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LA GALERIE DU PALAIS PITTI

Le palais Pitti, que sa riche galerie rend célèbre dans le monde entier, est curieux encore par son origine et par sa forme, aussi singulières l'une que l'autre. Ce fut un simple commerçant florentin. Luca Pitti, qui, vers 1460, eut l'idée de se bâtir une habitation plus belle que le palais du gouvernement (le palazzo vecchio). A la vérité, il se ruina dans cette entreprise un peu folle, qui fut achevée avec les dons volontaires de ses confrères, les marchands de Florence. Leonor de Tolède ayant acheté ce palais de Bonaccorso Pitti, moyennant 9,000 florins d'or, l'apporta en 1549 aux Médias, qui, depuis lors, y établirent leur résidence : et la dynastie autrichienne, qui les a remplacés dans le gouvernement de la Toscane, les remplace aussi comme hôtes du palais. Cet édifice singulier fut bâti sur les dessins du grand Brunelleschi. L'Ammanato y ajouta la belle cour intérieure, et, dans le dix-septième siècle, Giulio Parigi éleva les deux ailes qui

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donnent maintenant à la façade du palais un développement d'environ cent soixante mètres. Cette façade est construite, non pas en pierre de taille, ce mot serait bien insuffisant, mais en blocs énormes, taillés à bossage, dont plusieurs dépassent huit mètres de long. C'était , dans le moyen âge , le genre de constructions de Florence, la ville aux guerres intestines, où chaque maison devait être une citadelle. Mais ce genre est encore exagéré daus le palais Pitti , ce qui lui donne l'air d'un édifice étrusque, ou même d'une construction cyclopéenne , et l'on est étonné de voir , dans cette muraille , que les siècles auraient dû mettre en ruine , des fenêtres modernes , ornées de balustrades et de rideaux. En somme, c'est la plus belle forteresse que puisse habiter un souverain de notre époque.

Dans la cour et le jardin , qu'on appelle Bobolï, se trouvent plusieurs beaux morceaux de sculpture, dus aux ciseaux renommés de Jean Bologne, de Baccio Bandinelli, et même de Michel Ange, quia quatre grandes statues ébauchées aux quatre angles d'une grotte dessinée par Vasari ; — dans l'intérieur du palais, la t'émis de Canova, belle académie de femme, dont la tête est plus forte, et peut-être aussi plus naturelle que celle des Vénus antiques, mais dont la chair n'offre pas le beau travail de ciseau qui distingue la fameuse Madeleine du même statuaire. Il y a aussi , dans les diverses salles , plusieurs œuvres d'art d'un grand prix , et une bibliothèque très importante , puisque le nombre des livres et des manuscrits s'élève peut être à quatre-vingt mille. Mais tout cela n'entre pas précisément dans notre sujet ; hâtonsnous d'y revenir.

Le palais Pitti n'a point de galerie proprement dite. Les quatre cent quatre-vingt-dix-huit tableaux qu'il renferme (si j'ai bien compté toutes les listes) sont distribués dans quatorze salons faisant partie de l'habitation du grand-duc, et qu'il veut bien, chaque jour , pendant cinq heures, ouvrir à

tout venant. C'est un genre d'hospitalité dont les étrangers doivent être reconnaissants, et les Florentins aussi , car la ville de ceux-ci n'offre pas un plus grand attrait pour attirer et retenir ceux-là. Il est fâcheux seulement qu'aucun catalogue raisonné de cette collection ne se vende, et n'ait même été dressé. Le visiteur doit se contenter forcément de petites pancartes posées sur les tables des salons , où se trouvent, dans un plan figuratif, les noms des maîtres et de leurs œuvres.

Au lieu de faire passer le lecteur du salon de Vénus dans celui d'Apollon, puis dans ceux de Mars, de Saturne, de l'Iliade , etc. , j'aime mieux bouleverser l'ordre de mes notes, supposer que les quatorze salons ne forment cju'une seule pièce , et qu'au lieu d'y mêler et disperser les ouvrages des grands maîtres, on lésa réunis par groupes du même nom. Ce sera plus court et plus clair.

Commençons par l'école florentine. La galerie du palais Pitti n'étant qu'une collection particulière, qui s'est formée presque par hasard (lorsque le grand-duc Ferdinand II hérita de la maison de Rovère , d'où était sorti le pape Jules II), et qu'ont successivement agrandie les divers souverains de Toscane , il ne faut pas plus y chercher, dans le fond que dans la forme, les éléments d'un musée public, Ainsi, l'on n'y trouvera rien des plus vieux maîtres de Florence , Cimabuë , Giotto, Fra Angelico , Masaccio, etc. On ne pourra commencer la série de ces maîtres que par un Ecce homo de Pollajuolo, une Epiphanie de Domenico Ghirlandajo, dont Michel- Ange fut disciple , et une magnifique Mise au tombeau du Pérugin. C'est à Florence que le jeune paysan de Pérouse, Pietro Vanucci , vint se mettre dans l'atelier d'Andréa Verocchio , si pauvre alors qu'il couchait dans un coffre , faute de lit ; — c'est à Florence qu'il ouvrit h son tour une école qu'illustrèrent (outre Raphaël) le Pinturicchio , Montevarclii , Cerino de Pistoie , le Bacchiacca , le Spagna, enfin cet

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Andréa Luigi , d'Assise, surnomme Ylngegno, qu'on appelait , à dix-huit ans , le rival de Raphaël , mais qui devint aveugle avant l'âge des grandes œuvres; — c'est de Florence enfin que l'appela le pape Sixte IV pour lui confier l'ornementation de sa chapelle. Continuons la série, en lui donnant la forme commode d'un catalogue.

Léonard de Vinci. Deux beaux portraits d'homme et de femme. Celle-ci s'appelle la Religieuse (la Monaca), parce qu'elle a la tête enveloppée d'un béguin. Avant qu'elle entrât dans la galerie, on disait simplement qu'elle appartenait à l'école de Léonard ; depuis que le grand-duc en a fait l'acquisition, les experts ont déclaré qu'elle était de Léonard lui-même. Soumettons-nous à leur décision , car l'ouvrage ne déshonore pas le nom qu'on lui donne. Il y a, de plus, une Sainte- Catherine , à mi-corps, qui sort certainement de la même école, et qu'on peut sans injure attribuer à Luini.

Michel- Ange, A propos de la Sainte- Famille que possède la Tribun a , je disais n'avoir vu , dans toute l'Italie, que deux tableaux de chevalet reconnus pour être de la même main que les fresques de la chapelle Sixtine. Ce second tableau de Michel-Ange, les Parques, est dans la galerie du palais Pilti. On y trouve les qualités et les défauts de l'antre : la même hardiesse de dessin , le même fini d'exécution ; puis , la même dureté de contours et la même sécheresse de coloris. Les anciens , qui cherchaient toujours le beau , faisaient des Parques trois jeunes et belles filles , comme des Grâces. Michel-Ange en a fait trois vieilles , un peu de la famille des sorcières , et peut-être est-ce à lui qu'est due cette métamorphose , passée dans la tradition.

yfndrea del Sarto. C'est à Florence , et là seulement , que l'on peut connaître et admirer, comme il le mérite , ce grand AndreaVannucci ,que l'on surnomme del Sarto parce qu'il était fils d'un tailleur. D'abord apprenti orfèvre , puis successivement élève d'un Giovanni Barile, peintre inconnu ,

et de Pietro di Cosimo , — cet homme bizarre , inculte, cynique à la façon de Diogène , que ses œuvres montrent pas^ sable coloriste, mais dessinateur incorrect, — Andréa del Sarto , qui n'alla jamais à Rome , comme l'ont prétendu quelques-uns de ses biographes , étudia devant les fresques de Masaccio et de Ghirlandajo, devant quelques peintures de Léonard et quelques dessins de Michel- Ange; et, n'ayant quitté son pays que pour une courte apparition en France , où l'appelait François Ier, il termina , à quarante-deux ans, frappé d'une maladie contagieuse , abandonné de sa femme et de ses amis , une vie que Ton peut dire obscure et misé rable pour un talent si vaste et depuis si reconnu. Ces circonstances expliquent comment presque toutes ses œuvres sont restées à Florence.

Le palais Pilti en réunit seize, très importantes pour la plupart. Je citerai d'abord son Christ au tombeau , grande composition, et du plus haut style , qui est venue à Paris, sous l'Empire, avec les autres chefs-d'œuvre italiens, et que n'ont point oubliée les amateurs de cette époque ; ensuite sa Dispute de la Sainte-Trinité :, analogue au sujet traité par Raphaël dans les chambres du Vatican. Sans vouloir établir aucune comparaison entre ces deux ouvrages, qui ne se ressemblent d'ailleurs que par le nom, je dirai que celui d'Andréa del Sarto me paraît son plus beau titre de gloire , non-seulement au palais Fini, mais peut-être dans son œuvre entière. Je ne connais rien qui puisse donner une plus haute et plus complète idée de sa composition grandiose et savante, de l'élévation de son style, de sa vigueur d'expression, puis, enfin , de toutes les qualités d'exécution qui font de lui le premier colrriste de l'école florentine. Il faut citer encore , toujours dans cette grande et noble manière , deux Saintes-Familles , estimées à l'égal l'une de l'autre, deux Assomptions fort ressemblantes parla composition , le style et le travail du pinceau, mais dont la meilleure, à mon avis,

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est celle du salon de Y Iliade, portant le n° 225 ; enfin, deux Annonciations. De celles-ci la plus grande s'éloigne beaucoup des formes ordinaires et traditionnelles; la scène ne se passe point dans l'oratoire de la Vierge et devant son priedieu , mais en plein air et devant un palais d'architecture capricieuse. Gabriel n'est pas seul pour accomplir sa mystérieuse mission , deux autres anges l'accompagnent. Aussi Marie, que la vue de témoins contrarie sans doute, prend plutôt l'air prude et revêche qu'humble et résigné ; elle semble dire: « Pour qui me prenez- vous? » D'ailleurs, elle est trop forte, trop nommasse pour une jeune fille. Ce dernier défaut, plus ou moins commun à toutes les Vierges, àtoutes les figures de femmes peintes par Andréa del Sarto, vient sans doute de ce qu'il prenait habituellement pour modèle, pour type, sa propre femme, cette Lucrezia délia Fede, belle veuve et coquette, qu'il épousa jeune encore, qui lui fit commettre une grande faute , dont le remords le poursuivit jusqu'au tombeau , celle de gaspiller en folles dépenses l'argent que lui avait confié François Ier pour l'achat de tableaux et de statues, qui enfin le tourmenta toute sa vie, et le laissa mourir dans l'abandon. Il faut citer aussi son portrait , belle et douce figure, un peu triste , un peu souffrante ; et enfin le dernier de ses ouvrages, la Vierge et les quatre Sainte^ que la mort l'empêcha de terminer. Ses élèves , parmi lesquels on compta Vasari et Pontormo , y mirent la dernière main. Ce tableau porte la date de 1540 ; Andréa del Sarto était mort dix ans avant. Nature timide, modeste , naïve, sans ardeur, sans fierté, sans conscience de son mérite, mais « génie plein de bonhomie et de calcul, de souplesse et d'audace, de retenue et d'entraînement, » le très excellent Andréa del Sarto, comme l'appelle Vasari, reçut le beau nom de senza errori, pour la pureté de son dessin, pourl ! justesse et la puissance de sa couleur, enfin pour l'harmonie et l'unité de ses compositions, que l'on embrasse aisément d'un regard.

Fra Barlolommeo délia Porta. Pour éviter un nom d'une telle longueur, et pour ne point donner à ce maître seulement son prénom, qui le fer; it confondre avec l'ancien peintre des premières années du quizième siècle, appelé Fra Barlolommeo délia Gatta (ou l'Abbate di San Clémente, peintre, miniaturiste, architecte et musicien), les Italiens le nomment d'ordinaire il F rate (le Moine). Ce fut une circonstance singulière de sa jeunesse qui le jeta dans la vie monastique. Étant encore élève de Cosimo Rosselli , ou plutôt des ouvrages de Léonard, son vrai maître , il suivit avec ardeur les prédications du fougeux novateur Fra Geronimo Savonaroie , et devint l'un de ses plus ardents disciples. Il brûla même ses études dans l'espèce d'auto-da-fe que fit le peuple , un mardi-gras , sur la place du couvent de San- Marco. Lorsque le Luther italien fut obligé de s'enfermer dans ce couvent et d'y soutenir un siège , Bartolommeo était à ses côtés, et il fit vœu , au plus fort du combat, d'entrer dans les ordres s'il échappait à ce danger. En effet, après le supplice de Savonaroie, et malgré la douleur de son ami Mariotlo Albertinelli , il prit la robe en 1500, dans ce couvent des Dominicains de San-Marco. De là le nom d'il Fraie , qui remplaça celui de Bartolommeo ou Baccio délia Porta, que lui avaient donné ses camarades, paxe qu'il demeurait avec ses parents à la porte San-Pietro Gatto'ino. 11 resta quatre années entières sans peindre , et s'il céda enfin à la sollicitation de ses amis, ce fut sous la condition qu'il abandonnerait à son couvent tous les produits de sa peinture.

Les ouvrages du F rate que possède le palais Pitti sont au nombre de cinq : un Christ au tombeau, placé précisément en face de celui d'Andréa del Sarto, pour qu'on puisse aisément comparer, dans la composition et le faire, les œuvres de ces deux maîtres éminents ; un Jésus ressuscité au milieu des évangélistes; une Sainte-Famille, une Vierge sur son trône , entourée de plusieurs saints, vaste toile que Fra

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Bartolommeo laissa inachevée, et que termina son élève Bugiardini; enfin le Saint-Marc, qui fut à Paris jusqu'en 1815. Ce Saint-Marc colossal, cette figure gigantesque et terrible, qui ressemble sous plusieurs rapports au Père éternel de la création dans les loges de Raphaël , fut fait par le Frate pour la façade de son couvent, et parce qu'on l'accusait d'avoir une manière étroite et mesquine. C'est peut-être la plus parfaite expression de force et de puissance qu'ait produite la peinture, comme l'est, dans la statuaire, le Moïse de Michel- Ange. Si le palais Pitti possédait encore le Saint-Sébastien du même maître (tableau qui fut envoyé en France à François 1er par les moines de San -Marco, parce que les femmes , dit-on, prenaient trop de plaisir à contempler cette belle académie dans leur église), il réunirait les deux chefs-d'œuvre du Frate, l'un pour le grandiose imposant , l'autre pour la beauté gracieuse. Au reste, on trouve dans tous ses ouvrages la sévérité et la noblesse du style , l'éclat du coloris, quoiqu'il y ait peut-être quelque abus des teintes rougeâtres, enfin , l'élégance et la vérité des draperies; car c'est le trait spécial de son talent, et personne avantlui n'avait su, comme dit l'un de ses biographes, mieux accuser le nu sans sécheresse, et donner aux plis autant de souplesse et d'abandon. « Expressif comme Léonard , gracieux comme Raphaël ou Andréa dei Sarto, imposant comme Michel-Ange , coloriste presque égal à Tiiien, inspiré de la science et du sentiment de tous , mais sans servilité , sans efforts , sans affectation et sans écarts » (les annotateurs de Vasari), le Frate fut vraiment le résumé de l'art florentin à son époque. Il ne faut pas oublier que Fra Bartolommeo, mort encore jeune, à quarante huit ans (en 1517) , précéda de quelques années Raphaël, avec lequel il échangea des leçons utiles à tous deux ; il ne faut pas oublier non plus que les peintres lui doivent, à ce qu'on dit, l'invention du mannequin à ressort.

Après le Fraie, nous arrivons à la famille des Ali ri,

LES MUSÉES DTI AUi<.

Le plus ancien , Angiolo Allori , plus connu sous le nom du Bronzdno , est représenté au palais Pitli par une Sainte- Famille et par les portraits du grand-duc Cosme Ier, de sa fille Lucrezia , de François Ier et de Don Garcia de Médicis, enfin d'un ingénieur. Ces ouvrages sont bien l'œuvre d'un élève de Michel- Ange , demeuré fidèle à la manière de son maître , dont il a conservé la sévérité et la vigueur de dessin (1). Je crois me rappeler que le palais Pitti possède aussi une Prédication de saint Jean- Baptiste de l'autre Bronzino, Allessandro Allori , neveu et élève du précédent , qui s'éloigna un peu du style de son maître, pour donner à son coloris plus de moelleux et de vivacité. Quant au troisième Allori, Cristoforo , fils d'Alessandros ses meilleures œuvres sont dans la galerie des grands-ducs. Cristoforo , élève de Cigoli , lui même imitateur de Corrége , avait pleinement abandonné la manière de son grand-oncle pour suivre celie du maître de son choix, ce qui semblerait le rattacher plutôt à l'école de Parme qu'à celle de Florence. Avec une Cène d'Emmaùs, un Sacrifice d'Abraham et quelques portraits, nous mentionnerons ses célèbres tableaux de V Hospitalité de saint Julien et de la Judith. Le premier, qui fut transporté à Paris, est une composition magnifique, terminée avec

(1) Avant d'étudier Michel-Ange , le Bronzino avait été l'élève de Jacopo da Ponlormo, artiste bizarre, sauvage et fantasque, qui travaillait seulement quand il lui plaisait et pour ceux qui lui plaisaient, qui vivait seul dans une chambre où l'en entrait par une échelle qu'il tirait après lui. Michel-Ange avait dit de Pontormo à dix-neuf ans : « Si Dieu prête vie à ce jeune homme, il élèvera notre art jusqu'au ciel. * Mais au contraire, par un abaissement successif de son talent, le Pontormo passa d'une jeunesse éminente à une vieillesse impuissante et ridicule. Quant au Bronzino, il se rendit presque aussi célèbre comme poète que comme peintre, par ses Capiloli, petites pièces badines et satiriques en tercets.

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ce soin iniuutieux et jaloux de la perfection que mettait Allori dans ses travaux. Jamais il n'était content de lui-même, et poussait peut-être trop loin cette sévérité qui lui fit souvent gâter de belles choses , déjà finies , par des relouches nuisihles. La Judith me semble encore supérieure au Saint- Julien. Elle a , d'ailleurs , une renommée qui dispense de tout éloge; mais je ne puis passer sous silence l'anecdote qui fut, dit-on, l'origine de ce tabeau. Cette magnifique Judith, si belle, mais si impérieuse et si fière, est le portrait d'une maîtresse d'Allori, qui se nommait Mazzafirra. La suivante , tenant le sac, est la mère de sa maîtresse , et lui-même s'est peint sous les traits d'Holopherne décapité. 11 voulait représenter, dans cette espèce d'allégorie, le supplice que lui faisaient incessamment éprouver l'orgueil capricieux de la fille et l'avare rapacité de la mère. D'autres disent plus simplement, qu'Aliori , mécontent des modèles qui ne rendaient pas à son gré le mouvement et l'expression des figures, avait l'habitude de poser lui-même et de se faire dessiner par son ami Pagani ; ils ajoutent que , s'étant laisser croître la barbe et les cheveux , il posa ainsi pour la tête de son Holopherne. Quoi qu'il en soit , cette tête est certainement son portrait , et le tableau tout entier un admirable ouvrage.

Après avoir parlé de l'élève , il est juste que je dise un mot du maître, de ce Cigoli, déjà cité avec éloge dans la galerie dtfjV Uffizi. Un Ecce homo , une Madeleine , un Saint Pierre marchant sur les eaux, un Saint-François , un portrait d'homme, forment, au palais Pitti , la part de ce maître excellent , d'une touche pleine de grâce et de délicatesse, beaucoup moins connu parmi nous qu'il ne mérite de l'être.

Un autre peintre florentin , que la grâce aussi et la délicatesse ont rendu célèbre, mais qui a conquis du moins une renommée égale à son mérite , c'est Carlo Dolci. Le palais Pitti a de lui jusqu'à vingt-un ouvrages, ce qui n'est pas

très étonnant quand on pense à la fécondité de cet artiste laborieux qui mourut à soixante douze ans. Aucun de ces ouvrages ne me paraît capital, mais plusieurs sont importants ; par exemple, un Christ aux Oliviers, deux petites Saintes- Familles, un Ecce homo; puis une quantité de bienheureux : Saint-Charles Borromée , Saint-Louis de France, Saint- Roch , Saint- Nicolas , Sainte- M art he , Sainte-Rose, Saint- Jean-V Évancjélisie , etc., toutes figures à mi-corps; enfin , un Biogène , plus fait pour le rude pinceau de Caravage ou de Ribera , et quelques bons portraits. Dans tous ces cadres, on retrouve la touche patiente et minutieuse d'un Flamand appliquée au dessin d'un Italien, qui lait le caractère propre de Carlo Dolci.

Pour compléter à peu près la liste des meilleures productions de l'école florentine au palais Pitti , il reste h citer deux fresques du Yolterrano (Daniel de Yolterre), qui s'éloignent par le sujet de la sévérité habituelle de ce maître , une Vénus avec V amour , et un Amour endormi^ — puis une Tentation de saint Jérôme, par Giorgio Vasari, plus connu comme historien des peintres que comme peintre lui-même (1) ; — puis enfin une Sainte en prières , de Pietro di Cortona, l'un de ceux qui ralentirent, en l'arrêtant, la décadence de l'art italien.

De l'école florentine nous passerons à sa fille, l'école romaine, et d'abord à son divin fondateur et chef, Raphaël.

(1) « J'ai fait mes ouvrages, dit-il, avec une conscience et un amour qui les rendent dignes, sinon d'éloges, au moins d'indulgence. » Et ses annotateurs ajoutent avec raison : « Aucun défaut notable ne les déprécie ; aucune qualité forte ne les recommande. » Avant d'être le disciple et l'ami de Michel-Ange, qui lui confia plusieurs de ses cartons à peindre, Vasari avait reçu les leçons du verrier français Guillaume de Marseille (Guglielmo da Map cilla), venu en Italie avec maître Claude (L? Lorrain),

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11 a, au palais Pitti, onze ouvrages, tous reconnus, tous authentiques. Dans ce nombre, se trouvent six portraits , ceux d'Angelo et de Magdalena Doni, du savant latiniste Tommaso Fedra Inghirami , qu'on appelait le Cicéron de son époque , du cardinal Bernardo Dovizi de Bibbiena dont Raphaël dut épouser la nièce (1), du pape Jules II, répétition de celui dont nous avons parlé au musée degC Uffizi, enfin le portrait en pied de Léon X , assisté des deux cardinaux Jules de iVédicis et de' Rossi. On sait ce que sont *es portraits de Raphaël, surtout lorsqu'ils appartiennent, comme le dernier, à sa grande manière. Tout éloge serait superflu. Nous avons à Paris, au musée du Louvre, les portraits de Jeanne d'Aragon et de Castiglione , dont la vue en apprend plus sur ce point que tout ce que la plume pourrait en écrire. Bornons-nous donc à rapporter la petite supercherie à laquelle le palais Pitti doit la possession du portrait de Léon X. H avait été commandé au grand peintre par la famille des Médicis , pour être donné en présent au duc de Mantoue. Mais Oclavien de Médicis trouva ce portrait si beau , qu'il voulut le garder , sans retirer pourtant le cadeau promis. Il chargea donc Andréa del Sarto d'en faire une copie , qui fut envoyée à Mantoue pour œuvre de Raphaël , et qui permettait , effectivement , cette méprise , tandis que l'original, venu à Florence , y resta.

L'une des compos tions de Raphaël qu'on peut ranger à la fois,' et sans jeu de mots, parmi ses plus petites et ses plus grandes, c'est la Vision d'EzéchieL En voici le sujet d'après la Bible : « Pendant la captivité de Babylone , le prophète Ézéchiel eut, sur les bords de l'Euphrate , une vision. Il aperçut l'esprit de Dieu ayant une face d'homme , une face

(1) Raphaël différait toujours ce mariage, attendant une promotion de cardinaux par Léon X, qui lui avait promis le chapeau. Sa Un rrécocc devança promotion et marin ge.

de lion, une face de bœuf et une face d'aigle. Au-dessus, il vit le firmament étincelant comme du cristal , traversé par des flammes et des éclairs. Dans son épouvante , il tomba le visage contre terre. Alors il entendit une voix lui crier : « Lève-toi, fils de l'homme; va trouver les enfants d'Israël; » dis leur qu'ils écoutent enfin mes paroles , et cessent de » m'irriter. » Certes, voilà un sujet vaste, compliqué, grandiose. Raphaël a trouvé le moyen de le faire tenir, sans le rapetisser pourtant, sur une tavola d'un pied carré. Prenant la vision d'Ézéchiel, comme on la comprenait alors , pour une apparition de Dieu parlant par les quatre évangélistes, il a merveilleusement groupé les quatre animaux aux pieds du père Éternel , qui , noble et beau comme dans la Création , semble lancer sur son peuple au cœur dur et indomptable les éclairs de ses yeux irrités. Dans ce petit tableau si fini , si précieux, Raphaël a prouvé invinciblement que ce n'est point à la dimension du cadre , mais à la mesure du style , qu'il faut juger la grandeur d'un tableau. Poussin aussi , depuis Raphaël, a fait de grandes compositions sur de petites toiles, tandis que tel peintre de nos jours fait, sur des toiles de vingt pieds, des tableaux de chevalet à la flamande. Il faudrait regarder les uns avec le côté grossissant d'une lunette, les autres avec le côte diminuant. Ce serait le moyen de les remettre tous à leur place.

Les autres compositions de Raphaël qui se trouvent au palais Pitti réunissent les trois genres de Madones qu'il a si souvent et si diversement répétées. La première est l'une de ces Vierges glorieuses et triomphantes , qui, du haut d'un trône, reçoivent les adorations des anges et des bienheureux. La seconde est une Sainte^ Famille complète, où nul personnage ne manque. Les autres sont de simples madones, c'est-à-dire la Vierge nouvellement mère, portant l'enfant-dieu , et quelquefois accompagnée du petit saint Jean. On donne à la première le nom de la M adonna det Baldncchino , parce que

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le trône sur lequel siège Marie est abrité par uii dais. Cet ouvrage a plusieurs points de ressemblance , soit avec la Madonna di Foliyno , qui est à Rome , soit avec la fameuse Vierge au Poisson, qui fut, depuis bientôt trois siècles , reléguée et perdue dans le désert monastique de TEscorial , mais que l'heureuse suppression des couvents d'Espagne a permis de réunir au Spasimo di Sicitia dans le musée de Madrid, déjà si riche par le nombre et l'éclat des œuvres qu'il renferme. Au reste, tout en lui ressemblant, la Mudonna dei Baldacchino n'égale point la Vierge au poisson, où Raphaël s'est montré aussi grand par la couleur que par la forme et l'expression. La meilleure partie du tableau de Florence est le groupe à gauche, que forment saint Pierre et un moine.

Quanta la Sainte- Famille (genre dont nous avons un admirable modèle au musée du Louvre dans le tableau de ce nom, fait pour François Ier, et qui, portant la date de 1518, est l'un des derniers que produisit Raphaël), elle se nomme delV Impannata, ou de la fenêtre en carreaux de papier, parce qu'on voit, chez le pauvre menuisier Joseph, cette fenêtre économique. La Sainte-Famille deW Impannata est, comme toutes les autres, bien connue par la gravure, et réunit tous les genres de mérite qui leur appartiennent , sans s'élever pourtant à la hauteur de la nôtre.

L'une des deux simples Madones s'appelle dcl Gr an- Duc a ou del Viaggio (du voyage), parce que le duc Ferdinand IIÏ l'aimait à ce point qu'il la portait toujours et partout avec lui. C'est devant cette madone qu'il faisait, matin et soir, ses prières. Je ne sais si les ducs autrichiens en ont fait aussi un prie-dieu portatif, et s'ils la traînent dans leurs fourgons de voyage; mais le fait est que cette madone n'est inscrite sur aucune des listes du palais Pitti, et que je dus à quelques phrases sur les beaux-arts , échangées avec le gardien , la faveur de la voir dans une pièce parti-

cuiièrc. C'est une des plus simples madones qu'ait créées le pinceau de Raphaël. Celle-ci, vue seulement jusqu'à micorps, et sur un fond de portrait, presse contre son giron le Bambino, tout jeune et tout petit encore. Les yeux baissés, la posture humble et la mise sévère, elle est si modeste, si virginale, si angélique, que Ferdinand III pouvait, en effet, l'emporter, comme faisaient les anciens de leurs pénates, et la poser sur son autel domestique, entre les reliques de ses bienheureux patrons.

Mais je doute fort qu'il eût songé à faire sa prière devant l'autre Madone de son palais, bien plus célèbre, cependant, bien plus précieuse encore comme ouvrage d'art, et qu'on appelle enfin, non sans de justes motifs, le capo d'opéra de Raphaël. En la désignant ainsi, je pourrais me dispenser d'ajouter qu'elle se nomme la Vierge à la Chaise (la Madonna délia Seggiola). Trois personnes sont réunies, sont pressées dans un étroit cadre rond, et, malgré cette difficulté prodigieuse, que Raphaël, sans doute, ne cherchait point, et qui lui était imposée par une commande, l'arrangement est si naturel, si gracieux, si parfait, qu'on pourrait le supposer du choix de l'artiste, et qu'au lieu d'y trouver le moindre embarras, comme dans les difficultés vaincues, on y sent toute l'aisance et toute la naïveté d'une création spontanée. Saint-Jean, relégué un peu dans l'ombre, adore timidement, humblement, celui dont il se contentera d'être le précurseur, et qu'il se fera gloire d'annoncer au monde. L'Enfanl-Jésus, en qui éclatent l'intelligence et la bonté, mais qui paraît un peu pâle et souffrant, sourit avec tristesse. Il me semble qu'on lit déjà dans l'ineffable expression de son visage, le sentiment de la victime résignée à un sacrifice qui laissera, parmi les hommes qu'elle aura sauvés, plus d'ingratitude encore que de reconnaissance et d'amour. Quant à la Vierge, penchée et comme arrondie sur le corps de son enfant qu'elle serre en ses bras, mais détournant le

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regard et le portant sur le spectateur, elle s'éloigne manifestement clu type ordinaire des Vierges de Raphaël et de toute l'école qui l'avait précédé. C'est la seule de ses madones qui ne baisse point les yeux, qui les jette autour d'elle et les fixe sur d'autres yeux. Moins modeste, moins virginale que la Vierge du Grand- Duc et que la Vierge au Chardonneret, mais plus belle encore, et parée d'étoffes riches et brillantes, elle est le modèle de la beauté idéale, non pas à la façon des Chrétiens, mais plutôt à la façon des Grecs. C'est ainsi que je me représente cette Vénus Jtnatlyomcne d'Apellcs, qu'on allait voir de toute la Grèce, comme la Vénus de Phidias au temple de Gnide. Piaphaël a peint une Vénus chrétienne. C'est la plus vive et la plus profonde irruption qu'avec lui l'art ait faite dans la religion , dans le dogme, traité désormais avec plus de liberté, d'indépendance, et comme une sorte de mythologie que l'artiste interprète et rend à sa guise.

Avant d'avoir vu la Vierge à la Chaise, peut-être (j'en fais humblement l'aveu) avais-je admiré Raphaël plus encore sur parole, et d'après la grandeur de son nom, que par mon propre goût et ma conviction intime. Il m'est arrivé devant ce tableau ce qui arrive fréquemment dans les arts, musique ou peinture; il a été pour moi la révélation de son auteur, que, jusque-là, je n'avais compris que très imparfaitement. Révélation est le mot propre, car les ouvrages de Raphaël que j'avais vus auparavant, ceux de Paris, de Milan, de Bologne, ne m'ont paru qu'au retour avoir bien réellement, et pour moi, cette beauté divine, cette supériorité incontestable, que je leur donnais un peu sur la foi d'autrui, par habitude et par imitation, j'ai visité le palais Pitti, comme le reste de l'Italie, en compagnie d'une personne dont l'âme est faite pour sentir le beau dans tous les arts et dans tous les genres. Nous étions depuis longtemps penchés sur cette peinture que nous dévorions du regard;

et quand enfin nous détournâmes la tête pour nous interroger sur nos sensations, nous avions tous deux, sans nous en être seulement doutés, les yeux inondés de larmes. C'est qu'il y a un point où l'admiration , comme la joie extrême , donne presque les angoisses de la douleur.

La Vierge à la Chaise est connue par tous les moyens qui servent à populariser l'œuvre du peintre , par des milliers de copies, de dessins, de gravures; Garavaglia et Raphaël Morghen ont lutté à qui l'imiterait le mieux avec le burin. Et j'affirme pourtant que ceux qui ne l'on point vue elle-même ne la connaissent pas. Il y a plus : si j'étais grand-duc de Toscane , et que ce divin chef-d'œuvre m'appartînt, je ne pousserais certes pas l'égoïsme jusqu'à en priver le reste du monde ; je le ferais voir, au contraire, à qui voudrait; mais je défendrais dorénavant toute copie, peinte ou gravée. Ce sont autant de profanations. Je dirais : Que ceux qui veulent connaître Raphaël viennent à Florence, ïî y aurait à cela, si je ne me trompe, un autre avantage : c'est qu'en apprenant à connaître Raphaël, le visiteur, artiste ou voulant le devenir, apprendrait à se connaître lui-même. Ce serait une pierre de touche infaillible. Tout homme qui reste un quart d'heure devant ce tableau, et qui n'est pas ému , ému jusqu'aux larmes , qui ne sent pas s'allumer dans sa poitrine ce noble et saint mouvement qu'on appelle l'admiration , celui-là n'est pas né pour les arts.

On ne peut quitter l'école romaine sans mentionner au moins celui des disciples de Raphaël qui a le mieux aidé son maître dans les immenses travaux dont fut remplie sa trop courte vie , et qui l'a le mieux continué après sa mort, Jules Romain (Giulio Pippij. Une belle copie de la Vierge au Lézard ai une Danse d'Apollon avec les Muses, très gracieuse et d'une couleur excellente, le montrent sous son double caractère d'imitateur copiste et d'imitateur original

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L'école vénitienne, au palais Pitti, commence avec Giorgion (Giorgio Barbarelli), qui a quatre importants ouvrages, et de genres divers, un Moïse sauvé des eaux, un Saint- Jean (demi-figure) , une Nymphe poursuivie par un Satyre, enfm un Concert de musique, sujet favori du maître, qui, très bon musicien, était très recherché de la noblesse vénitienne comme chanteur et joueur de luth. Ces tableaux font suffisamment connaître l'empâtement vigoureux, le coloris ferme et puissant dont Giorgion, qu'on peut en appeler pour ainsi dire l'inventeur, a doté l'école de Venise, et qu'il a spécialement transmis à son illustre élève Sebastiano del Piombo, ainsi qu'à son émule Titien qu'une mort trop précoce l'empêcha seule d'égaler.

Titien. Treize ouvrages forment ici la part du peintre de Cadore. Il ne s'y trouve toutefois aucune de ces grandes pages, comme l' Assomption ou le Martyre de saint Pierre de Vérone, faites pour des temples, et que nous verrons à Venise; aucune même de ces compositions moins vastes et plus faites pour une galerie, mais également célèbres, comme les deux F émis de la Tribuna. Sauf une Madeleine et un Christ à mi-corps, sujets que Titien a souvent répétés , un Mariage de sainte Catherine et une Bacchanale, tous deux en petite dimension, tous deux délicats et charmants, le palais Pitti n'a de Titien que des portraits ; mais assurément nulle autre collection n'en réunit un si grand nombre et de si parfaits. Plusieurs sont célèbres aussi par le nom du personnage représenté. C'est André Vésale, le grand médecin ; c'est Philippe II d'Espagne , bien jeune encore , répétition un peu affaiblie de l'excellent portrait du musée de Madrid; c'est Pietro Aretino , le poète satirique et redouté, l'ami et le conseiller du peintre, qui le craignait cependant plus encore qu'il ne l'aimait. D'autres, au contraire, valent moins par le nom du personnage que par le mérite de l'artiste. Ainsi, pour montrer le comble de l'art dans

la naïve représentation de l'êlre humain , dans l'expression delà vie, il suffit d'indiquer le vieillard Luigi Cornaro, ou le jeune homme placé en face de lui , et qui n'a point, je crois, de nom historique. Certes, 1 illusion ne saurait aller plus loin. Pour la grâce , l'éclat, la richesse des parures, il faut citer le portrait d'une dame que l'on croit avoir été et qu'on appelle la maîtresse du peintre ; et quant aux savants, aux merveilleux effets du clair-obscur, on ne saurait non plus les porter plus loin que dans le portrait du cardinal Hippolyte de Médicis , habillé en magnat hongrois. Il me semble que rien n'est supérieur à ces quatre portraits dans l'œuvre entière de Titien, qui lui-même n'a de supérieur en ce genre dans aucune école et dans aucun pays.

Les deux autres grands Vénitiens qu'on a l'habitude de nommer après lui, Paul Véronèse (Paolo Cagliari) et Tintoret ( Giacomo Piobusti), sont représentés chacun par neuf ouvrages, tableaux ou portraits: du premier, les Adieux de Jésus à la Vierge avant la Passion, une Présentalion au temple, un Saint-Benoit ; de l'autre, une Descente de Croix, une Résurrection et une Madone; presque tous, si j'ai bonne mémoire, de petite dimension, et dans ce style peu idéal mais pittoresque, où le sentiment religieux, l'expression, la vérité même , jusque dans les ajustements et le reste des détails, sont sacrifiés aux effets de la couleur et du clair-obscur. Tintoret a de plus un tableau mythologique et épigrammatique en même temps, qui convient mieux à la manière vénitienne. C'est Y Amour né de Vénus et de Vulcain. Une figure de Mars, qu'on aperçoit dans le lointain , explique le sujet et la pensée maligne de l'auteur.

Quant à leurs portraits, au milieu desquels on distingue Yincenzo Zeno, par Tintoret, et Daniele Barbaro, par Véronèse, je les réunirai à ceux de Paris Bordone et de Morone, assez nombreux également au palais Pitti, pour faire une

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observation générale : c'est que tous les poi trails vénitiens, je veux dire de ces quatre peintres , auxquels il faut ajouter Titien, Giorgion, Sébastien del Piombo et même ftonifazio, qui n'a rien ici, se ressemblent tellement par le style et le faire , ont entre eux un tel air de famille, que, sans hésiter jamais sur l'école d'où ils sortent, on peut hésiter du moins sur le nom particulier de leur auteur. Giorgion et Sébastien del Piombo affectionnaient un clair-obscur puissant, et, pour me faire comprendre , plus obscur que clair, même dans les visages ; Titien a des teintes d'or, Véronèse des teintes d'argent, Tintoret certaines nuances violettes et les contours un peu gros; Morone et Paris Bordone imitent Titien merveilleusement et sans grande infériorité. Mais, sauf ces différences légères, et qui ne sautent point aux yeux, tous ces maîtres ont entre eux , dans le portrait, une analogie, une ressemblance, qui les fait aisément confondre, et qui, de maître à élève, s'étend jusqu'aux sujets d'histoire. Par exemple , s'il avait convenu aux experts du palais Pitti d'attribuer à Titien un Repos en Egypte de Paris Bordone, qui se trouve dans cette galerie , personne assurément ne réclamerait contre une erreur bien honorable pour le disciple, pas même le maître, qui n'aurait point à s'en plaindre.

Il y a de môme des rapports évidents entre la manière de Giorgion et celle de son élève Sébastien del Piombo (Scbastiano lAiciano). Mais l'homme que Michel-Ange admirait, quoiqu'il ne fît pas profession d'estimer beaucoup le coloris, l'homme que , dans sa haine jalouse , il voulait opposer à Raphaël-, et qu'il faisait concourir contre la Transfiguration, Sébastien del Piombo, enfin, ne mérite pas moins le nom de maître que celui duquel il reçut les premières leçons. Il réussit dans la grande peinture d'histoire aussi bien que dans le portrait, et ce fut lui, dit-on, qui inventa l'art de peindre sur la pierre et sur les métaux. Le Martyre de sainte Agathe est une grande et magnifique

composition, qui me semble recommander son auteur à l'admiration des hommes autant que la fameuse Résurrection de Lazare, que les Anglais sont si fiers de posséder dans leur National Gallery. On y trouve au même degré , d'une part, le style noble et sévère, de l'autre, les vigoureux effets de clair-obscur, ces deux qualités qui vont si rarement ensemble, et dont la réunion forme le mérite distinctif du protégé de Michel-Ange. Le Martyre de sainte Agathe est une des plus précieuses acquisitions de la galerie Pitti.

Pour achever l'école vénitienne, il reste à citer d'abord une Sainte- Famille et quelques autres bonnes toiles de Palma le vieux, autre digne élève de Titien ; puis divers ouvrages des Bassano, de Jacopo principalement, où Ton trouve, comme toujours, à côté d'incontestables qualités de coloriste, un style trivial, une composition confuse, et cette manie de glisser des moutons, des poules, des animaux de toutes sortes, jusque dans les sujets qu'on devrait éloigner le plus possible de la basse-cour. Il reste à citer encore un groupe de personnages, portraits sans doute, par Lorenzo Lotto, excellent morceau qui me semble participer à la fois de Giovanni Bellini pour la finesse, et de Giorgion pour la chaleur, et que nul amateur ne manque d'admirer, même au milieu des richesses amassées à profusion dans la galerie des grandsducs.

L'école bolonaise n'a peut-être pas, au palais Pitti, et toute romparaison réservée, la même importance que les écoles dont nous venons de passer la revue. Je ne me rappelle rien de Francesco Francia. Des Carraches, le seul Annibal a un Christ dans la gloire, une Sainte- Famille, un Repos en Egypte, et une très belle tête d'homme. Ses élèves, pourtant, sont mieux partagés. Sept ouvrages forment la part de Guide, Rébecca au puits, la Charité, Cléopâtre, Saint Pierre pleurant son péché, Bacchus, à mi-corps, etc. : six ,

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la part de Guerchin, ie Miracle de saint Vierre, Saint- Sébastien, Saint Joseph, Apollon et Marsyas, etc. JDominiquin n'a qu'une Madeleine el deux charmants petits paysages avec figures; Lanfranc, une Assomption et une Sainte-Marguerite; Caravage, un Amour endormi, sujet trop doux pour son âpre manière; Albane, une Sainte- Famille et un Saint Pierre délivré, sujets trop forts, au contraire, pour le peintre délicat et fin des amours mythologiques. Au reste, nous avons parlé assez longuement de ces maîtres et des qualités qui les distinguent dans la même école, à propos du musée de Bologne, pour qu'il nous suffise de mentionner ici leurs noms et leurs œuvres.

En arrivant à l'école napolitaine, je dois déclarer que j'en retranche Ribera, et que je le rattacherai toujours à l'école espagnole, parce qu'il lui appartient réellement, et par tous les motifs qui font ranger Poussin et Claude le Lorrain dans l'école française. Privée de ce maître, le plus grand de ceux qu'elle s'attribue, l'école napolitaine, en l'absence de ses vieux Trécentistes, Col' Antonio del Fiore et le Zingarello, a pour principaux représentants Satvator Rosa et Luca Giordano. Le palais Pitti renferme onze ouvrages du premier, entre autres son portrait, fort bien d'accord avec le caractère, le talent et la vie de cet étrange artiste; une grande Bataille, excellente par la composition et les détails ; deux magnifiques Marines, les plus vastes, je crois, et peut-être les plus belles qu'il ait jamais peintes ; enfin, sa célèbre Conjuration de Catilina, C'est le nom qu'on donne à un tableau qui réunit plusieurs personnages romains présentés à mi-corps. La vue de ce tableau fameux, et trop fameux peut-être, confirme bien l'opinion que des demi figures ne suffisent jamais à rendre clairement un sujet quelque peu compliqué. Le manque de clarté est, en effet , le défaut capital de cette œuvre de Salvator, qui le rachète d'ailleurs, autant que possible, par de rares et brillants mérites d'exécution. Quanta Luca Gior-

dano, le peintre éclectique, l'imitateur universel, il n'a qu'une Conception d'un caractère assez douteux, mais plus espagnole peut-être qu'italienne.

Elle nous amène aux vrais Espagnols. Leur école est la plus mal représentée, non-seulement au palais Pitli, mais dans l'Italie entière. Sauf Ribera, qui peignait à Naples, presque tous les maîtres espagnols, ceux de Séville, de Valence, de Cordoue, de Madrid, sont inconnus aux Italiens. Les grands-ducs de Toscane ont, ou croient avoir de Murillo deux toiles représentant l'une et l'autre la Vierge et l'Enfant. Elles sont toutes deux faibles et contestables, en tout cas bien insuffisantes pour donner même une idée de ce grand et fécond Murillo, qui a produit tant de divins chefs-d'œuvre, et qui règne incontestablement sur toute la riche école de Séville. Le palais Pitti présente aussi sur ses listes deux portraits de Velazquez. Celui-ci est un peintre d'un style si particulier, qu'il suffit d'avoir étudié quelques-uns de ses ouvrages incontestables pour le reconnaître à coup sûr, et je crois fermement, pour mon compte, après avoir vu toute son œuvre à Madrid, que ces portraits n'ont rien de lui que le nom.

Quant à Ribera, c'est une autre affaire. On ne lui a pas donné, au palais Pitti, tout ce qui lui appartient. Il y a, dans le salon d'Apollon, sous le n° 73, un admirable Saint-Jérôme en extase, demi-figure, que le petit catalogue de ce salon attribue à Vanni , et qui est certainement de Ribera. Je m'élonne d'autant plus de cette erreur, que, dans le salon précédent, et sous le nom de ce maître, se trouve un autre ouvrage où éclatent toutes les merveilleuses qualités de sa puissante manière; c'est ce sujet terrible, atroce, le Martyre de saint Barthélémy, qu'il a traité, répété avec une prédilection singulière, et qu'on retrouve à Madrid, à Paris, à Dresde, à peu près partout. Celui de Florence est digne, en tous points, du grand peintre qu'on appelle dans toute l'Italie lo SjKHjnoletto.

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Los écoles du Nord ont d'assez nombreux représentants au palais Pitti. Il y a quelques ouvrages du vieux Kranack et de Holbein , ou de sa manière ; il y a de Rembrandt un beau portrait de vieillard, et le sien propre, qu'il a tant de fois répété, à tous les âges; — de Van-Dyck, le portrait du cardinal Bentivoglio, et ceux de Charles Ier d'Angleterre et de sa femme, réunis dans le môme cadre ; — de Rubens, enfin, cinq ouvrages : les Conséquences de la guerre, répétition un peu amoindrie, je crois, de la grande allégorie qui est au Musée du Louvre ; un fort beau paysage historique, Ulysse abordant chez les Phéaciens; deux Saintes- Familles, dont l'une est très délicatement finie, et un cadre précieux à double titre, qui renferme les portraits, admirables par l'exécution , de quatre hommes, dont trois au moins sont célèbres par leurs œuvres : Rubens lui-même, son frère Philippe, le savant et fécond philologue Juste-Lipse, l'un des plus influents promoteurs de la renaissance littéraire, et le créateur de la science des publicistes modernes, Grotius. Enfin, à ces beaux échantillons de la grande école flamande, il faut ajouter un grand nombre de petits hollandais, des Ruysdael,des Poleinburg, des Breughel , des Backuysen , des Paul Brili.

11 resterait encore à faire une longue liste de tableaux , si l'on voulait mentionner tous les ouvrages des peintres qui ne se classent pas aisément dans les écoles principales dont nous avons parlé. Corrége n'ayant, au palais Pitti, qu'une tête d'enfant, esquisse sans importance, je n'ai rien dit de la petite école de Parme, à laquelle se seraient rattachés Baroccio et le Parmigiano ( Francisco Mazzuola), dont il y aurait eu quelques beaux morceaux à citer, entre autres, du premier, une copie de la Vierge au saint Jérôme de Corrége, du dernier, la Vierge au long cou (la Madonna del collo htngo). De même, si j'avais eu assez d'éléments pour faire une mention spéciale d'une autre petite école, celle de Ferrare, j'aurais indiqué au premier rang quelques petites compositions

élégantes et fines, sur cuivre et sur bois, de ce Benvenuto Tisio, qu'on appela Garofano, puis, par corruption, Garofalo ou Garofolo, parce qu'il eut la fantaisie dépeindre un œillet dans presque tous ses tableaux. C'était comme son monographe, comme sa signature. On pourrait mentionner encore des ouvrages plus ou moins importants, soit italiens, soit étrangers, du Bourguignon (Jacques Courtois), de Porbus, de Sustermans, de Pordenone, de Schiavone, de Federico Zuccheri, de Yanni, de Vannini, de Guido Cagnacci, de Batoni, de Pontormo, de deux femmes, Lavinia Fontana et Artemisia Gentileschi, et d'une foule d'autres. Mais ce serait vraiment faire un catalogue, et je crois, par ce qui précède, avoir rappelé, sans oubli d'importance, les inappréciables richesses du palais Pitti; palais merveilleux, enchanté, dont les salons, voués à l'art et non pas à la mode, ont pour décorations, au lieu des tentures de soie et des arabesques d'or, les chefs-d'œuvre des grandes écoles et des grandes époques de la peinture italienne.

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