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ROUE

Jules II qu'à colle de Léon X, le pape lettré, mais timide, qui aima la paix autant que son terrible prédécesseur avait aimé la guerre, et qui fit reprendre le parasol à ses paisibles ballebardiers. Cependant c'est bien en l'honneur de celui-ci que Raphaël peignit sa fresque, un peu postérieure aux trois autres de la même salle. II a fait de saint Léon le portrait de Léon X, derrière lequel il s'est encore peint lui-même en porteur de croix , et toujours avec son maître Pérugin. Le plus grand mérite de cette fresque , ou du moins celui qui saisit au premier regard, c'est le contraste bien entendu qui existe entre le groupe chrétien , celui du pape au milieu de son cortège, offrant le calme majestueux de la foi et de la résignation , et l'armée du roi hun , pleine de désordre, où l'on voit régner tout ensemble la furie et l'effroi de barbares superstitieux.

La quatrième chambre, sala cli Costaniino, n'était qu'ébauchée par Raphaël quand la mort le surprit. Il avait seulement achevé les deux figures allégoriques de la Justice et de la Douceur [la Giuslizia e la Beniqnila), admirables par l'expression, par la beauté, par le coloris même, d'une surprenante vigueur. Mais il avait tenté une innovation importante, celle de peindre à l'huile sur la muraille. En effet, son esquisse de la Victoire de Constantin sur Maxence au pont Milvius avait été revêtue, par son ordre, d'un enduit à l'huile sur lequel il devait peindre cette vaste composition. Jules Romain , chargé de la terminer, n osa point continuer l'épreuve, et revint à la fresque. Cette bataille, où le dessin du maître a été religieusement respecté par son disciple, est probablement la plus grande peinture historique connue. On y trouve, dans l'ordonnance, tout le génie de Raphaël, assez puissant pour embrasser un tel ensemble, assez maître de lui pour faire régner l'ordre et l'harmonie au milieu des détails désordonnés d'un combat. Quant à I exécution , qui fait grand honneur à Jules Romain , on pourrait lui reprocher une cou-

leur un peu trop crue, trop dure et trop sombre ; mais Poussin faisait remarquer que, dans un sujet semblable, ces défauts, peut-être volontaires, pourraient être pris pour des qualités.

Raphaël avait aussi dessiné l'esquisse du Baptême de Constantin, où l'on reconnaît bien, dans la composition , sa main toute- puissante. La peinture, faiblement exécutée, est de son élève Giovanni Francesco Penni , appelé il Fattore ou il Fafiorino, parce qu'il était chargé des affaires de la maison , dont Raphaël ne prenait pas grand souci. Raphaël lui laissa la ♦moitié de ses biens. Quant à Y Apparition du Labarum à Constantin : In hoc signo rinces, qui fait le pendant du Baptême, on croit que l'oeuvre entière, esquisse et peinture, appartient à Jules Romain , autre héritier de Raphaël C'est l'un des ouvrages où il a montré le plus de hardiesse et de vigueur. Le lointain de ce tableau offre la vue de quelques uns des édifices de la Rome de son temps. C'est un anachronisme permis. Mais on ne s'explique point par quelle fantaisie d'artiste il a placé dans un angle cet affreux nain qui s'efforce d'enfoncer un riche casque sur sa tête difforme : Thersite endossant les armes d'Achille. Et pourtant cette figure est célèbre par sa laideur même. Elle est peut-être le premier exemple du grotesque se mêlant au beau , moyen facile et dangereux d'arriver à l'effet par le contraste, et duquel on n'a que trop abusé.

Il serait injuste de ne point mentionner les grisailles du soubassement de cette salle et de la précédente, exécutées avec une grande perfection par ce Polydore, de Caravage, qui fut d'abord goujat de maçon, se fit peintre devant les fresques de Jean d'Udiue, et mérita d'obtenir les leçons de Raphaël. Elles complètent l'ornement de ces chambres fameuses, desquelles on me pardonnera d'avoir parlé plus longuement peut-être que detoute autre collection de peintures, en faveur de leur importance et du nom de leur divin auteur.

Il y a, dans le Vatican, deux chapelles (on les appellerait des églises sans le voisinage de Saint-Pierre ) , qui servent aux pratiques intérieures du pape et du sacré collège , la chapelle Pauline et la chapelle Sixtine. L'une, construite sous le pape Paul III, par l'architecte San-Gallo, a six grandes fresques pour décoration : quatre ont été peintes par Federico Zuccheri etLorenzo Sabatini, de Bologne; les deux autres, placées au centre, représentant le Crucifiement de saint Pierre et la Conversion de saint Paul, sont le dernier ouvrage, en peinture du moins, de Michel-Ange, qui les acheva à soixante-quinze ans. Il eût mieux fait de se reposer avant de les entreprendre, car l'affaiblissement de la vieillesse s'y faisait sentir, dit- on, et l'on regrette moins dès lorsque ces fresques soient devenues à peu près invisibles, tant elles sont noircies par la fumée des cierges qui brûlent, toute la semaine sainte, autour d'un saint-sépulcre.

Quant à la chapelle Sixtine, elle est pour Michel-Ange ce que sont les Chambres pour Raphaël, son domaine, son triomphe. Cette chapelle, élevée par Sixte IV, dont elle porte lenom, estdécorée de peinturesdans toute son étendue. Douze vastes fresques, ouvrages de divers maîtres, Luca Signorelli, Alessandro Filippi, Cosimo Rosselli, Ghirlandajo, le Pérugin, tapissent entièrement ses deux murailles'latérales. U Adoration du Veau â?or, par Rosselli, J ésus appelant sainl Pierre et saint André, par Ghirlandajo, enfin Saint-Pierre recevant les clés de Jésus , par le Pérugin, passent pour les meilleures. La dernière surtout, d'une conservation singulière, et d'une beauté digne de Raphaël, donne parfaitement l'idée, par cette double qualité, de ce qu'on devait attendre des fresques. Mais toutes, dans la Sixtine, mêmes les meilleures, sont écrasées sous la supériorité de l'œuvre de Michel- Ange, le plafond et le Jugement dernier. Ce fut Jules II qui lui commanda le plafond, c'est-à-dire la peinture de tous les compartimenté d'une voûte ornée qui couvre la chapelle en-

tière. Michel-Ange accepta par contrainte, et malgré lui, celte vaste commission, car il ne connaissait nullement les procédés de la peinture à fresque ; et la furieuse impatience de Jules II ne lui permit pas de terminer son travail comme il l'aurait désiré. Le pape voulait qu'il enjolivât ses peintures par des ornements. « Saint Père, lui dit-il, les hommes que j'ai peints ne portaient pointd'or en leur temps ; ce n'étaient pas des riches, mais de saints personnages qui méprisaient les richesses. » Michel- Ange commença, en 1507, ce grand travail, qu'il avait achevé, chose à peine croyable, au bout de vingt mois, seul, sans aide d'aucune espèce, car il s'enfermait dans la chapelle dont les clés lui avaient été remises, et n'y laissait pénétrer personne, pas mêmes ses broyeurs. (1) On croit pourtant que Bramante en livra l'entrée à Raphaël, qui étudia ainsi furtivement la manière de Michel-Ange avant de commencer les fresques des Chambres et des Loges (2). Le plafond de la Sixtine contient, dans ses compartiments nombreux et de toutes formes, divers sujets pris à l'Ancien Testament, et, dans ses douze pendentifs, divers personnages isolés, t. ls que patriarches, prophètes, sibylles, etc. Toutes ces compositions sont connues par la gravure, et Ton sait avec quelle adresse Michel- Ange sut les ajuster dans des cadres si mal disposés pour la grande peinture, avccquellc

(1) Michel- Ange fabriquait lui-même tous ses outils pour la sculpture. 11 s'était fait, pour travailler la nuit, une espèce de casque en carton, au sommet duquel il plaçait une chandelle en suif de chèvre, ayant ainsi les mains libres, et portant avec lui sa lumière.

(2) M. Valéry a commis une légère erreur (elles sont rares dans son livre) en supposant que ce fut devant la fresque du Jugement dernier que Bramante introduisit Raphaël. Le Jugement dernier ne fut commencé qu'en 4532 ; Raphaël était mort depuis douze ans.

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élévation de style el quelle perfection de faire il les exécuta. Pour exprimer, par exemple, la Création du monde, il avait un si petit espace qu'il imagina de ne montrer du Père éternel que la tête et les mains. Mais cette vaste tête et ces fortes mains, qui remplissent tout le cadre, donnent une claire idée du Dieu créateur, en montrant, suivant le mot de M. Valéry, qu'il est tout intelligence et puissance. Au milieu des figures vigoureuses, terribles, quelquefois grotesques, dont les compartiments capricieux de la voûte sont chargés, la Création d'Ève est un morceau d'une grâce charmante et comme native, qui repose le spectateur. Parmi les prophètes on remarque haïe enseveli dans une si profonde méditalion qu'il semble se tourner lentement à la voix de l'ange qui l'appelle. Les sibylles ont un caractère moyen entre fins-piration d'une sainte et la démence d'une sorcière, ce qui convient très bien au rôle singulier que leur a fait jouer l'Église. 11 est fâcheux que l'on ne puisse admirer à loisir les détails infinis de ce plafond magnifique; mais, outre qu'il n'est pas facile de pénétrer dans certaines parties de la chapelle, qui restent alors trop loin du regard, il faudrait, pour ne pas se rompre les vertèbres du cou, imiter certain visiteur anglais, qui se couchait sans façon, sur le dos, une lunette à la main, et portait de place en place sou moyen d'observation verticale. C'est l'inconvénient de tous les plafonds.

La grande fresque du Jugement dernier, qui occupe toute la muraille du fond , est un ouvrage très postérieur aux peintures de la voûte. Ce fut après sa brouille avec Jules II et le raccommodement bizarre qui la suivit, après son ambassade a Bologne et sa défense militaire de Florence, lorsque cette ville républicaine luttait seule et vaillamment contre le pape et l'empereur ligués pour sa ruine (1), enfui après les prin-

(i) A la suite du sac de Rome, en 1527, et de l'expulsion des Médicis, Michel-Ange fut nommé, par le Conseil des Dix, commis-

cipaux actes de sa vie politique, que Michel-Ange, tout rempli de la lecture de Dante, se prépara à traiter un sujet si bien approprié à la nature de son vaste et sombre génie. Informé des études auxquelles il se livrait, le pape Paul III se rendit chez l'artiste, assisté de dix cardinaux, et avec cette solennité inaccoutumée dans les arts, le pria d'exécuter dans la Sixtine le travail dont il avait préparé les cartons sous Clément VII. Michel-Ange commença son tableau en 1532, et le découvrit neuf ans après, le jour de iNoël 1541, ayant atteint l'âge de soixante-sept ans.

Toujours voué à la solitude et aux austérités d'une vie sans plaisirs, sans diversions, sans autre passion que celle de l'art, l'imagination encore frappée des horreurs dont il avait été témoin et presque victime, a la prise de Florence par les Médicis expulsés, comme au sac de Rome par les troupes de Charles-Quint, Michel-Ange porta dans sa composition la mélancolie sauvage dont son caractère était alors empreint. Son Christ est plutôt un Jupiter tonnant que le doux Rédempteur des hommes, que l'Agneau, que l'humble Fils de Marie; et les saints, les anges, les élus semblent aussi farouches, aussi furieux , que les réprouvés et les démons. Ceci est une explication plutôt qu'un blâme. Je n'ai point à retracer, sans doute, le sujet et les détails de ce grand poème, de ce cadre immense où se meuvent trois cents personnages. Il suffit de rappeler en deux mots que Michel-Ange a mis en scène ce verset de saint Matthieu : Fidebunt Filium hominis venientem in nubibus cœli cum virtute multâ et niajestate; qu'au centre de la partie supérieure ou céleste, siège le Christ, juge inexorable et terrible, qui pèse à une juste balance les actions des hommes, qui n'écoule pas même les

saire général (procuratore générale) des travaux de défense. Il resta six mois entiers, pendant le long siège de Florence, en 1530, sur le mont San-Mmiato.

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