable. Les bras tombent le long du corps sans se plier encore à l'effort d'un geste défini, mais ils ont animé pour jamais la momie de pierre.
Il faut s'arrêter longtemps devant la célèbre Héra de Samos,
vraisemblablement plus récente, puisqu'elle appartient à la première moitié du VIe siècle. C'est une œuvre ionienne: l'artiste s'est attaché à rendre, dans la dureté de la pierre, la souplesse de la tunique qui couvre la poitrine et dont les plis ont déjà les qualités de finesse, d'élégance et de transparence du génie attique. Mais que l'on fasse le tour de l'idole, sans doute barbare encore de conception, rattachée, par ce fourreau où plonge toute la partie inférieure du corps, à la nuit des très vieilles religions et des civilisations commençantes; que l'on admire le modelé merveilleux du dos, l'indication si juste et si simple de la structure anatomique, recouverte par le tissu vivant de la chair, on comprendra qu'avec cette statue l'art grec a définitivement conquis sa méthode et sa discipline. Toute la logique esthétique contenue dans cette œuvre sera développée n ormale m en t et régulièrement par les maîtres des écoles postérieures. Telle quelle, si noblement animée par le haut, et toute frémissante, semble-t-il, de la palpitation de la vie, encore serrée par le bas dans la gaîne des vieux âges, elle est comme le symbole de cet effort et de cette transition qui libèrent la statuaire hellénique de la formule pour la mettre aux
Femme drapée.
GRECE