LES GALERIES PARTICULIÈRES
Les galeries particulières sont presque aussi nombreuses à Rome que les palais. A l'époque des grandes familles pontificales, comme les Médicis, les Rovère, les Borghèse, les Farnèse, les Colonna, époque qui était aussi celle des grands artistes, on ne concevait pas plus un palais sans galerie de tableaux que sans façade, portique et cour intérieure. Les descendants de ces familles illustres, ceux du moins qui ont conservé assez de fortune pour soutenir l'éclat de leur nom, se
sont fait un honneur de conserver aussi les Collections d'art réunies par leurs ancêtres, et chaque jour leurs splendidcs demeures sont généreusement ouvertes aux visiteurs de toutes nations et de tous rangs, qui viennent librement s'y promener, y travailler même, comme dans les Musées publics. Les principaux édifices où Ton exerce, à Rome, cette noble hospitalité des arts, sont les palais Borghèse, Doria, Sciarra, Colonna, Corsini, Chigi, Farnèse, Rospigliosi, Spada et Barberini. Ce dernier fut presque entièrement construit avec des débris d'édifices antiques, et principalement avec des pierres du Colysée, ce qui fit dire un jour à la statue satirique de Pasquino : Quod non fecerunt Barbari, Jcccruni Barberini.
Il m'est impossible d'entrer dans le détail minutieux de toutes ces galeries, d'abord parce que ce serait m'éloigner de mon sujet et me jeter dans une série de descriptions nécessairement bien monotones, bien fastidieuses, surtout quand il ne s'agit pas des plus excellents et des plus fameux ouvrages de l'art ; ensuite, parce que la mal-aria, et sa fille la fièvre tierce, m'ayant chassé de Rome avant que j'eusse achevé mon pèlerinage d'amateur et accompli toutes les stations qu'il impose, je ne pourrais parler que par ouï-dire de la plupart de ces galeries que je n'ai pu visiter moi-même. J'aime mieux borner ma tâche, et donner une idée sommaire, mais suffisante, des trois premières seulement ; ce sera indiquer à la fois la composition des autres, que je recommande toutes à l'attention des voyageurs assez heureux pour avoir le goût, le temps et la sauté.
La plus considérable des galeries de Rome, au moins par le nombre des ouvrages qu'elle possède, est celle du palais Borghèse. Dans ce vaste édfice, que Ion appelle communément il Cambaio dei Borghesi, parce que son plan général représente la forme d'un clavecin, douze vastes salles sont consacrées à la peinture, et contiennent, dans leur disposi-
lion bien entendue, jusqu'à dix -sept cents tableaux ; je mentionnerai brièvement les plus célèbres. De Raphaël : la Déposition de la Croix, ravissant ouvrage qu'il fit «1 vingtquatre ans, encore dans sa manière primitive; l'excellent portrait de César Bonjia, sur la belle et calme figure duquel on ne saurait lire tous ses crimes : c'est Néron à vingt ans. — De Corrége : une Danaë. — D'Andréa del Sarto : deux Saintes Familles, dont l'une surtout est digne de la galerie Pitti, où sont ses meilleurs ouvrages, une* Madone et une Madeleine. — De Garofalo : une Descente de croix, qui passe pour son œuvre capitale, une Conversion de saint Paul, une Vierge entourée de plusieurs saints. — De Titien : une Sainte- Famille, les Trois Grâces. Y Amour sacré et Y Amour profane, le Retour de V Enfant prodigue (1), charmantes compositions, où l'extrême beauté du coloris n'est ni la seule ni peut-être la première qualité. — De Paul Véronèse : un Saini-Jean dans le désert, et un Saint-Antoine prêchant les poissons, deux tableaux, au contraire, dont il ne faut guère admirer que la couleur. — D'Annibal et d'Augustin Carrache : un Sauveur et une Madeleine. — De Dominiquin : sa fameuse Chasse de Diane, devant laquelle s'exercent incessamment les copistes et les étudiants-peintres, et sa Sibylle de Cumes, non moins fameuse, vrai modèle de la prophétesse inspirée. Ce sont deux œuvres excellentes et capitales, chacune en son genre. — D'Albane : les Quatre Saisons. — De Carlo Dolci : un Sauveur et une Madone. — De Van-Dyck : une Déposition de croix. — De Rubens : une Visitation. — De Gérard des Nuits : Loth et ses Filles. — De Paul Potter : un ( Paysage. Les œuvres de ce maître, qui mourut à vingt-huit ans, rares partout, le sont surtout en Italie. — De Joseph Vernet : huit Paysages ou Marines, etc., etc.
(1) Ce dernier est peut-être de son élève Bonifazio.
Le Palais Doria, l'un des plus riches et des plus élégants . de Rome, celui qui réunit plus que tout autre peut-être la magnificence du temps passé et* le corn fort du temps actuel, ne le cède guère au palais Borghèse pour le nombre des tableaux qu'il renferme, et l'égale parle mérite ou la célébrité des œuvres. Contentons-nous encore de citer les principales.
De Léonard de Vinci : un portrait de la Heine Jeanne de Naples, non la femme aux quatre maris, mais la seconde du nom, portrait qui me semble bien faible et pour le moins douteux. — De Raphaël : les portraits réunis de Barlhole et Baldus; il y a, au musée de Madrid, un autre portrait, et meilleur, du premier de ces deux célèbres jurisconsultes. — De Michel-Ange : un petit Calvaire, le Christ en croix entre la Vierge et saint Jean ; je me borne à dire que ce tableau, assez semblable, en elfet, aux très rares peintures à l'huile de Michel-Ange, lui est attribué ; mais que chacun reste juge de son authenticité controversable. — De Corrége : la fertu entre les Sciences, esquisse non terminée. — D'Andréa del Sarto : le précieux portrait en profil de Machiavel, avec celte légende : llistoriarum scriptor. — De Titien : une Madeleine, une Lèda, les portraits de sa femme (ou du moins de sa maîtresse, pour lui rendre son vrai nom), de Jansenins et d'autres personnages, enfin le Sacrifice d'Abraham, magnifique ouvrage, et l'un des plus parfaits, sous toutes les faces de l'art, qu'ait laissés le grand peintre de Cadorc. — De ïintoret : un Christ che.z le Pharisien, et quelques portraits. — De Véronèse: une Déposition de croix, et des portraits aussi. — D'Annibal Carrache : une suite de six tableaux ronds, que les Italiens nomment lunette, représentant, en petites proportions et sur des fonds de paysage, divers traits de Y Enfance de Jésus. Je doute que l'on trouve rien de supérieur à ces charmantes lunette dans toute l'œuvre du maître. — De Guerchin : le Martyre de sainte À(jncs y V Enfant prodigne, Endymion, Tancrèdcei Her-
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tninie, Saint-Paul , Samson. — De Guide : une Sainte Famille, Saint-Pierre. — De Dominiquin : quelques petits Paysage* historiques. — De Sasso-Ferrato : une Sainte- Famille complète, ce qui est rare pour ce peintre borné, et très belle dans le genre qui lui est propre. — De Salvator Rosa : la Mort d Abel. — De Velazquez : le portrait d'Innocent X, de la maison Panfili. Ce portrait, qui eut les honneurs de la procession et du couronnement, à l'époque où le fit Velazquez, c'est-à dire lors de son second voyage à Rome (en 16&8), est le meilleur ouvrage de l'école espagnole que puisse présenter toute l'Italie. Cette figure rouge, encadrée entre une calotte rouge et un manteau rouge, sur un fauteuil rouge et contre une tenture rouge, présentait une effrayante difficulté, que Velazquez a, comme toujours, abordée sans crainte et surmontée victorieusement. On montre aussi, dans la galerie Doria, un Murillo et des Ribera; mais je les crois apocryphes pour l'honneur de ces maîtres. — De Holbein : son portrait à quarante ans, et celui de sa femme à trente-six. — D'Albert Durer : les Avères et un Saint Eustache, semblable à celui du musée de Milan. — De Breughel : les Quatte Eléments, le Paradis terrestre, etc. — De David Teniers : une grand Kermesse. — De Claude Lorrain, le célèbre tableau des Noces de Rébecca, plus connu sous le nom du Moulin, le Temple de Delphes, et trois plus petits paysages. Je dois avertir que le National- G aller y de Londres a le même tableau du Moulin, parmi les huit ou dix chefs-d'œuvre de Claude qu'elle possède, et je crois difficile de décider quel est l'original, ou du moins la première création, en supposant que Claude ait répété ce sujet.
Je n'aurais pas fini , s'il fallait mentionner seulement les bons ouvrages de la galerie Doria, où l'on trouve Garofalo, IMantcgua, Giorgion, les Bassano, Francia, Louis Carrachc, Lanfranc, Albane, Parmigianino, Luca Giordano, Solimène, Valenlin, Poussin même, et son beau-frère Gaspard-Duguet,
plus connu sous le nom de Guaspre Poussin, qui ont peint plusieurs décorations d'appartements. Mais je citerai , pour finir, un excellent tableau d'un peintre peu connu, Frangipani, qui mérite, à ce titre, d'être tiré de la foule : c'est un Christ portant sa croix, où se fait remarquer, entre autres mérites, une expression profonde et puissante, digne de Van- Dyck, et dans sa manière, mais plus belle peut-être, parce qu'elle est plus simple et moins théâtrale.
La galerie du palais Sciarra (si l'on peut donner ce nom emphatique à un édifice à demi ruiné dans l'intérieur, et qui ne le mériterait que par sa façade dorique en marbre) n'est nullement comparable aux deux autres par l'étendue des salles et le nombre des tableaux. Pour ceux qui se bornent à compter les cadres, il y a bien des bourgeois à Paris qui, dans leurs petits appartements d'un étage, dont, on touche le plafond en élevant la main , sont aussi riches en objets d'art que l'héritier de la galerie Sciarra. Mais si l'on m'offrait le choix entre celle-ci et toute autre, non pour en faire un négoce, mais pour la garder, c'est 5 elle probablement que s'adresserait ma préférence. Elle me paraît être, parmi les galeries, ce qu'est le Vatican parmi les musées : une petite collection d'excellentes œuvres.
Deux tableaux surtout font sa gloire, et, seuls, mériteraient la visite empressée de tous les amateurs. L'un , de Raphaël, est tout simplement le portrait à mi-corps d'un jeune homme inconnu. On l'appelle le Joueur de fiolon [ il Suvnaiore di Fiolino), parce qu'il tient à la main un archet de vieille forme, avec quelques fleurs. Il est vêtu d'une espèce de pelisse à fourrure, coiffé d'une petite toque noire, et vu presque par derrière, mais tournant le visage et dirigeant le regard vers le spectateur. Je ne crois être démenti de personne en disant que c'est le plus admirable portrait qui existe, et qui se puisse imaginer ; ou plutôt, c'est au delà d'un portrait. Dans cette belle, noble et sensible figure, dans cette
pose étudiée, dans cette gracieuse distribution de la lumière et des ombres, on sent que le peintre a voulu joindre une pensée qui lui était propre à la nature qu'il retraçait; on sent qu'il a composé. Peint en 1518, deux ans avant la mort de Raphaël, dans l'excellente manière de la Vierge à la Chaise, dont il rappelle et reproduit l'effet saisissant, le Suonatore di Violino est aussi une de ces œuvres incomparables desquelles on ne peut avoir une idée juste qu'en les contemplant avec soin , avec respect, avec amour, et qui laissent un impérissable souvenir.
L'autre tableau, de Léonard de Vinci, n'est pas d'une dimension plus grande que le premier. Il réunit deux têtes d'expression , deux figures allégoriques s'expliquant l'une par l'autre, la Modestie et la Vanité. Le nom du maître serait seul un suffisant éloge ; mais il faut ajouter qu'aucun de ses rares ouvrages (je parle des tableaux de chevalet) n'offre un style plus élevé, une exécution plus soignée, plus délicate, plus prodigieuse, et une conservation plus parfaite. J'ai entendu avec surprise élever des doutes sur l'authenticité de cette belle allégorie, à propos de je ne sais quels petits détails dans le travail de la brosse C'est une partie technique où je n'ai ni le droit, ni la prétention de pénétrer. Mais franchement, je serais tenté de dire, à l'effet qu'a produit sur moi la vue de ce tableau, et au souvenir qui m'en reste, que, si Léonard de Vinci ne l'a pas fait, son auteur est. plu3 grand que Léonard de Vinci.
Ou distingue , parmi les autres tableaux de la galerie Sciarra, une très belle copie de la Transfiguration, par Jules Romain , qui aurait une immense valeur dans toute autre ville que Rome, c'est-à-dire loin de l'original; une petite Madeleine de Titien et un portrait de sa maîtresse; une Sainte- Famille d'Andréa del Sarto; une autre d'Albane; deux Madeleines, de Guide, dont l'une est très belle ; Saint-Marc et Saint- Jean-Vb va ngélisle, de Guerchin; la Décollation
2l\h LES MUSÉES D'ITALIE.
de Saint- Jean et Rome triomphante , de Valentin ; un Ecce Homo, du Josépin (le chevalier Giuseppe d'Arpino\ peintre aussi maniéré que Baroccio, si ce n'est plus encore, enfin un ouvrage important de son antagoniste déclaré, Michel- Ange Caravage. Ce tableau, qu'on appelle les Joueurs, et qui représente un jeune gentilhomme volé au jeu par deux escrocs, est excellent dans ce genre qui n'exige que la vérité , et la vérité sans noblesse.
Après cette courte visite à quelques galeries particulières, il est temps de parodier le mot du grand Scipion, et de dire à notre tour : Montons au Capitole.