‹ Les musées d'ItalieChapitre 10 sur 28 · LE VATICAN · texte numérisé non relu

LE VATICAN

§ ier.

S'il fallait, en commençant cette revue des Musées d'Italie , une grande modération de voyageur pour s'astreindre à ne parler, dans l'Italie entière, que des œuvres d'art, il faut , quand on entre à Rome , quand on se trouve placé entre tant d'admirables débris de l'antiquité et tant de magnifiques constructions de l'âge moderne, une grande modération d'artiste pour s'astreindre à ne parler que des œuvres de la peinture. L'occasion serait belle pour changer un peu de sujet, pour varier un peu son style , pour prendre enfin une sorte de repos dans un travail que rend difficile la similitude de tous les objets qu'il embrasse , et que condamne à une inévitable monotonie le retour des mêmes noms propres, des mêmes sujets traités, bien plus, des mêmes mois employés pour les mêmes idées , composition , expression , style, forme, dessin, coloris, clair-obscur. Mais, sans compter qu'il y aurait présomption et péril à me lancer dans des dissertations sur l'archéologie et l'architecture, sciences dont je n'ai pas assez ni la connaissance ni le sentiment, je veux rester fidèle à mon humble programme , et je prierai le lecteur de me pardonner la monotonie en faveur de cette fidélité , qui abrège sa lâche en même temps que la mienne.

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D'habitude , le premier sentiment, et presque l'unique, qui saisisse un voyageur h son arrivée dans un endroit nouveau , c'est celui de la curiosité. A Rome , la curiosité n'est que la seconde , l'orgueil est le premier. On sent je ne sais quelle fierté secrète en se disant qu'on habite la ville éternelle , cette Rome où siégèrent les deux plus grands empires dont les hommes de notre Occident aient gardé la mémoire , celui des Césars et celui de la papauté. Hélas! on y trouve , de l'un, les débris épars, gisants, mutilés; de l'autre, les ruines vivantes; et cette fierté première, qui vous surprend à la porte del Popolo , vous la perdez bientôt devant l'ancien Forum , devenu le marché aux vaches (il campo vaceino) , et devant le Capitole des papes, le Vatican , désarmé de ses foudres et de son prestige. La curiosité revient donc, et celle-là, du moins , plus durable que l'autre sentiment, trouve amplement et longtemps à se satisfaire avant que d'être épuisée.

Elle conduitd'abord à Saint-Pierre, la cathédrale du monde chrétien , temple et symbole de la papauté , à laquelle il survit , et qui , lui ressemblant encore par ce point , malgré ses défauts nombreux et saillants, est , je pense, le plus considérable ouvrage qu'ait élevé la main des hommes. <« Comme autrefois Phidias , l'héritier d'Homère , couronnait dans Athènes, par le fronton du Parthénon , la poésie payenne , Michel-Ange , héritier du Dante , a couronné dans Rome la poésie chrétienne par la coupole de Saint-Pierre... Le Parthénon et Saint-Pierre sont deux monuments mortuaires où deux civilisations se sont noblement couchées pour un sommeil éternel. La Grèce et l'Italie sont mortes dans les bras de Périclès et de Léon X. » (Les annotateurs de Vasari).

Si je n'étais retenu par ma promesse , je ferais traverser au lecteur le pont du Tibre, tout chargé de statues emblématiques, et les murailles du château Saint-Ange, l'ancien môle Adrien , tombeau d'un empereur, devenu forteresse

IUXMK.

des papes ; je l'amènerais à l'entrée de la colonnade circulaire , ouvrage du Bernin , qui précède la façade de la bas*» iique , façade élevée par Carlo Maderna , et là je lui ferais remarquer que, si ce temple immense, — dans lequel la dimension des autres temples , les plus grands du monde , est ironiquement tracée pour en constater la petitesse relative, — paraît d'abord petit lui-même , c'est qu'il produit sur le spectateur novice précisément l'effet des montagnes. Il semble être beaucoup plus près qu'il n'est réellement, et, pour apprécier sa grandeur, comme celle des montagnes , il faut chercher des objets de comparaison, les hommes, les chevaux , les voitures. Alors seulement il reprend sa taille colossale, et l'on reconnaît en lui , si j'ose employer cette expression , le Mont-Blanc des édifices. Même illusion dans l'intérieur : tous les objets étant gigantesques , et en parfaite harmonie , rien ne paraît à sa vraie grandeur. Il faut toucher et mesurer pour comprendre ; il faut voir qu'une inscription est tracée en lettres de six pieds , qu'un petit ange en marbre a la taille d'un géant, et que les statues sont plus hautes que bien des maisons , pour se faire une juste idée des proportions du monument.

Ce fut sur l'emplacement de l'ancienne basilique bâtie par Constantin, de laquelle il se voit encore des vestiges, qu'en 1503, sous Jules II, l'illustre Donato Bramante, qui réalisait les conceptions antérieures de l'architecte Rossellino et du pape Nicolas V (1), jeta les fondements du nouveau

(1) Né en \ , Bramante, avant de se fixer à Rome, parcourut longtemps tonte l'Italie, étudiant les œuvres des anciens et des modernes. Peintre aussi, ingénieur, mathématicien et poète, il fit un peu de tout, dans les commencements de sa vie, avant d'être, presqu'à soixante ans, seulement architecte. 11 a laissé des écrits (retrouvés et publiés en 1756) sur la peinture, la perspective, l'architecture et l'analoinie humaine. Chancelier del Piombo, avant

Saint-Pierre. Continué par les deux San ■ Gallo (Giuliano et Antonio Giamberii) , le moine Joconde, Perruzzi (1) , Raphaël, Michel-Ange enfin, qui posait à quatre-vingt-sept ans la calotte de cette coupole, autre temple audacieusement élevé par lui dans les airs (2), Saint-Pierre offre une vaste et

Sébastien, il inventa une vis de pression pour sceller les bulles. Ce fut Bramante qui enseigna l'architecture à son neveu Raphaël.

(4) Baldassare Peruzzi , peintre distingué, savant, consciencieux, réussit principalement dans l'ornementation des édifices, dans les décorations pour fêtes et théâtres. Comme architecte, il construisit le palais appelé la Farnesina, le palais Massimi , des églises, des citadelles, des châteaux, des villas, des mausolées, des portes et des murailles de villes. Après une vie très agitée, très pauvre malgré tant de travaux, et où il sut pourtant garder le calme et l'aménité de son âme, il fut empoisonné par un rival envieux qui voulait succéder à la petite rente de 250 écus qu'il recevait comme architecte de Saint-Pierre.

(2) Ce fut en 1546, à la mort d'Antonio da San-Gallo, que le pape Paul III, « inspiré de Dieu même, » comme dit Vasari, nomma Michel-Ange, alors âgé de 72 ans, architecte de Saint- Pierre. Michel-Ange refusa d'abord, disant qu'il n'était pas architecte; mais il dut céder enfin, et commencer si tard son apprentissage. Sauvage, morose, misanthrope, dur en paroles, sans être méchant, mais plein de droiture et de probité, vivant avec sobriété dans une complète solitude, refusant tous les cadeaux comme autant de liens difficiles à rompre, Michel-Ange changea tous les plans « qui étaient une vraie boutique » pour les architectes et agents de travaux. 11 fit d'immenses économies, tout en agrandissant l'œuvre, et commença sur lui-même, car, dans le moiu proprio de Paul III, qui le nommait architecte en chef, avec pleins pouvoirs, il fit insérer que ses fonctions seraient gratuites. Michel-Ange travailla dix-sept ans à l'édification de Saint-Pierre, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il mourût, en 4563, après avoir été employé, loué et respecté par Jules II, Léon X, Clément VII, Paul III, Jules 111, Paul IV, Pie IV, François Ier, Charles-Quint, le sultan

curieuse étude aux amateurs d'architecture. La statuaire s'y montre riche aussi, quoique étrangement mêlée de bon, de médiocre et de mauvais. Pour rencontrer un curieux monument de l'art chrétien au cinquième siècle, ce vieux Saint- Pierre en bronze, dont les baisers des dévots ont usé l'orteil ; — pour découvrir ensuite la célèbre Noire-Dame-de-la-Pitié, que sculpta Michel-Ange à quatre-vingt-quatre ans ; — puis le beau mausolée de Paul III , par Guillaume délia Porta ; — le tombeau de Pie VI , le monument des Stuarts , et celui plus fameux encore connu sous le nom de Rezzonico , tous trois de Ganova ; — enfin le tombeau de Pie VII, par Thorwaldsen ; — il faut se heurter à vingt capi cl' opéra de ce cavalière Bernini , qui , ayant conservé sous neuf papes le monopole de tous les ouvrages d'art, eut le temps et les moyens de faire régner son mauvais goût , que protégeait un talent véritable , et de précipiter ainsi la décadence ; il faut voir , par exemple , sur le tombeau d'Urbain VIII (et c'est le meilleur ouvrage de Bernin , qui sculptait comme peignait Rubens , moins la couleur) , deux grosses et hommasses figures allégoriques, pressant leurs mamelles flamandes pour jeter sur le corps du pape le lait de h justice et de la charité.

Quant aux ouvrages de peinture, il n'en existe plus à Saint- Pierre depuis qu'on a porté aux musées du Vatican et du Capitale les grandes toiles de Raphaël, de Dominiquin , de Guerchin , de Guide, et qu'on les a remplacées par des mosaïques. Mais il y a des chefs-d'œuvre dans ce dernier genre de peinture, bien utile, bien précieux, puisque, d'une part, il a, plus que tout autre, servi de lien traditionnel a l'art entre les anciens et nous; puisque, d'une autre part, si d'autres invasions de barbares, dans les âges futurs, ou seulement l'action du temps, faisaient périr les toiles originales , ces co-

Soliman , la seigneurie de Venise, les Médicis et la république de Florence.

LES MISÉES D'ITALIE.

pies prodigieuses, aussi durables que l'édifice qui les renferme , suffiraient pour apprendre aux hommes d'un âge postérieur ce que fut la peinture à la grande époque de l'art moderne. On doit admirer en entrant sous le portique, et vis à-vis de la porle principale , la célèbre mosaïque appelée la Barque \de saint Pierre {la ISavicelta) , ou plutôt la Barque de Giotto , qu'exécuta ce grand homme, à qui tous les arts doivent un progrès immense , pour tirer la mosaïque, comme la peinture même , de l'immobilité bysantine , et la lancer aussi dans cette voie d'émancipation , qui est, en toute chose, le trait distinctif de la Renaissance. Cet ouvrage de Giotto ne se fait pas seulement remarquer par l'assortiment bien entendu des couleurs , l'harmonie entre les clairs et les ombres, mais encore par un mouvement , un sentiment de vie et d'action qui étaient inconnus des mosaïstes grecs. 'Une fois dans le temple , il est inutile de recommander l'attention et l'admiration devant les fameuses copies de la Transfiguration , du Sain i- Jérôme , de la Sainte-Pèironille , du Saint-Michel , etc. , que voit quiconque entre à Saint-Pierre, et qu'admire quiconque les voit. Les auteurs , inconnus pour la plupart, de ces mosaïques si connues , ont poussé , comme nous l'avons déjà dit , la perfection de leur art au point d'imiter admirablement la transparence des eaux et des ciels, la finesse de la barbe et des cheveux de l'homme, du poil et de la plume des animaux, les étoffes et les couleurs des vêtements, les expressions des visages ; enfin , de reproduire toute la délicatesse du dessin et tous les charmes du coloris. On s'accorde assez généralement à tenir pour la meilleure des mosaïques de Saint-Pierre la Sainte-Pétronllle , d'après Guerchin, qui fut exécutée dans le dix-septième siècle.

A côté, de cette immense église est l'immense palais du Vatican, qui compte huit grands escaliers, environ deux cents petits et jusqu'à onze mille salles ou chambres de toute es-

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