LES ÉGLISES
Rome a deux Musées publics, celui du Vatican et celui du Capitule. Mais comment aller de l'un à l'autre en droite ligne, sans s'arrêter à quelques-unes de ces riches galeries particulières , autres Musées, qui portent le nom des palais de leurs maîtres? Comment ne point s'arrêter encore h quelques-unes de ces églises qui ne sont pas moins les temples de l'art que ceux de la religion ? Il faut bien qu'on me permette une courte excursion dans les plus célèbres. Je ne ferai, pour ainsi dire, et tant je serai bref, qu'en indiquer le chemin aux voyageurs curieux.
Commençons par les églises.
La plus belle, la plus vaste, la plus riche après Saint- Pierre, c'est Saint-Jean-de-Latran . Une partie des grandes cérémonies religieuses où le pape officie se passe dans cette ancienne basilique. J'ai vu Grégoire XVI, porté sur l'antique sella gestaloria qui lui causait le mal de mer, donner sa bénédiction, du haut de l'extrême galerie de la façade, non pas urbi et orbi (cette fière parole, à présent vaine, est réservée pour Saint-Pierre), mais à son armée, qui, tout équipée à la française, a une apparence guerrière qu'on ne supposerait point aux soldats du pape. Saint* Jean-de-Latran est à l'extrémité de Rome ; mais pourrait-on se plaindre de la longueur du chemin, quand on rencontre successivementsur sa routela grande fontaine Trévi , qui donne à Rome son excellente eau vierge ^ la colonne de Marc-Aurèle, la colonne et le Forum de Trajan, les arcs de Septime-Sévère, de Titus, de Constantin , l'emplacement déshonoré de l'ancien Forum, où se traitaient jadis les affaires du monde, où se traitent maintenant des achats de bestiaux , enfin , le Colysée , cette grande ruine de la Rome des Césars, ce gigantesque théâtre où cent mille spectateurs, introduits par d'innombrables vomitoires, pouvaient s'asseoir commodément autour de l'arène , sur des gradins adossés à quatre étages de portiques? En voyant ce grand cirque Flavien , qui devint forteresse dans les guerres civiles, hôpital pendant la peste , et dont Sixte-Quint voulait faire un bazar à boutiques , on pense tristement que , respecté par les siècles, il a subi de la main des hommes les mutilations dont le spectacle afflige ; qu'après les barbares , des artistes, et les plus grands, Bramante, Michel-Ange, n'ont pas craint de le frapper eux-mêmes, en tirant des pierres de ce monument insigne comme d'une vile carrière de moellons. Arrivé à Saint-Jean de-Latran, l'amateur des arts trouvera, sur la place , le plus beau des trente ou quarante obélisques de Rome , celui du roi Mœris , que Cambyse respecta, et que Constantin ramena d'Égypte pour en orner l'église dont il est
fondateur; puis, dans le temple, quelques beaux mausolées, celui du noble et savant Martin V, de Clément XII, etc. , une peinture de Giotto , Boniface VIII publiant le jubilé de 1300 , enfin plusieurs belles fresques, entre autres un Saint-Augustin en extase devant les deux ouverts , de Borgognone , admirable par le style et l'exécution.
A l'église de Santa-Maria-della-Pace , sont les quatre Sibylles de Raphaël , si justement admirées, surtout celles des angles, la plus vieille et la jeune assise. — A Saint-Augustin, est son haïe, fait en imitation des prophètes de Michel- Ange , et qu'accompagnent plusieurs peintures de Guerchin, de Caravage, etc. — A l'église de la Minerve , qui porte encore le nom du temple païen , sont quelques ouvrages de Fra Angelico, de Raffaellino del Garbo , de Baroccio, de Lippi , et le Christ de Michel-Ange, Christ irrité , Christ vengeur , qui est la répétition en marbre, au moins dans la pensée , de celui du Jvgement dernier. — A l'église Saint-Grégoire , solitairement élevée sur l'ancien mont Cœlius, sont les fresques del* deux rivaux Guide et Dominiquin; le premier a pris pour sujet de la sienne Saint- André en prière avant son martyr, le second , la Flagellation du saint titulaire. On s'accorde à trouver un coloris plus vif et plus vigoureux à la fresque de Guide; à celle de Dominiquin, plus de grandeur dans le style et plus de force dans l'expression.
L'église Saint-Louis-des-Français, où nos compatriotes vont visiter, comme en un saint pèlerinage, les tombeaux des Français de quelque renom morts à Rome, tels que les cardinaux d'Ossatet de Bernis, d'Agincourt. Pierre Guérin, etc., mais où Ton regrette de ne pas trouver aussi ceux de Claude et de Poussin (1), mériterait encore leur visite par les seules œuvres d'art qu'elle renferme. On y trouve , entre autres ,
(1) L'un fut enterré I la Trînité-du-Moni, l'autre k l'ancienne église Saint-Laurent, appelée (ttffttf,
l'Assomption , de Francesco Bassano , la Vocation et le Martyre de saint Matthieu , deux excellents tableaux de Caravage, une Sainte-Cécile , qui n'est, à la vérité, que la copie de celle de Raphaël, mais copie faite par Guide, et môme , dans la sacristie , une petite Madone qu'on attribue à Corrége. On y trouve enûn les admirables fresques de Dominiquiu, représentant la Vie de sainte Cécile, dans Tune des chapelles latérales , consacrée à cette patronne des musi ciens. Les deux principales , qui couvrent les parois de la chapelle à droite et à gauche, et qui représentent, l'une les Aumônes de sainte Cécile, l'autre son Martyre , sont des modèles achevés du genre. On ne saurait désirer une scène plus exacte , plus vraie , mieux disposée que la première , une scène plus noble et plus pathétique que la seconde.
L'église Saint-Pierre aux Liens [San-Pietro-in-Viricula) est l'une des plus anciennes de la Rome catholique , puisqu'elle fut fondée sous le pape Léon-le Grand, dans le cinquième siècle, par Eudoxie , femme de l'empereur Valentinien III. Elle est exactement copiée sur les basiliques ou salles de justice des Romains; et cela ne doit point étonner. L'on sait que les premiers chrétiens, devenus sous Constantin, maîtres de l'empire, trouvant les temples païens trop petits pour les nouveaux rites , s'emparèrent partout des salles de justice , et les convertirent en églises. De là le nom de basiliques que portent encore les temples métropolitains , car les chrétiens ne se firent pas scrupule de prendre les noms avec les choses , et d'employer à leur usage les mots de diocèse , de vicaire , de concile , de dalmalique, et tant d'autres encore qui avaient eu , bien avant eux, leur sens et leur em* ploi (1). Les églises un peu vieilles où l'art, à sa renaissance,
(1) La grande différence d'étendue entre le* temples du paganisme et ceux du christianisme vient uniquement de la différence des rites religieux. Pans le temple païen , personne n'entrait (jus
n'a point épuise tous ses raffinements , où Ton ne trouve encore ni les deux ailes ou nefs qui forment la croix grecque ou latine , ni les voûtes en ogives que les chrétiens ont dressées sur les colonnes de l'ancien portique , ressemblent tout à fait aux tribunaux romains. Ainsi Saint Pierre-aux-Liens reproduit fidèlement, dans ses deux rangées latérales de lourdes colonnes, dans son maître-autel semi-circulaire, dans toute sa forme enfin, l'aspect général , et jusqu'aux détails de la basilique de Pompéï. J'ai insisté un moment sur celte ressemblance entre l'édifice ancien et Pédifice nouveau , parce qu'elle me semble d'un intérêt considérable dans l'histoire de l'architecture.
Cette vieille église de San-Pietro-in-Vincula, plusieurs fois restaurée depuis sa fondation, mais toujours conservée dans sa forme primitive, n'a pas subi les embellissements, les décorations de mauvais goût qui défigurent la plupart des églises d'Italie, et dont nous avons un exemple à Paris dans Notre-Dame- de-Lorette. Elle est restée simple, nue, majestueuse. On n'y trouve, en fait de curiosités, qu'un morceau de la chaîne qui passe pour avoir attaché saint Pierre dans sa prison de Jérusalem, et qu'on fait baiser aux dévots le jour de la fête du saint ; en fait d'ornements, qu'un vienx Saint- Sébastien en mosaïque, ouvrage bysantin du septième siècle, appliqué contre le mur à gauche; — puis, dans une chapelle à droite, une Sainte-Marguerite h mi-corps, de Guerchin,
le prêtre; les sacrifices se faisaient au dehors. Dans le temple chrétien, dans Yégîise (assemblée), tout le monde est admis. Voilà pourquoi les chrétiens vainqueurs prirent aux païens, non leurs temples, mais leurs salles de justice, plus vastes, plus appropriées à contenir la foule et à faire entendre la voix du prédicateur. 11 leur suffît ensuite de couper la grande nef longitudinale par une nef transversale, le transept, pour former la croix latine, et trouver ainsi le plan des cathédrales modernes.
1res finement terminée ; et, dans la sacristie, la Délivrance de saint Pierre, qu'exécuta Dominiquin, bien jeune encore. Mais cette ancienne basilique, isolée dans un coin de Rome, et à laquelle on monte par une pente ardue qui s'appelait, dit-on, dans l'ancienne Rome, la y oie scélérate, parce que Tullie y écrasa sous les roues de son char le cadavre du roi Tullus son père; cette ancienne basilique mérite, exige la visite de tout voyageur ami des arts : elle renferme le mausolée de Jules II et le Moïse le Michel-Ange. Un mot d'explication préalable.
Ce pape et cet artiste avaient des points de ressemblance dans le génie et le caractère qui devaient les rapprocher et les désunir. C'est ce qui arriva. A peine monté sur le siège pontifical, Jules II pensa à perpétuer sa mémoire dans un mausolée magnifique, et ce fut Michel-Ange qu'il appela de Florence pour le charger du soin de lui élever un monument. Michel-Ange, qui n'avait alors que vingt-neuf ans, présenta bientôt au pape le plan du plus colossal tombeau que l'art moderne ait jamais tenté de construire, Ce devait être un mélange d'architecture et de sculpture, un édifice orné. Qu'on se représente un fort massif quadrangulaire , offrant dans ses faces des niches qui contiendraient des Victoires, et dans ses angles des termes formant pilastres auxquels seraient adossées des figures de captifs. Sur cette base, un second massif plus étroit, entouré de statues colossales de prophètes et de sibylles, qu'aurait couronné une autre masse pyramidale toute revêtue de figures allégoriques en bronze. Telle était cette composition, dont la gravure nous a conservé le croquis tracé par Michel-Ange. L'artiste se mit à l'œuvre; mais bientôt arrivèrent ses démêlés avec Jules II, et sa fuite à Florence, à Bologne, à Venise; il voulait fuir jusqu'à Constanlinople , où l'appelait le sultan Soliman, pour jeter un pont entre la ville et le faubourg de Péra. Il ne retourna auprès du pape , à Bologne, que comme ambassadeur
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de Florence, envoyé par le gonfalonnier Soderioi. Après leur réconciliation, le pape lui fit faire sa statue en bronze t que les Bolonais brisèrent dans une émeute pour en couler un canon qui fut nommé la Giulia, puis le plafond de la Sixtine. Léon X et Clément VII l'occupèrent à Rome et à Florence, où il éleva la chapelle des Médicis ; enfin Paul III lui commanda le Jugement dernier. Ce fut alors qu'intervint, par l'entremise de ce pontife, une transaction entre Michel-Ange et les héritiers de Jules II, dont le corps était resté au Vatican, et dont le mausolée, encore vide aujourd'hui, fut réduit à ses proportions actuelles. Il n'y avait eu de fait, du plan primitif, qu'une Victoire, qui est à Florence, deux Captifs, qui sont au musée du Louvre, et l'un des prophètes, le Moïse, tout entier de la main de Michel-Ange, qui forme le centre du mausolée actuel de Jules II, dont il est, au reste, un portrait allégorique.
Ce Moïse colossal est réprésenté assis, tenant sous le bras droit les tables de la loi, et caressant de la main du même côté la longue barbe qui tombe sur sa poitrine. Sa tête, un peu tournée à gauche, est surmontée des deux cornes que lui prêle la tradition , et qui ressemblent exactement , dans son épaisse chevelure , aux cornes naissantes d'un faon ou d'un chevreau. Peut-être Michel- Ange, très amoureux de l'antiquité mythologique, comme tons les artistes de son temps , a-t-il voulu donner à Moïse les attributs du dieu Pan, du Grand-Tout, qui représentait symboliquement toute la nature embrassant tous les êtres, et que l'on confondait alors avec l'Osiris égyptien.
On a critiqué bien des choses dans cette figure : la tête est, dit-on , trop petite pour cette barbe immense , et les jambes , trop longues, sont chaussées d'un pantalon à guêtres, tandis que le corps , un peu épais , est enveloppé d'un gilet de flanelle. Enfin , ce qui est plus spécieux et plus vrai , divers accessoires sont \ peine ébauchés, à peine dégrossis. Ce dernier
défaut , si c'en est un , est commun à presque tous les ouvrages de Michel- Ange, qui ne faisait pas plus de la miniature en taillant une statue qu'en peignant une fresque , ou en traçant le plan d'un édifice. A mes yeux , c'est une qualité , et je crois que tout homme impartial sera de cet avis s'il se rappelle que le Moïse est une figure colossale qui devait être vue à une certaine élévation. Mais, que ces critiques soient plus ou moins fondées , ce défectueux Moïse n'en est pas moins le chef-d'œuvre de son auteur, en tant que statuaire, et , probablement aussi , de toute la sculpture moderne. Dans les œuvres de Doualello , de Sansovino , de Bologne , de Puget , de Canova , je ne vois rien qui l'égale ; il faudrait remonter à l'antique. Je n'irai donc pas le défendre contre des reproches de détail , en faisant remarquer à mon tour que les pieds, les mains, les bras, le visage , sont comparables, pour le dessin anatomique , à ce que les anciens ont laissé de plus parfait. J'imiterai plutôt, en parlant de Michel-Ange, sa manière de procéder dans les arts ; je dirai que , pris en masse , son Moïse est le plus grand et le plus admirable emblème de la force , de la sévérité , de la puissance ; que jamais on n'a si pleinement exprimé toutes les qualités diverses qui font la supériorité d'un homme sur les hommes, qui font l'autorité. Son regard , irrésistible , semble menacer un peuple mutin , et l'abattre à ses pieds. Enfin c'est bien le puissant législateur des Hébreux , armé de sa loi terrible. Je ne crois pas que le Jupiter d'Olympie ou la Minerve d'Athènes , si célébrés par Pausanias et l'antiquité tout entière, aient été plus nobles , plus majestueux , plus redoutables , plus faits pour inspirer aux peuples la terreur et le respect religieux. « Moïse ainsi représenté , dit Vasari , doit plus que jamais s'appeler l'ami de Dieu , qui a semblé confier aux maius de Michel- Ange le soin de préparer sa résurrection. Et si les Juifs , hommes et femmes , continuent , comme ils le font > à aller en troupes le visiter et l'adorer chaque jour de sabbat , ils
adoreront une chose divine et non humaine. » Prodige inouï ! Michel-Ange , qui fut peintre et architecte comme Bramante, peintre et sculpteur comme Alonzo Cano , peintre et poète comme Orcagna , Bronzino , Cespedès , Salvator, peintre et homme d'État comme Rubens , et plus grand qu'eux tous en chaque genre , Michel-Ange , déjà vieux , faisait presque en môme temps ses trois chefs-d'œuvre dans les trois arls qui Font immortalisé. Il élevait le dôme de Saint-Pierre , il sculptait le Moïse , il peignait le Jugement dernier. Preuve éclatante que , dans les arts comme dans la littérature , les meilleures œuvres sont celles d'un homme de génie à son déclin , lorsqu'il lui est donné de réunir au feu d'une imagination toujours jeune l'expérience et la sûreté de l'âge mur.
« Michel-Ange , disent les annotateurs de Vasari , fut très original , sans être absolument le créateur du dessin et de la sculpture. Il avait étudié Ghiberti et Donatello, Masaccio et Orcagna , Brunelieschi et Verocchio , même Léonard et Raphaël. Il saluait de sa reconnaissance ses deux initiateurs , Dante et Giotto... Son pinceau n'eut pas la suavité lombarde de Corrège , la grâce romaine de Raphaël, la magie vénitienne de Giorgion ou de Tintoret , la richesse et la solidité espagnole de Murillo ou de Ribera , la splendeur et l'harmonie flamandes de Rubens ou de Rembrandt, la tranquillité et la réflexion française de Lesueur ou de Pousin... C'était une nature intrépide , forte , obstinée... Il eut le génie et la méthode ; le génie par la nature , la méthode par sa patrie , Florence... « Ma science, avait-il dit , enfantera des maîtres ignorants. » En effet , la servile imitation de Michel-Ange , l'excès de ses défauts , l'absence de ses qualités ont jeté l'art dans de folles exagérations. Michel-Ange termina le cycle de Part florentin , commencé par Giotto. Après lui , il ne resta que Rome , bien déchue, Venise , qui tombait aussi , et Bologne , qui ne pouvait remplacer Florence , Rome et Venise... Michel-Ange est le seizième siècle tout entier, avec
ses mélancoliques regrets , ses audacieuses espérances , son long tourment , son gigantesque résultat... Michel-Ange est la vraie statue de celte époque , sa plus ressemblante et complète image... Seul, il y a régné d'un long règne, reconnu de tous , légitime, omnipotent... Quand Michel-Ange mourait (1564), Galilée naissait, et la science allait succédera l'art. Michel-Ange et Raphaël outété les seuls triomphateurs de l'art, et rien ne peut se comparer aux acclamations du peuple enthousiaste qui vit , au sortir de leurs mains , le carton de la Guerre de Vise, les Chambres vaticancs, la Chapelle Sixlirie et la Transfiguration. Pas une voix ne s'éleva pour contester leur victoire. Il fallut plus d'un siècle pour que la critique enhardie osât bégayer ses premières objections... Après de vains efforts pour entamer Raphaël et Michel-Ange , elle eut recours à l'expédient du lapidaire , qui attaque le diamant avec le diamant. Elle opposa Michel - Ange à Raphaël, et Raphaël à Michel-Ange. Mais, depuis trois siècles, heurtés sans cesse l'un contre l'autre , Raphaël et Michel-Ange n'en sont que plus rayonnants. »