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pleurs de sa mère ; qu'autour de lui et des prophètes ou saints qui l'environnent, un groupe de comparants attend avec anxiété les sentences de sa bouche ; que les anges, exécuteurs de ses arrêts, ravissent les élus au ciel , ou livrent les réprouvés aux mains des démons ; que, dans la partie inférieure ou terrestre, tandis que, d'un côté, les morts ressuscitent à l'appel des trompettes éternelles, de l'autre, les péchés et les vices personnifiés dans un groupe de damnés, sont amoncelés sur la barque fatale prête à s'engouffrer dans une bouche de l'enfer.
Si la multiplicité et le mélange des épisodes exigent une attention longue et soutenue, du moins ces traits principaux ressortent avec clarté, et donnent une clé facile à la composition tout entière. Au lieu d'entrer dans ce détail infini, il vaut mieux prémunir les voyageurs eontrfc les prétendues fautes que chacun croit découvrir en jetant pour la première fois les yeux sur l'ouvrage de Buonarroti , et qui , certes, n'ont pas plus échappé au peintre lui-même qu'ai** milliers de visiteurs qui, depuis trois cents ans, se pressent devant les fresques de la chapelle Sixtine. Il les a faites parce qu'il a voulu les faire.
La première de ces fautes, tant de fois découvertes et tant de fois reprochées, c'est la disproportion des personnages. Les uns, tels que le Christ, son entourage immédiat et le groupe des élus, sont deux fois plus grands que les autres, ceux de la partie inférieure; ils offrent aussi à un plus haut degré ces formes athlétiques, ces signes de force démesurée qu'affectionnait Michel- Ange, et dont il a fait quelque abus. Cette disproportion saute aux yeux , et c'est pour cela même qu'il faut lui chercher une autre explication qu'une bévue grossière. de l'artiste. Il ne faut pas l'attribuer davantage à un calcul matériel , à un effet de perspective ; car si Michel- Ange eût visé à ce résultat, lorsqu'il grandissait successivement ses personnages de bas en haut, depuis les damnés jus-
.?08 LES MUSÊfcS D'ITALIE.
qu'au Christ, il aurait poussé la progression plus loin encore; mais, au contraire, les groupes les plus élevés, par exemple celui des anges qui portent les instruments de la Passion , se rapetissent et redescendent à la taille des hommes du premier plan. Michel-Ange avait un autre motif. Il n'a pu traiter comme une scène de la vie ordinaire, comme un simple tableau d'histoire ce dénouement final du drame de l'humanité; il a dû, pour traduire pleinement sa pensée, recourir aux allégories, et, dans cette pensée, la disproportion de taille et de force entre les élus et les réprouvés indiquait simplement la supérioté des premiers sur les seconds. II semble inutile de chercher dans des commentaires plus ou moins ingénieux d'autre raison d'un fait qui s'explique si naturellement.
La seconde faute, qui lui est aussi dés longtemps imputée, et qui n'appartient plus à l'ordre physique, mais à Tordre mural, c'est d'avoir mis dans son groupe de damnés, à droite du tableau, des figures trop grimaçantes pour la sainte grandeur du sujet , et de menus détails presque comiques, presque badins, qui sembleraient mieux placés dans une Tentation de saint Antoine , par Téniers ou Callot , que dans son œuvre sévère et toute biblique. Le reproche ici semble mieux fondé, et la partie du tableau qui l'encourt n'a peut- être pas, en effet, toute l'élévation, toute la beauté majestueuse du reste de la composition; mais ce défaut s'explique an moins, s'il ne sejustifie pas pleinement. Pieux et austère, espèce de janséniste à Rome et républicain fougueux à Florence, Michel- Ange, poète de plusieurs façons et de plusieurs styles, a écrit une satire dans un coin de son tableau, et s'est vengé par des épigrammes indestructibles de ceux qu'il ne pouvait ni réformer ni vaincre. L'Orgueil, l'Ambition, l'Avarice, la Luxure, tous cesvices hideux entassés dansce coin et affublés de burlesques attributs, ce sont lesgrandsdignitairesdc l'Église qui déshonoraient la pourpre romaine , les membres ou clients de la
puissante famille qui dépouillait sa pairie de la liberté (1).
J'aimerais mieux , s'il fallait absolument trouver un défaut dans le Jugement dernier, et si j'osais en signaler un que tout le monde n'eût pas aperçu, j'aimerais mieux m'étouoer que .Michel-Ange, qui avait à sa disposition tous les symboles religieux , toutes les croyances de la tradition , n'eût pas mieux distingué les deux espèos d'êtres qui concourent au sujet de son tableau, les êtres du ciel et les êtres de la terre. Tous les anges, aussi bien ceux qui sonnent de la trompette pouréveiller les morts paresseux, que ceux qui exécutent les arrêts du Christ, et le Christ lui-même, ne sont que des hommes. Rien ne les distingue du commun des mortels; point d'auréoles, point d'ailes étendues, point de ces enseignes admises par l'art et par la foi. De là un peu de confusion , ou plutôt un accroissement de la confusion inséparable d'un sujet si vaste et si compliqué. Quant aux qualités de l'ouvrage , la majesté de l'ordonnance , la grandeur de l'ensemble, la beauté des groupes et des détails, la perfection inouïe du dessin , la hardiesse des raccourcis , la science de l'anatomie musculaire, il serait vraiment puéril d'insister sur ces divers points, et d'ajouter une chélive louange aux acclamations de tous les artistes, qui , depuis trois siècles, proclament à l'envi l'éclatant mérite de ce chef-d'œuvre gigantesque. « On peut s'appeler heureux , s'écrie Vasari , quand on a vu un tel prodige de l'art et du génie. »
La fresque de Michel- Ange n'était pas encore achevée, qu'elle faillit être détruite. Sur la dénonciation de sou camé*
(1) Micliel-Angc n'aimait pas les gens d'église. A propos du portrait d'un moine qu'il aperçut dans une chapelle de San-Pietroa-Moni<>rio, il dit que la chapelle était gâtée. « Pourquoi donc? » lui demanda-l-on. « Les moines, répondit-il, ont corrompu le inonde, qui est bien grand; il n'en faut pas plus d'un pour gâter une si petite chapelle. *
rier, messer Biagio , da Cesena, qui trouvait le tableau plus propre à une salle de bain ou à une taverne qu'à la chapelle du pape, Paul III eut un moment l'envie de le faire effacer. Pour se venger de son dénonciateur , Michel -Auge condamna Biagio à l'immortalité. Il le peignit au milieu des damnés» sous la forme de Minos, et suivant la fiction du Dante au cinquième chant de V Enfer :
Stravvi Minos orribilmente e ringhia,
c'est-à-dire avec les oreilles d'âne de Midas et un serpent pour ceinture , serpent qui rappelle les vers d'un ancien ro>& manec espagnol sur le roi Rodrigue,' criant du fond de son tombeau :
Y a me corne* , y a me comen , Por do mas pecado habia (1)
Biagio se plaignit au pape, demandant qu'on effaçât au moins sa figure. « Dans quelle partie de son tableau t'a-t-il mis? demanda Paul Ili — Dans l'enfer, — Si c'eut été dans le purgatoire, on pourrait t'en ôter; mais dans l'enfer, nulla est redernptio. »
A son tour, le timoré Paul IV voulut faire disparaître toutes les nudités qu'un pareil sujet avait rendues inévitables ; il en fit demander le sacrifice à Michel-Ange : « Allez dire au pape, répondit froidement l'artiste, qu'il s'inquiète plutôt de réformer les hommes, ce qui est moins facile et plus utile que de corriger des peintures. » Ce fut son élève Daniel de Volterre qui se chargea, un peu plus tard, du soin ridicule et sacrilège envers l'art de voiler ces nudités fort innocentes; ce qui lui attira le surnom de bracchettone, culottier, faiseur de braguettes, et des vers assez piquants de Sal-
(1) « Ils me dévorent, ils me dévorent par où j'avais le plus » péché. »
vator Jlosa (sat. III). Le Jugement dernier > très endommagé déjà par ie temps, l'humidité, l'explosion de la poudrière du château Saint-Ange en 1797, et fort négligé des conservateursdu Vatican, a été de plus ignominieusement gâLipar un raccord d'architecture qui a enlevé toute la partie supérieure centrale, celle où se trouvaient le Père éternel et le Saint- Esprit, et qui complétait ainsi le sens de la composition. Cette partie ne se trouve plus que dans les anciennes copies faites avant la fin du seizième siècle. Ce n'est pas tout encore : pendant plusieurs mois de l'année, et précisément ceux des voyages, on place devant le beau milieu de la fresque un autel surmonté d'un vaste baldaquin, puis, sur le côté gauche, un dais sous lequel le pape vient assister aux offices. Le spectateur, accouru pour voir l'œuvre de Michel Ange, plus encore que pour entendre les motets de Palestrina ou dWllcgri chantés par les vieux débris d'un monde musical qui ne se renouvelle plus, démêle ce qu'il peut du reste du tableau, et sans pouvoir en approcher beaucoup plus près que la porte d'entrée, où le retient un impassible suisse de la garde papale. C'est le supplice de Tantale appliqué à la vue.
On a fait beaucoup de copies du Jugement dernier. Aucune, je crois, n'est aussi vaste et aussi fidèle, au moins daus l'état où l'ont réduit les mutilations des hommes et les ravages du temps, que celle toute récente de Sigalon, actuellement an musée des Petits-Augustins. Mais cette copie, comme toutes les autres que j'ai vues (et je désire que cette opinion ne soit pas prise pour un paradoxe), me semble moins éloignée de l'original par le dessin que par la couleur. Ainsi, dans Michel-Ange, le premier plan au bas du tableau estd'un ton général très sombre, tandis qu'à l'horizon brillent la lumière du jour et la transparence de l'air. C'est une heureuse et belle opposition perdue dans les copistes et qui, malgré les dégradations de la fresque, se fait encore très vivement sentir aujourd'hui.
LES MUSÉES D'ITAUI
S'il fallait, même avant d'entrer aux musées du Vatican, citer tous les objets d'art que renferme ce palais, la liste seule occuperait plusieurs pages de cet écrit. Mais on ne peut se dispenser de mentionner au moins deux choses d'une haute importance. Dans l'appartement Borgia, aile du palais bâtie par Alexandre VI d'exécrable mémoire, que décorent des fresques de Jean d'Udine, de Perindel Vaga, de Pinturicchio, tous trois élèves ou condisciples de Raphaël, se trouve la célèbre Noce Aldobrandme. C'est le nom que l'on donne à une peinture antique qui a longtemps appartenu à la famille Aldobrandini, et qui représente, à ce qu'on croit, les noces de ïhétis et de Pélée. Cette peinture, assez vaste et assez curieuse, jouissait d'une grande renommée avant 1rs découvertes bien plus importantes faites à Pom|)eï. Voilà l'une des deux choses qui méritent surtout l'attention. L'autre est la riche collection de gravures, depuis l'origine de cet art jusqu'à nos jours, que possède la bibliothèque vaticane, la plus ancienne de l'Europe chrétienne et la plus considérable de l'Italie, surtout en manuscrits orientaux, grecs, latins, italiens, et en manuscrits sur papyrus. Elle s'est formée par l'adjonction successive des bibliothèques de l'électeur Palatin, des ducs d'Urbiu, de la reine Christine de Suède, de la maison Ottohoni. du marquis Capponi, etc., à l'antique bibliothèque des papes, commencée par saint Hilaire dès le cinquième siècle.