LA GALERIE DEGL' UFFIZI
Il est impossible à quiconque aime les lettres et les arts d'entrer à Florence sans éprouver une vive émotion, un sincère et profond sentiment de respect. C'est là qu'on va voir, sur la grande place , près du Campanile , la pierre où chaque jour Dante venait s'asseoir, où il a composé maints tercets de sa Divine Comédie ; c'est là que Boccace commença et acheva le Dècaméron , et qu'en face du sombre palais de l'historien Guicciardini , on lit sur le portail d'une simple et modeste demeure : « Ici vécut et mourut Machiavel. » C'est là qu'Alberti , avant Léonard, offrit au monde étonné le spectacle d'une vivante encyclopédie (1); que le moine Savona-
(1) Peintre, sculpteur et graveur par passe -temps, Leone-Battista Alberti (né en 1398), qui savait le grec et le latin, écrivit dans cette dernière langue plusieurs ouvrages sur l'architecture (De re œdificatoria, etc.), la peinture et la statuaire. Mathémai cien et géomètre, il étudia la théologie et le droit, fit, en optique, des inventions curieuses, et construisit d'ingénieuses machines de guerre. Orateur et poète, il montrait aussi une force et une
rôle, précurseur de Luther, prêcha la réforme catholique, et mourut martyr de sa foi ; qu'Amerigo Vespucci , en écrivant la relation de ses voyages, donna un nom au monde découvert par Christophe Colomb; que Galilée trouva la forme et le mouvement de la terre ; qu'Alfieri dota l'Italie d'un théâtre tragique , là , dans ce même pays où s'était représentée pour la première fois la Mandragore. Cette ville illustre a vu le vieux Cimabuë porter jusqu'à ses extrêmes limites l'art des Bysantins , qui avaient dans ses murs une école ; puis Giotto émanciper l'art italien dans toutes ses parties; puis Masaccio , Fra Angelico de Fiesole , Ghirlandajo , le Pérugin , Léonard de Vinci, Fra Bartolommeo , Andréa del Sarto, Michel- Ange et Raphaël, porter par degrés la peinture à sa perfection. Elle a donné le jour à des architectes comme Arnolfo di Lapo et Brunelleschi , à des sculpteurs comme Michel-Ange , l)onatello, délia Robbia; à des ciseleurs comme Ghiberti et Bcnvenuto Cellini. Elle a vu les nielleurs Maso Finiguerra et Bacio Baldini créer l'art de la gravure , Pollajuolo l'améliorer, Raphaël Morghen en tirer des chefs-d'œuvre. Personne n'ignore entièrement ces choses , et personne ne peut se rappeler avec indifférence tant d'éclatants services rendus par une seule ville à toutes les branches de la connaissance humaine.
Florence est bien l'Athènes moderne , toutes deux républiques , toutes deux populaires, agitées, pleines d'action et de vie. L'une eut Homère et Pisistrate , l'autre Dante et le vieux Cosme ; l'une Périclès , l'autre les Médicis; l'une Aristote, l'autre Machiavel; l'une Apelle et Phidias, l'autre Léonard et Michel-Ange ; et , pour compléter la ressemblance , Phidias et Michel-Ange , vainqueurs de tous ceux qui les
adresse extraordinaires à tous les exercices du corps. Enfin il était renommé entre tous par la bonté de son cœur, sa droiture, son désintéressemenL sa générosité.
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avaient précédés , couronnent et terminent chacun l'école de sa patrie.
S il s'agissait ici d'écrire un voyage , quel vaste champ donnerait Florence à un conteur ! On aurait à parler de l'Arno qui la traverse, des Apennins qui la dominent, des riantes collines qui l'entourent , et sur lesquelles , dit je ne sais quel poète , elle semble assise comme sur des coussins de verdure ; puis , de ses rues pavées en larges dalles , et de ses constructions bizarres, où se trouve, à côté d'une élégante et légère maison moderne, quelque vieux palais massif et noirci, vraie forteresse , bâtie pendant les guerres des Guelfes et des Gibelins. Il faudrait décrire successivement le Duomo (ou Sania-Maria del Fiore), belle et vaste cathédrale, un peu nue en dedans , toute revêtue au dehors de plaques en marbre dont les diverses nuances forment des dessins capricieux et variés, mais qui attend malheureusement encore sa façade , et dont la porte principale est percée dans un grand mur blanc , barbouillé de grisailles délayées (1) ; — le Cam-
(I) Le Duomo de Florence fut commencé par Arnolfo di Lapo, et continué par Giotto, Taddeo Gaddi, Orcagna, Lorenzo Filippi. Sa belle coupole, qui servit de modèle à celle de Saint-Pierre, est de Filippo Brunelleschi. Ce grand architecte, très petit de taille, maigre, chétif et laid, mais d'une imagination incessamment active, passa d'abord pour un fou lorsqu'il proposa ses moyens d'élever cette coupole, dont le nom fut ensuite donné à l'église entière. On le jeta à la porte de l'assemblée des consuls et des intendants; et lorsqu'enfin, à force de patience, de persuasion, de fermeté, il fit accepter ses services, cette nouvelle causa dans Florence un soulèvement populaire. Effrayés, les consuls lui donnèrent Ghiberti pour collègue, ou plutôt pour contrôleur. Mais, l'œuvre à moitié faite, Brunelleschi mit son collègue au défi de l'achever, et obtint de cette manière de la terminer seul. Il sut allier merveilleusement dans ses constructions, comme Donaiello dans ses sculptures, la correction et les mérites de l'art
panile, ou tour des cloches , dressé par Giotto à l'un des côtés de celte façade en espérance , tour carrée dont les angles sont coupés à pans, vrai donjon pour la forme, mais élégant, élancé, gracieux , que couvre aussi du haut en bas une fine marqueterie de marbre, et dont tous les détails sont si riches, si délicats, si charmants , que Charles-Quint voulait le mettre dans un étui , pour que le peuple ne le vît que les dimanches et fêtes ; — le Battnterio (ou S an- Giovanni), grande chapelle isolée , octogone , posée face à face avec le Duomo , toute marbrée comme lui , et qui a quatre célèbres portes en bronze, — l'une, la plus ancienne , d'Andréa de Pise , contemporain de Giotto , et qui fit une œuvre analogue à celle de Giotto en ouvrant à la sculpture l'ère moderne; — les trois autres , de Lorenzo Ghiberti , vainqueur, au concours, de Brunelleschi et de Donatello , si belles toutes les trois , que Michel-Ange disait qu'elles méritaient d'être les portes du paradis (1); — Y Annunziata , vieille église, récemment parée à l'italienne, avec un beau plofond doré, avec une chapelle d'argent remplie à' ex-voto, dont le cloître attenant renferme une précieuse série de fresques, peintes par Poccetti et Roselli , les premières excellentes , les autres inférieures , mais toutes échpsées par la fameuse et admirable Madonna del Sacco, que peignit Andréa del Sartosurla porte d'entrée, pour accomplir le vœu d'une bonne femme à confesse; — enfin la riche et curieuse église di Santa- Croce , à la fois panthéon des hommes illustres de Florence et musée de ses artistes, où les tombeaux del altissimo poeta Dante Ali-
antique au sentiment religieux du moyen âge. C'est le trait dis— tinctif de la Renaissance.
(1) A la biographie de Ghiberti, Vasari donne le détail complet des soixante sujets traités dans les trois portes du Baptistère, auxquelles Ghiberti travailla, comme sculpteur, ciseleur et fondeur, quarante ans de sa vie.
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qhieri , de Michel piu che mortal Angiol divino (Michel- Ange), de Machiavel, tanto nomini nul lu m par elogiutn , d'Alfieri , etc. , s'élèvent noblement au milieu des précieuses décorations dont les ont à Tenvi parés les architectes Arnolfo di Lapo , Brunelleschi , Michelozzo Michelozzi , les sculpteurs Donatello, Luca délia Robbia, Canova , les peintres Cimabuë, Giotto, Gaddi, Andréa de! Castagno, Andréa Yerochio, Bronzino , Cigoli , Allori.
Il faudrait décrire aussi, sur un côté de la place du Grand- Duc, l'ancien palais des Médicis (Palazzo Vecchio), modèle de tousles palais de Florence, la ville aux guerres intestines; forteresse au dehors, avec ses bastions, ses créneaux, son beffroi; palais au dedans, avec sa cour de marbre, ses colonnes enjolivées, ses riches appartements — puis, sur un autre côté de la même place, la Loggia dei Lanzi, ou d'Orcagna, portique à trois arcades, qu'on appelle le plus beau portique du monde, et qui est effectivement un modèle d'élégance et de solidité (1) ■ — puis, devant ces deux monuments précieux, le David enfant, que Michel-Ange tira d'un bloc abandonné; Y Hercule tuan t Cacus, de Bandinelli ; la Judith, de Donatello; le Persée, de Benvenuto Cellini (2) ; Y Enlèveil) Grand architecte et grand peintre, à Florence comme à Pise, Andréa Orcagna fut aussi un illustre sculpteur. Il signait ses sculptures: Fece Andréa di Cionefpitlore; et ses peintures : Fece Andréa di Cione, scultore. On peut considérer Orcagna, sous son triple aspect, comme le fondateur de l'école purement florentine. Giotto avait donné un mouvement général à l'Italie, à l'art, tout entier. Orcagna circonscrivit et spécialisa ce mouvement à Florence. Il imprima à son école les caractères qu'elle a conservés jusqu'à Michel-Ange.
(2) Orfèvre, graveur sur pierres et sur métaux, sculpteur, fondeur, ciseleur, Benvenuto Cellini, qui a frappé les belles monnaies de Clément Vil à Rome et du duc Alexandre Medicis a
ment d'une Sabine , du Français Jean Bologne, de Douai, nommé par les Italiens Giam-Bologna ; la belle fontaine de l'Ammanato, avec son Neptune colossal traîné par quatre chevaux marins : ouvrages dignes de si grands noms. Il faudrait encore parcourir les nombreuses et riches bibliothèques de Florence, la Laurentienne, celles des palais Pitti, Riccardi, Marucelli, Magliabecchi, toutes remplies d'autographes précieux et d'anciens manuscrits ornés. Il faudrait enfin faire un pieux pèlerinage aux maisons encore conservées de Michel-Ange, de Cellini, de Jean Bologne, de Machiavel, de Guicciardini, de Galilée, d'Àlfieri. Mais notre sujet n'embrasse pas de si vastes développements; gardons nos souvenirs, et, fidèle à notre promesse, bornons-nous à parler des musées.
Florence en possède deux, l'un public et appartenant à l'État; on le nomme Gâterie degV Uffîzi; l'autre privé , et propriété particulière du grand-duc de Toscane ; on le nomme Gâterie du palais Pitti.
Le Musée degV Vfftzi) ainsi nommé parce que l'édifice qui le renferme fut d'abord destiné aux bureaux des magistrats de Florence, est composé de deux longues galeries parallèles, réunies à leur extrémité par une troisième et courte galerie transversale, et d'une vingtaine de salles échelonnées sur le flanc des galeries. Cette disposition générale est bonne ; mais les salles, trop petites, ressemblent à des cabinets de curiosités, et les galeries, trop étroites, à des corridors. Les tableaux ne sont pas toujours bien éclairés, et ne peuvent pas être vus à distance. Quant à l'arrangement des objets d'art, il me paraît mieux entendu que les distributions de l'édifice ; mais , ne pouvant promener le lecteur de salle en salle, et lui montrer chaque chose du doigt, comme un eicc-
Florence, a laissé un traité de sculpture, un traité d'orfèvrerie, un traité de la foute des méiaux, outre ses curieux Mémoires,
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roue, j'indiquerai succinctement les principaux objets qui s'y trouvent, en commençant par la sculpture.
Après un premier vestibule qui renferme les bustes de plusieurs souverains de Toscane, depuis Laurent le-Magnifique jusqu'à Ferdinand III, on arrive, dès le second vestibule, aux marbres antiques. On y voit un très beau cheval, à la tête guerrière, deux énormes chiens-loups qui semblent, la gueule béante et l'œil enflammé, défendre la porte des galeries, et le célèbre sanglier duquel on a fait tant de copies; puis, un Auguste haranguant, un Trajan, un Adrien, un Apollon ou Prométhée, à moitié terminé par des restaurations modernes. La galerie renferme ensuite une collection, dite des empereurs romains, qu'on estime généralement la plus complète qu'il y ait au monde. Là, se trouvent, en effet, certains bustes d'une extrême rareté, tels que ceux de Calcula et d'Othon. On en compte en tout, tant d'hommes que de femmes et d'enfants, soixante-dix-neuf, depuis Pompée, un peu étonné d'être rangé parmi les empereurs, et César, qui en commence légitimement la série, jusqu'à Constantin, et même jusqu'à Quintilius, qui régna vingt jours. Les statues antiques sont également en nombre considérable. On compte parmi elles, dans la galerie principale, plusieurs Apollons, sous les divers attributs du dieu, plusieurs Hercules , plusieurs V énus, différentes Muses, des Athlètes, des Amours, des Faunes, des Nymphes, un Jupiter, un Bacchus, deux Esculapcs, deux Marsias, etc. ; ouvrages grecs et romains, d'époques et de mérites divers. Dans d'autres salles se trouvent un groupe excellent de Bacchus appuyé sur Ampélos, un Mercure pacifique, la célèbre V ênus Uranie, la Fénus genilrix, un Hercule enfant qui étouffe les serpents de son berceau, un groupe de X Amour et Psyché, un Ganymède, restauré et terminé par Cellini, un très beau torse de Faune, Y Hermaphrodite couché sur une peau de lion, presque tout semblable à celui du Musée Borghèse, qui est
maintenant à Paris, un grand nombre de bustes, entre autres une admirable tête & Alexandre, enfin plusieurs bas-reliefs etcippes sépulcraux.
Moins nombreuses, les statues modernes occupent dans la galerie de Florence une place non moins distinguée. Là se trouve le premier ouvrage de Michel- Ange, ce masque d'une tête de Satyre qu'il sculpta en marbre, à quinze ans, par passe temps d'enfant désœuvré, et qui, révélant sa vocation, le fit aussitôt admettre dans l'Académie intime de Laurent-le- Magnifique. On sait que Michel -A ngelo Buonarroti , né en Iklk, au château de Caprese, dans le Casentino, d'une famille noble qui comptait parmi ses ancêtres la célèbre comtesse Mathilde, ayant eu pour nourrice la femme d'un tailleur de pierre, avait montré pour ainsi dire au berceau ses premiers instincts d'artiste, et qu'à peine âgé de quatorze ans, il était entré, presque malgré son père, dans l'atelier de Bomenico Ghirlandajo. « Depuis longtemps, dit à ce propos Vasari, les successeurs de Giotto faisaient de vains efforts pour donner au monde le spectacle des merveilles que peut enfanter l'intelligence humaine dans l'imitation de la nature (1). Le divin créateur, voyant l'inutilité des ferventes études de ces artistes, aussi éloignés de la vérité que les ténèbres le sont de la lumière, daigna enfin jeter un regard de bonté sur la terre, et résolut de nous envoyer un génie universel, capable d'embrasser à la fois et de pousser à toute leur perfection les arts de la peinture, de la sculpture et de l'architecture. Dieu accorda encore à ce mortel privilégié une haute philosophie et le don de la poésie, pour montrer en lai le modèle accompli de toutes les choses qui sont le plus en honneur parmi les hommes. »
C'est dans la même galerie de Florence que se trouvent
(1) Historien des peintres, vous oubliez maintenant Fra Ange- Iteo, Masaccio et Léonard!
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aussi son grand bas-relief inachevé, représentant la Vierge, Y Enfant Jésus et saint Jean, son Apollon, seulement ébauché, et son Brutus, qui Test à peine (1), trois excellents ouvrages que nul amateur, nul artiste, ne se plaindra de ne pas voir finement terminés, car on y trouve, comme dans l'esquisse d'un peintre, le premier jet de la pensée du statuaire, et l'on y surprend, en outre, le secret du travail de son ciseau. Certes, ce secret mérite qu'on l'étudié, et Ton peut voir immédiatement à quelle perfection l'artiste savait atteindre lorsqu'il voulait mettre quelque patience à son travail, puisqu'on a aussi sous les yeux celui de ses ouvrages qu'il a peut-être fini avec le plus de soin et de délicatesse, le Bacchus ivre. Bien loin d'avoir la fougue, la fierté sauvage du Moïse, que nous trouverons à Rome, le Bacchus est d'un style doux, élégant, coquet. Couronné de lierre et de pampres, il presse des grappes de raisin au-dessus d'une coupe, dans laquelle cherche à boire en tapinois un petit Satyre enveloppé d'une peau de chèvre. Au reste, la bouche riante, les yeux endormis, toute l'attitude d'un corps qui semble à peine se soutenir debout, expriment admirablement l'ivresse. Près de ce morceau précieux, se trouve un second Bacchus, de Sansovino, qui, sans supporter précisément le parallèle avec celui de Michel-Ange, mérite toutefois l'attention et l'estime de ceux qui ont admiré l'autre. Un rival plus illustre encore de l'auteur du Moïse, Donatello, qui réussit également dans les statues, les hauts-reliefs, les basreliefs, et les très-bas reliefs, est représenté au musée degV Tjffizi par un David vainqueur de Goliath, et un saint
(1) Michel-Ange attaquait souvent un bloc de marbre sans préparation, sans esquisse, sans ligure de terre. Aussi, lantôt le marbre manquait pour son projet, tantôt il le brisait trop profondément, et, arrêté dans son idée devenue irréalisable, il laissait le bloc inachevé.
Jean- Baptiste exténué par le jeûne. Ce dernier ouvrage, qui peint merveilleusement le précurseur inspiré, le fanatique mangeur de sauterelles, est l'un des meilleurs du sévère et scrupuleux Donatello (1). Les connaisseurs ne lui préfèrent, à ce que je crois, que le Saint-Georges qui est dans l'église Or-San-Michele de Florence, et le Fra Barduccio Cherichini, qui se trouve dans l'une des niches du Campanile. Cette dernière statue, qu'on appelle communément lo Zuccone (le chauve, le pelé), était l'œuvre chérie de Donatello, qui lui cria, lorsqu'il l'eut finie, comme Pygmalion à sa Galatée : « Parle, parle (favella, favella),» et qui avait coutume de jurer ainsi : « Par la foi que j'ai en mon Zuccone!» Il reste encore à mentionner, dans la galerie, la copie du Laocoon, que fit, en 1550, Bacio Bandinelli. C'est un ouvrage fort remarquable, quoique un peu maniéré, et dont son auteur était si ravi, qu'il se croyait à lui seul l'égal des trois statuaires grecs, qui se réunirent, dit-on, pour l'exécution de ce groupe fameux (2). Cette vanité déplacée lui attira de Michel-Ange un mot piquant et vrai : « Mon ami, lui dit le grand artiste original, celui qui marche à la suite d'un autre ne peut jamais prendre le pas sur lui (chi anda dietro ad alcuno, mai passare innanzi non gli pub). » Ce fut après cette juste raillerie, pendant les troubles qui suivirent, à Florence, la chute de Soderini et le rappel des Médicis, que Baccio Bandinelli, arrogant, envieux, bas et lâche, s'introduisit dans la salle où l'on gardait le fameux carton de la Guerre de Pise, que Michel-Ange avait fait à
(1) « En restant ici, disait-il au milieu des fêtes qu'on lui donnait à Padoue, en restant ici , où chacun m'encense, j'aurais bientôt oublié ce que je sais. Dans ma pairie, au contraire, la critique me tiendra éveillé, et me forcera d'aller en avant. » Belle parole et solide pensée, que les artistes ne doivent jamais oublier.
(2) Agesander, Polidore, et Athénodore, de Rhodes.
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vingt-neuf ans, et mit en pièces ce chef-d'œuvre devenu la commune école de tous les peintres italiens. La gravure qui nous l'a conservé en partie fut faite d'après une copie réduite, dessinée avant ce crime insensé contre l'art (1). L'on a consacré une salle entière, dite la Salle de Niobé,
(1) En achevant cette courte notice des meilleures sculptures modernes que renferme le Musée degV Uffizi , il me sera permis d'indiquer au moins l'œuvre plus importante encore et plus capitale dont Florence se glorifie. C'est dans la sacristie de la vieille église di San-Lorenzo, bâtie d'abord au quatrième siècle, et consacrée par saint Ambroise de Milan, puis reconstruite, en 1425, sur les dessins de Brunelleschi, que se trouve la fameuse chapelle des Médicis, commandée par Clément VII, le plus magnifique ouvrage que Michel-Ange ait laissé à sa patrie. Dans cette chapelle funéraire, tout (sauf les statues des saints Corne et Damien, ouvrages de ses élèves Montorsoli et Rafaello da Montelupo), est de ce grand artiste, même l'autel, en face duquel est placée la Vierge allaitant l'enfant. D'un côté se trouve le Mausolée de Julien de Médicis, où la statue de ce duc surmonte les figures allégoriques du Jour et de la Nuit ; de l'autre, le Mausolée de Laurent de Médicis, duc d'Urbin, dont la statue est accompagnée de Y Aurore et du Crépuscule. Cette statue, l'un des chefs-d'œuvre de la sculpture moderne, est célèbre sous le nom de Pensieroso, à cause de l'attitude pensive et sombre qu'a donnée Michel- Ange à ce précoce tyran. Parmi les quatre ligures allégoriques, celles qu'on admire le plus sont le Crépuscule et la Nuit. Voici les vers adressés à cette dernière par Giambattista Strozzi :
La Nolte che tu vedi in si dolci atti Dormire, fu da un angelo scolpita Jn questo sasso ; e, perché dorme, ha vita ; Destala, se no' l credi, e parler atti.
Le sauvage Michel-Ange fit aussitôt répondre par sa statue :
Grato mi è el sonno, e più Vesser di sasso, Mentre che il danno e la vergogna dura; Non veder, non sentir, my e gran venlura. Perd non mi destar : deh! parla bassu.
à la célèbre collection de statues antiques que Ton appelle Niobé , ses enfants et le pédagogue. Elles furent découvertes toutes ensemble, à Rome , près de la porte Saint-Paul. Les Médicis, qui en firent l'acquisition , placèrent d'abord ces statues dans leur villa de Rome, où se trouve aujourd'hui l'Académie de France , et les firent transporter ensuite au musée deytV Uffizi. Personne n'ignore l'histoire mythologique de Niobé , racontée par Ovide et par Apollodore , de cette Niobé, fille de Tantale et femme d'Amphion, qui, mère d'une nombreuse famille, méprisait sa sœur Latone parce qu'elle n'avait que deux enfants. Apollon et Diane vengèrent leur mère en tuant à coups de flèches , sous les yeux de Niobé, toute cette famille dont elle était si fière. Du reste , on n'est d'accord ni sur le lieu où se fit le massacre des enfants de Niobé , — car Ovide dit que ce fut dans l'hippodrome d'Athènes, d'autres à Thèbes , d'autres sur le Sipyle , montagne de la Libye, — ni sur le nombre de ces enfants. Suivant divers auteurs, ce nombre serait de trois, de cinq, de dix, de quatorze, de vingt. Homère le fixe à douze. Le groupe de Florence se compose de seize statues, y compris la mère et le pédagogue; mais il y en a deux qui, certainement, n'appartiennent point à ce groupe, et deux autres qui sont répétées. Il faut donc le réduire, comme le veut Homère, à douze statues.
Si l'on s'en rapportait à un passage de Pline qui peut leur être appliqué , et à une ancienne épigramme grecque rapportée par plusieurs érudits , le groupe de Niobé serait l'œuvre de Praxitèles, aidé de Phidias, qui en aurait fait une partie (1). Il est certain que la statue de Niobé , celle de la fille placée à sa gauche , celle du jeune garçon mourant, et les deux qu'on a mises aux deux côtés du pédagogue , sont des ouvrages
(1) Cette dernière circonstance est impossible, et les érudits se trompent. Phidias était mort (en 430 avant J.-C.) soixante-dix ans avant la naissance de Praxitèles (en 360).
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que leur beauté sublime démontre assez avoir appartenu à la plus belle époque de l'art grec , et rend digne des plus grands noms de la statuaire antique. Winckelmann, d'habitude juge réservé autant qu'éclairé , leur prodigue les plus grands éloges, ïl fait remarquer avec raison que les filles de Niobé, sur lesquelles Diane dirige ses flèches meurtrières, sont représentées dans cet état d'anxiété indicible, dans cet engourdissement des sens, où jette l'approche inévitable de la mort, et lorsqu'elle ôte à l'âme jusqu'à la faculté de penser. Quant à la Niobé même , si connue par le moulage et les dessins , elle exprime certainement la douleur mieux encore que le Laocoon. La douleur du Laocoon est une douleur physique qu'il partage avec ses fils , puisqu'il est enveloppé comme eux dans les replis des serpents ; celle de la Niobé , plus noble , est une douleur morale ; car , à l'abri des coups , elle ne souffre que par les souffrances de ses enfants. Les quatre à cinq meilleures statues de ce groupe seront toujours des modèles du vrai beau.
Reste à savoir comment le groupe de Niobé avait été disposé par ses auteurs, quels étaient l'arrangement et l'emploi de ces statues, réunies dans une seule pensée et dans la même scène. Guidé par une phrase de Pline , qui rapporte que, de son temps, il y avait à Rome un groupe de Niobé, tiré du temple d'Apollon Sosien , un habile architecte anglais , M. Charles Robert Cockerell, a pensé que les quatorze statues trouvées ensemble dans la même excavation, avaient été destinées à décorer le fronton d'un tempie ; et , en effet, dans un dessin qu'il traça à l'appui de son opinion , il recomposa le fronton tel qu'il avait dû exister avant que les Romains dépouillassent les temples de la Grèce. Au milieu se trouvait la Niobé soutenant dans ses bras une jeune fille expirante; six figures à droite, six figures à gauche , disposées suivant les exigences du fronton triangulaire, complétaient, en y concourant, la scène générale. L'opinion de M. Cockerell , ainsi
justifiée, porte un tel degré de vraisemblance, qu'on peut l'adopter sans trop de scrupule et de crainte.
Nous parlerons un peu plus loin des autres chefs-d'œuvre antiques qui sont réunis dans la salle appelée la Tribuna. Mais il est juste de mentionner , avant de quitter la galerie f quatorze anciens sarcophages, couverts de bas-réliefs très précieux par le travail et par l'utilité qu'ils eurent dans l'histoire de Fart. Pour faire comprendre cette utilité, il suffit de rappeler que ce fut en étudiant le bas- relief d'un sarcophage antique représentant une chasse d'Hippolyte , que Nicolas de Pise commença , dès les premières années du treizième siècle , la réforme de la sculpture, réforme que suivit bientôt celle de la mosaïque, puis celle de la peinture. Les sarcophages de Florence représentent la Vie d'un héros, Y histoire de Proserpine, celle d' Hippolyte, celle de Phaéton, les Dioscures (Castor etPollux), les Neuf Muses ,les exploits d1 H ercule, le triomphe de Bacchus, etc. L'un d'eux, postérieur, et des premiers âges chrétiens, offre une grossière représentation de Y histoire de Jonas.
On ne finirait point s'il fallait décrire ou seulement indiquer tous les curieux objets d'art que renferme le Musée decjV TJffizi. Aux chefs-d'œuvre de la sculpture ancienne et moderne, il faudrait ajouter les meilleurs ouvrages du cabinet des bronzes. Parmi les antiques , se trouvent la belle statue nommée Y Idole, qui est peut-être un Mercure, peut-être simplement un jeune homme nu; la Chimère, ayant une tête de lion sur les épaules, une tête de chèvre sur le dos, et une tête de serpent au bout de la queue; enfin, la statue d'un magistrat haranguant. Ces trois morceaux sont d'un prix extrême, parce qu'ils appartiennent certainement à l'art étrusque , dont les monuments sont rares. Il y a d'ailleurs d'autres morceaux grecs ou romains, comme une Minerve, un Génie versant de l'ambroisie à Bacchus , un Sérapis ou Platon, et plusieurs figurines représentant la plupart des di-
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vinités mythologiques; enfin, l'aigle de la vingt-quatrième légion romaine , et le casque d'un soldat d'Annibal trouvé à Cannes.
Parmi les bronzes modernes , il faut distinguer d'abord le Mercurede Giam-Bologna, que l'artiste a représenté appuyant le pied sur le souffle d'un zéphyr, et prêt à s'élancer dans les airs, ce Mercure si connu, si célèbre, si répété , vrai chefd'œuvre de légèreté , d'équilibre, de grâce, qui vaut le Faune dansant de Pompéï, et les plus beaux modèles que nous ait légués l'antiquité. Il faut distinguer ensuite six autres statuettes de ce même Jean Bologne, que l'Italie prit à la France et qu'une boutade du morose Michel-Ange rendit grand artiste (1), une iunon, une Vénus, un Vulcain, un Apollon , etc. ; puis divers ouvrages de Benvenuto Geilini , de Ghiberti, de Donatello, de Verocchio, et d'autres artistes moins fameux. Ceux de ces ouvrages qui me semblent offrir le plus d'intérêt et mériter le plus d'attention , sont deux bas-reliefs représentant l'un et l'autre le Sacrifice d'Abraham. Ce furent les pièces fournies par Ghiberti et Brunelleschi au concours ouvert devant trente-quatre maîtres, toscans ou étrangers, lorsqu'il s'agit de confier à un ciseleur le travail des portes en bronze du Battisterio. L'on sait que Ghiberti , qui n'avait alors pas plus de vingt ans , et qui ne s'était point encore fait connaître, fut préféré , dans ce concours, même au grand Brunelleschi , lequel eut la justice et la modestie d'avouer que les juges avaient eu raison de donner la préférence à son jeune concurrent.
Les armoires de la salle des bronzes renferment une riche
(1) Né à Douai, en 1524, Jean Bologne alla jeune en Italie, où, comme Poussin et Claude, il vécut et mourut. On dit qu'ayant présenté à Michel-Ange un plâtre très finement terminé, le vieux Florentin brisa ce plâtre d'un coup de bâton. c( Apprenez, lui «lit-il , à ébaucher avant que de finir. »
collection de Nielles (Nielli), les meilleurs qu'aient exécutés les orfèvres florentins du quinzièmesiècle. Il y en a six de Maso Finiguerra, celui qui trouva, paruneexpériencedueau hasard, les premiers rudiments de Part de graver, entre autres le célèbre Couronnement de la f^ierge, qui passe pour le plus merveilleux des Nielles florentins (1).
Dans une autre salle se trouve une nombreuse collection des vases qu'on appelle un peu abusivement étrusques, puisque la plupart viennent des pays de l'Italie méridionale qui formaient anciennement la Grande-Grèce. Les vases proprement dits, les urnes, les amphores de la galerie de Florence ne sont pas aussi beaux généralement que les magnifiquesvases de Nola, des collections de Naples; du moins, ils n'ont ni k\ beauté de coloris, ni la grâce de formes qu'on admire dans ces derniers. Mais ils sont précieux, pour la plupart, par une circonstance qui ne permet de les confondre avec nul autre, et qui en fait une espèce particulière : ils sont entièrement noirs, et les sujets qu'ils représentent, analogues à ceux des vases de Nola, c'est-à-dire des jeux , des combats , des vainqueurs couronnés , etc. , ne sont pas des dessins , mais des bas-reliefs.
Le médailler de la galerie degf Uffizi se compose d'environ quinze mille médailles ou monnaies, de bon choix et savamment classées ; il faut y ajouter environ quatre mille camées tant anciens que modernes. Cette dernière collection, comme celle des empereurs romains, passe pour la plus riche que Ton connaisse au monde. Une autre collection non moins précieuse , non moins célèbre , est celle dite des Gemmes ou pierres fines , qui occupe l'un des cabinets de la galerie. Ces trois collections du musée de Florence pourraient être réunies sous le nom de Dactyliolhèque, que leur donnaient
(1) Voir, sur les Nielles et l'invention fortuite de la gravure, la note (2) à la page 57 de l'Introduction,
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les Romains. On trouve, dans la dernière, plusieurs précieux ouvrages des plus fameux graveurs en pierres fines des diverses époques , Giovanni délie Comiule (des cornalines), de Florence, Domenico de' Cammei, de Milan , Pier-Maria, de Pescia , Giovanni Bernardi,de Gastel-Bolognese, Matteo del Nassaro, de Vérone, qui alla en France travailler pour François Ier, Valerio , de Vicence , le Marmita , Luigi Anichini , de Ferrare , enfin Alessandro Gesari, surnommé H Greco, célèbre par ses admirables portraits en camées, et qu'il ne faut pas confondre avec le peintre Domenico Theotocopoli, connu en Espagne sous le même surnom du Greco. La collection des Gemmes renferme huit bas-reliefs en or, de Giam-Bologna , dont l'un représente la place du Grand- Duc . et plus de quatre cents pierres dures où sont gravées des ligures entières , des têtes, des bas-reliefs, des vases , et dont la plupart sont émailiées ou enrichies de diamants, de perles, de grenats, de rubis. Plusieurs de ces pierres ont été travailées par Benvenuto Geilini, d'autres dans sa manière. Le plus riche et le plus admirable morceau de la collection est un coffret, ou cassette, que Ton nomme de GlémentVIÏ, commandé par ce pape , f un des Médicis, à Valerio Vincentino, le plus habile graveur de pierres qu'il y eût k son époque. Il fut donné à François Ier lors du mariage du fils puîné de ce prince , depuis Henri H, avec Catherine de Médicis , nièce de Clément VII. On ne sait comment ce précieux morceau est revenu, de Paris à Florence, aux mains des Médicis. Ce coffret est en cristal de roche, et l'artiste, aidé, dit-on, de sa fille, y a représenté, en dix sept compartiments, toute l'histoire de la Passion. Ljs groupes sont si bien disposés, les figures si animées, le dessin si exquis, l'exécution si fine, qu'au dire de tous les connaisseurs, le travail du Vincentino égale tout ce que l'antiquité, tout ce que la Grèce dans sa grande époque , nous ont laissé de plus parfait en ce genre.
Il resterait encore à parler du cabinet des monuments égyptiens, de celui des inscriptions antiques, etc. (1); mais il est impossible de s'arrêter plus longtemps à ces objets, et j'ai hâte d'arriver enfin à la peinture.
L'arrangement des tableaux, dans le Musée degV TJffizi, est parfaitement entendu. Les deux longs corridors, qu'on appelle la galerie, ne sont ni assez larges ni assez bien éclairés pour présenter à un jour avantageux les grands chefsd'œuvre qui méritent d'être observés à tous les points de vue que cherche le spectateur. Ces chefs-d'œuvre ont donc été placés dans des salles particulières, où nous pénétrerons bientôt. On a utilisé la galerie d'une autre manière , en y ran géant 9 autant que possible par ordre de dates , les tabcaux plus anciens qui indiquent la marche progressive de l'art entre les premiers essais de la Renaissance et la grande époque. Ces tableaux anciens , très précieux en eux-mêmes, le deviennent encore davantage parleur réunion. C'est pourquoi Vasari recommandait avec tant d'instance au duc Cosme Ier de ne pas les disperser. Ils forment, en effet, au moins pour l'école toscane, comme les pièces justificatives du livre de ce Plutarque des peintres.
J'ai dit précédemment que les quatre premiers tableaux importants de cette galerie représentaient , sous quatre noms propres , l'origne traditionnelle de la peinture moderne, le dernier terme de l'imitation des Bysantins , le premier essai d'affranchissement , de renaissance , et la première peinture de haut style. Ces quatre tableaux sont 1° la Vierge et C Enfant Jésus, sur un fond d'or ; ouvrage du Candiote Andréa Rico, et des premières années du treizième siècle; 2° le Saint- Bar thélemi assis dans une chaire, du Florentin Ci -
(1) Pour les monuments égyptiens, on peut consulter les renseignements généraux que je donne au chapitre Brilish-Museum, dons le volume des Musées d'Angleterre.
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mabuë, mort on 1300 ; 3° Y Oraison du Christ dans le jardin, de son élève Giotto, mort en 1336; h° et le Tabernacle, à fond doré, en trois compartiments, de Fra Giovanni , de Fiesole, surnommé Fra Angelico, tableau peint en 1433. Ces quatre intéressants ouvrages donnent une idée très suffisante des diverses catégories dont ils me semblent comme les échantillons et les représentants. La Vierge d'Andréa Rico a bien tous les caractères de la peinture des Grecs du Bas-Empire : le type conventionnel , la forme immuable, la posture grave, digne, mais immobile et morne, et, néanmoins , un coloris si frais, si vif, si solidement conservé, qu'on a dû supposer, avant la découverte ou l'usage de la peinture à l'huile, que son auteur avait employé quelque enduit de cire pour aviver et fixer les couleurs à l'encaustique. Le Saint-Barlhéhmi^de Cimabuë , sans échapper pleinement à l'imitation des Grecs, est certainement, quoique inférieur par le coloris, un progrès dans leur manière, dans leur style. Le Christ aux Oliviers, de Giotto, témoigne un affranchissement véritable, et montre enfin clairement la personnalité de l'artiste. C'est bien l'œuvre de cet homme éminent, grand peintre et grand architecte , de ce vrai fondateur de l'école purement italienne, en qui ses compatriotes saluèrent l'inventeur de l'expression. Quant au Tabernacle triptyque de Fra Angelico, c'est bien encore, comme je l'ai dit, de la peinture de haut style. \AVierge et son Fils, qui occupent le compartiment du mileu , les deux Saints et les autres petites figures qui remplissent les compartiments latéraux , sont dignes de ce moine peintre , qu'on appela ang clique, comme Morales , en Espagne, fut nommé divin, pour avoir admirablement exprimé sur la toile l'ardeur des sentiments chrétiens et l'extase de la béatitude. Modeste , simple , pieux , charitable, sobre et chaste, Fra Angelico refusa d'être archevêque de Florence , et fit nommer à sa place, par Nicolas V, un pauvre moine de son couvent. Peintre très labo
rieux de fresques, de rétables, de tableaux de chevalets, de miniatures sur les livres, il ne peignait point sans avoir fait sa prière, ne commençait aucun tableau sans la permission de son prieur, et ne retouchait pas ses ouvrages, disant que Dieu les voulait ainsi. Après Fra Angelico, il n'y eut plus que son élève Benozzo Gozzoli qui resta fidèle à l'art proprement religieux et mystique, sans mélange d'antiquité païenne.
Entre les deux derniers de ces quatre tableaux, s'en trouvent deux ou trois autres plus petits, dus à Giotto et à son digne élève Simone Memmi. Après Fra Angelico, l'on distingue un groupe de Saints, par Antonio del Pollajuolo, auquel l'art de peindre et l'art encore naissant de la gravure ont dû de si grandes améliorations, et qui se rendit encore célèbre par ses médailles, ses bronzes, ses bas-reliefs en métaux; puis , une Adoration des Mages , du maître de Michel- Ange > Domenico Ghirlandajo ( 1 ) , ouvrage remarquable par le grand nombre de figures heureusement groupées , par la singulière fraîcheur du coloris , par la perspective aérienne, où il excella. Quand ce tableau fut peint, il y avait cependant à peine une vingtaine d'années que la découverte de Jean de Bruges, pour l'emploi de l'huile et du vernis dans la peinture, avait été répandue en Italie par Antonello de Messine, Domenico de Venise, et Andréa del Castagno. L'on doit distinguer encore deux petits panneaux ronds, représentant l'un et l'autre la Fierge adorant son Fils, par Lorenzo da Credi (2), une charmante Vierge dans
(1) D'abord orfèvre, comme Pollajuolo, comme Yerocchio, comme Francia, Ghirlandajo reçut ce nom d'une parure en forme de guirlande qu'd avait inventée, et qui devint très à la mode.
(2) Lorenzo Sciarpelioni fut appelé da Credi parce qu'il eut pour premier maître l'orfèvre Credi , avant de passer dans l'atelier de Yerocchio, et d'être condisciple du Pérugin et de Léonard. « Ses productions, dit Vasari , sont d'un tel fini, qu'à côté des siennes relies des autres peintres paraissent de grossières ébau-
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un paysage, de Raffaellino de! Garbo, qui a toute la délicatesse, tout le fini gracieux qui valurent ce nom à son auteur; enfin un curieux tableau de Giacomo Crespi, où Ton voit le moine allemand Schwartz dans son laboratoire, s'occupant, avec plusieurs ouvriers, à la préparation de la poudre à canon. Cette inscription se lit sur un mortier: Pulvis excogïtatus 125fr Dania Bertoldo Schwartz (1). L'on ne savait pas encore, au temps de Crespi, qui vivait à la fin du quinzième siècle, que Y Allemand Berthold Schwartz, comme avantluiAlbert-le-Grand (AlbrechtGross) et l'anglais Roger Bacon, avaient emprunté leur connaissance de la poudre à canon aux Arabes qui en faisaient dès longtemps usage, même à la guerre, quand les nations chrétiennes commencèrent à employer l'artillerie (2).
On regrette, en parcourant les anciens tableaux de la galerie degV Uffîzi, de ne trouver aucun ouvrage de Masaccio (Tommaso da san Giovanni), le plus grand peintre entre Giotto et Raphaël, entre les débuts et la perfection; aucun ouvrage d'Andréa Verocchio, le maître de Léonard de Vinci; aucun, enfin, de cet Andréa del Castagno, meurtrier infâme, qui assassina le malheureux Domenico de Venise, pour posséder seul le secret de la peinture à l'huile, qu'il lui avait arraché, mais artiste habile, et qui, par une sorte d'expiation, répandit ce secret dont un crime l'avait laissé seul dépositaire (3).
ches Cette recherche excessive n'est pas pins louable qu'une
excessive négligence; en toutes choses, il faut se préserver des extrêmes, qui sont communément vicieux. »
(1) Date fautive : Berthold Schwartz vivait à Fribourg en Brisgau dans la première moitié du quatorzième siècle, presque cent ans plus tard.
(2) Voir au tome II (pages 151 et suiv.) de mon Histoire des Arabes et des Mores d'Espagne.
(3) Pour bien connaître Masaccio, il faut aller à l'église des Carmes, où sont ses grandes fresques, la Résurrection d'un Enfant
Quand on arrive aux époques où l'art est généralement cultivé, on rencontre, parmi des médiocrités fort nombreuses, une Course d* Atalante, de Sebastiano Marsili, très finement touchée, et qui rappelle, dans sa disposition générale, le Sposalizio de Raphaël ; puis, trois charmantes petites toiles de Santi di Tito, les Sœurs de Phaéton, Hercule et lole, et un Calvaire : ce dernier surtout est un vrai petit chefd'œuvre pour la finesse du pinceau; puis, un grand et beau Portement de croix du Passignano (Domenico Cresti) ; puis, une délicieuse Madeleine de Cristoforo Allori, assise contre un rocher, dans l'ombre, sans autre vêtementque leslongues tresses de ses cheveux, et réunissant à merveille la beauté
par saint Pierre et saint Paul, et le Martyre de saint Pierre ; il faut aller à la chapelle des Brancacci , dont tous les maîtres sont venus successivement étudier les peintures murales, Fra Angelico de Fiesole, Andréa Verocchio, Ghirlandajo, Léonard de Vinci , Perugino, Fra Bartolommeo, Raphaël, Michel-Ange, Andréa del Sarlo, etc. On trouvera encore un tableau de Masaccio, la Vierge et sainte Anne, ainsi qu'un Saint-Jérôme d'Andréa del Castagno, et un Baptême du Christ d'Andréa Verocchio, où Léonard de Vinci a peint le premier ange à la droite de Jésus, dans la salle des tableaux à l'Académie des Beaux-Arts. Cette Académie, d'une création bien récente, puisqu'elle fut installée dans l'édifice actuel parle grand-duc Pierre-Léopold , en 1784, contient la plus curieuse et la plus riche collection d'ouvrages appartenant à l'origine ou l'enfance de l'art, et surtout de l'école florentine. Outre les tableaux très précieux que je viens de citer, on y trouvera une peinture grecque d'époque et d'auteur inconnus; une des plus importantes et des meilleures compositions du vieux Cimabuë, la Vierge et V Enfant Jésus entourés d'une multitude d'anges ; plusieurs ouvrages de Giotto, une Annonciation , un Crucifix, la Vierge et V Enfant au milieu de plusieurs saints, et la Vie du Christ en douze petits tableaux ; une admirable Descente de Croix de Fra Angelico, chef-d'œuvre, peut-être, de ce grand et sublime artiste ; enfin des œuvres choisies et authentiques de plusieurs autres
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profane avec le saint repentir; puis enfin, un Saint Laurent sur le gril, du Cigoli (Lodovico Cardi) et une Madeleine , du même maître, si belle, si touchante, et d'une telle harmonie de couleurs, qu'on ferait honneur, en la lui attribuant, à Corrége lui-même.
Je ne trouverais plus guère à citer, dans le reste de la galerie, qu'un Festin de Baithasur^pàt Giovanni Martinelli, artiste digne d'une réputation qu'il n'a pas. Il y a bien encore quelques tableaux de maîtres, tels que Paul Véronèse, Carlo Dolci, lesBassano, Zuccheri, etc., mais d'une faible importance, et qu'on a pu mêler sans crime à la foule des médiocrités qui tapissent les murs des longs corridors.
vieux maîtres, Giottino, Angiolo Gaddi, Andréa Orcagna, l'auteur de la grande fresque du Jugement dernier qui a précédé celle de Michel-Ange, Taddeo Gaddi , Fra Filippo Lippi , Gosimo Roselli , phirlandajo, etc. L'on arrive ainsi jusqu'au Pérugin, représenté à l'Académie par une magnifique Assomption de la Vierge, un Christ en croix, un Christ aux Oliviers, et deux portraits, d'un abbé et d'un général , que plusieurs croient de Raphaël. Ge n'est pas tout. Après Pérùgin vient Andréa del Sarto, qui a là une belle fresque, la Piété' entre deux Enfants, et un excellent tableau oii quatre saints sont réunis; puis Fra Barlolommeo délia Porta (il f rate), duquel on a rassemblé cinq fresques, deux Vierges portant V Enf uit, V Apparition de li Vierge à saint Bernard, Saint- Vincent, le Christ mort, entre Marie et Madeleine, et cinq portraits, entre autres celui de Jérôme Savonarole, dont il fut, dans sa jeunesse, le fervent disciple ; puis, un grand nombre de productions d'autres maîtres, qui forment, dans celte sa!le de l'Académie, une véritable galerie de peinture, et des plus importantes, surtout pour l'histoire de l'art, duquel on voit clairement l'origine et les développements successifs. Vasari , qui se trouve lui-même représenté dans celte collection par les Trois Anges, la Naissance I de la Vierge et la Vision du comte Ugo, avait bien raison lorsqu'il 'recommandait aux souverains de Toscane de ne jamais disperser ces précieuses reliques,
Entrons dans les salles particulières.
Celle de la Niobé renferme, outre ses statues, quelques tableaux flamands, de grandes ébauches de Rubens, la Bataille dlvry XEnbèe d'Henri IV à Pa fv, une Chaise au sanglier de Sneyders. divers portraits de Van-Dyck, Mirevelt, Lely, etc. La salle de Baroccio, qu'on ferait mieux, je crois, d'appeler salle de Gérard des Nuits (Gérard Honthorst), parce que les ouvrages de ce peintre y dominent, contient plusieurs œuvres de haut prix. D'abord, deux compositions de Carlo Dolci, grandes pour ce maître, qui ne s'est guère élevé au delà des tableaux de chevalet, un Saint Clovis des Cordeliers, et une Madeleine pénitente. On peut dire de ces ouvrages, du dernier surtout, que jamais peut-être Carlo Doici n'a trouvé une plus délicate finesse de pinceau, une couleur plus séduisante, une expression plus tendre et plus profonde. Ensuite, la Madonna delpopolo et une Hérodiade de Baroccio, dans la manière molle et brillante que l'on connaît à ce maître, et qui lui a fait une réputation trop grande, à mon avis, pour son vrai mérite. Puis deux Adorations dans la crèche, de Gérard des Nuits; Tune petite, et curieuse par cette circonstance qu'il n'y a nulle lumière dajis le tableau, et que c'est l'enfant Jésus lui-même qui, du centre de la scène, en éclaire toutes les parties, comme ferait un corps lumineux ; l'autre beaucoup plus grande, beaucoup plus riche de composition et d'une incroyable vigueur de coloris. Puis encore, une Déposition de croix, du Bronzino (Angeîo Allori),un beau Saint François en extase, du Cigoli, un Sassoferrato, un petit Guide, un petit Albane, etc. ; enfin plusieurs portraits, par Holbein, Rubens, Van- Dyck, Porbus. Francia,Mantegna, Bellini, Annibal Carrache, Andréa del Sarto, Jules Romain, etc. Parmi cette collection de portraits, se distingue un grand Philippe IV d'Espagne, à cheval, entouré d'attributs allégoriques. On l'avait d'abord attribué à Rubens, dont il ne me semble qu'une très médio-
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cre imitation, et aujourd'hui, se ravisant, on l'attribue a Vélazquez. C'est plus qu'une erreur, c'est une insulte pour ce dernier. Je prouverais aisément, devant le tableau, que jamais le pinceau de Vélazquez n'a pu s'en rendre coupable; mais il me sei a plus facile de prouver, par une remarque décisive, qu'il ne fallait pas lui attribuer cette faible imitation, cette copie peut-être de Rubens, qui a peint, en effet, Philippe IV à Madrid, lors du voyage qu'il fit dans cette ville en 1628: c'est que Vélazquez, peintre de la nature, peintre exact, très peu idéal, n'aimant que la vérité, ne réussissant que dans le réel, n'a jamais peint d'allégories. En général, les Italiens ne connaissent pas l'école espagnole; sauf une ou deux exceptions, ils n'en ont que des échantillons misérables, et presque toujours mal étiquetés. C'est une observation que j'aurai l'occasion de répéter ailleurs.
Cette même salle de Baroccio renferme, dans ses armoires, une autre collection de laquelle on peut dire encore, comme de celles des empereurs et des pierres gravées, qu'elle est la plus riche du monde. Elle me paraît aussi plus précieuse, du moins aux yeux des vrais amateurs de l'art. C'est une collection de dessins originaux, depuis Giotto jusqu'à notre époque, qui n'en comprend pas moins de vingt-huit mille. On en compte plus de deux cents sortis du crayon de Michel-Ange, de ce crayon qui a tracé le fameux carton de la Guerre des Pisans; environ cent cinquante de Raphaël, et un certain nombre de presque tous les maîtres des écoles italiennes. Quelle utile, quelle intéressante étude l'on trouverait à faire dans une telle collection, s'il était permis de la parcourir à l'aise, d'établir des comparaisons, d'en tirer les conséquences! Malheureusement, des dessins, et en si grand nombre, ne peuvent être étalés, comme des tableaux, sur la muraille, ni livrés à toutes les mains, comme les tableaux à tous les yeux. Il est fort difficile d'en voir même quelquesuns par curiosité : de manière que ce recueil si riche n'a
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j)Ius de résultats utiles, et qu'il vaudrait mieux, dans l'intérêt de l'art, au rebours du recueil des tableaux de l'Académie, qu'il fût dispersé entre une foule de mains; car, au lieu d'être enfoui, il serait communiqué. À cette collection de dessins s'en trouve réunie une de gravures, fort riche et fort curieuse aussi. Quelques-unes rappellent les premiers essais de cet art, que créèrent les nielleurs florentins du quinzième siècle; d'autres sont des pièces rares et précieuses, telles que les ouvrages d'Albert Durer, de Lucas de Leyde, de Marc-Antoine Raimondi.
Plusieurs autres salles latérales sont consacrées aux ouvrages de peinture, qu'on a rangés, non plus comme dans la galerie, par ordre de dates, mais par ordre d'écoles. Ainsi, l'école toscane, qui ne pouvait manquer d'être dignement représentée à Florence, occupe deux salles contiguës. On y retrouve Fra Angelico, Polîajuolo, les Ghirlandajo, le Bronzino et les deux autres Allori, le Cigoli, Fra Bartolommeo, Andréa dei Sarto, Vasari, Carlo Dolci, Zuccheri, Giacomo d'Empoli, etc. On peut se borner à citer particulièrement une étonnante tête de vieillard peinte par Masaccio sur une tuile, seul ouvrage de ce maître que possède le Musée degV Uffizi ; une Adoration des Rois, vaste ébauche de Léonard de Vinci; une Vierge sur le trône, de Fra Bartolommeo deîla Porta, plus connu en Italie sous le nom du Fraie, grande et magnifique composition, l'un des meilleurs ouvrages de ce peintre éminent; enfin une Descente du Sauveur aux titubes, par le Bronzino, qui passe pour son chefd'œuvre, et que l'on range parmi les productions classiques de l'art.
L'école vénitienne occupe aussi deux salles entières. Titien y règne comme de coutume. Deux précieuses Saintes Familles ; une sainte Catherine martyre, sous les traits de laquelle il a représenté la belle reine de Chypre, Catherine Cornaro; une dame à demi nue qu'on appelle la Flore,
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parce qu'elle tient des fleurs à la main ; deux magnifiques portraits du duc d'Urbin, Francesco délia Rovere, et de la duchesse sa femme; enfin le portrait du sculpteur Sansovino : voilà sa part dans les salles de Venise. Il faut y ajouter l'esquisse de la Bataille de Cadore, entre les troupes de l'Empire et celles de la République; esquisse d'autant plus précieuse, que le tableau qu'elle servait à préparer, destiné au palais des doges, a péri dans un incendie. Le maître, ou du moins le précurseur de Titien, quoiqu'il fût du même âge, Giorgion (Giorgio Barbarelli), est représenté par un Moïse dans l'épreuve des charbons ardents, un Jugement de Salomon, une Allégorie mystique, et le portrait d'un chevalier de Malte d'une vigueur et d'une beauté merveilleuses. Après ces deux chefs de l'école vénitienne, précédés pourtant par Bellini, dont le Musée possède un admirable Christ mort, peint tout entier dans le cî<air-obscur, viennent Tintoret, Paul Véronèse, Sébastien del Piombo, Morone, Paris Bordone, les deux Palma, les trois Bassano (Francesco, Giacomo et Leandro da Ponte), Pordenone, etc. , que l'on peut apprécier dignement sur de précieux échantillons.
Une cinquième salle, désignée sous le nom de Peintres italiens, renferme pêle- mêle des ouvrages de toutes les écoles, même de Florence et de Venise, qui ont cependant leurs salles particulières. Dans cette réunion confuse, dont le désordre n'est pas d'ailleurs justifié par le mérite des œuvres, on trouve, à côté des noms de Titien ou de Véronèse, ceux des Bolonais Carrache, Guide, Domiuiquin, Guerchin, Albane, Caravage, ceux du Milanais Luini, des Napolitains Salvator Rosa et Luca Giordano. Ce qui m'a paru le plus précieux dans cette pièce, c'est un portrait d'homme ini connu, d'une exécution médiocre, mais qui est l'un des ouvrages extrêmement rares de cet Antonello degli Antoni da Messina qui alla, vers 1445, acheter de Jean de Bruges la communication de son procédé, en échange d'un grand
nombre de dessins italiens, et qui en rapporta la première connaissance à ses compatriotes.
D'autres petites salles, vrais cabinets d'amateurs , renferment un grand nombre de tableaux des écol s flamande et hollandaise. Là sont à ; eu près tous les noms célèbres parmi les peintres que les Italiens, en retournant le surnom qu'ils reçoivent de nous , appellent ultramontaim , Hemling, Albert Durer, Holbein les Térriers , les Breughel , Jordaens , Paul Rrill . Peter Neefs , les Ostade , Gérard Dow, Terburg, Metzu , Mieris, Scalken , Polemburg , les Ruysdael , Wouvermans , etc., sans compter Ruben, et Van-Dyck , qui s'y trouvent aussi représentés par plusieurs petites compositions. Rembrandt manque seul au catalogue ; je ne parle point d'Hobbema, qu'on ne trouve presque nulle part. Une chose m'a singulièrement choqué dans cette longue nomenclature : c'est de voir figurer parmi ceux de l'école flamande le nom de notre Claude le Lorrain. Eh quoi ! messieurs les Italiens , vous nous donnez généreusement , un peu plus loin , dans le catalogue de l'école française , Philippe de Champagne , qui est né en Flandre , et vous nous ôtez Claude Gelée de Lorraine î Vous êtes assez riches , et n'avez pas besoin de nous l'envier. Laissez-nous , pour l'honneur de notre pays , ce grand peintre que , pour l'honneur du vôtre , on a nommé le Raphaël du paysage, et qui ressemble, en effet, à votre Raphaël , en ce que sa nature aussi est poétique , grandiose , idéale , plutôt vraisemblable que vraie, non copiée d'un point de vue réel , mais d'un rêve de l'artiste , et plus belle d'habitude que la nature même , précisément comme les Vierges du divin jeune homme , qui , sans sortir des proportions de la femme, n'ont pourtant pas de modèles dans la race humaine.
Le musée de Florence possède de Claude un ouvrage très important, qui fut fait exprès pour les Médicis. C'est une marine au soleil couchant, avec des vaisseaux, un môle, des
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palais à colonnes , éclairés par les derniers feux du jour, sujet qu'il affectionnait tant, dont personne ne lui a donne le modèle et que nul n'a osé répéter après lui. L'un des palais , à droite , est la Villa Medici de Rome , et les armes de cette famille , répétées de l'autre côté sur un cadran d'horloge , montrent assez à qui fut destiné le tableau. Peut-être est-ce à cette circonstance que Florence en doit la conservation , car les ouvrages de Claude, qui furent faits presque tous en Italie , sont restés en très petit nombre dans celte contrée. Londres seule en renferme assurément dix fois plus que toutes les capitales italiennes.
L'école française, à laquelle il faut restituer ce beau Claude, compte encore, dans le musée decjV Ufjlzi, deux tableaux de ÎNicolas Poussin , que je crois pouvoir appeler le plus grand de nos peintres d'histoire, et qui , de même que le paysagiste , né en France, vécut et mourut à Rome. Ce sont un Thésée à Trézène , soulevant devant sa mère Éthra la pierre énorme qui couvrait l'épée de son père Égée , et une Vénus avec Adonis. Celui-ci, composition charmante, est d'un coloris bien rare pour la finesse et la conservation. Ils sont entourés de quelques morceaux de Jouvenet , Yalentin , Mignard, Jacques Courtois ( le Bourguignon), Sébastien Bourdon , Joseph Vernet , etc.
Ces dernières salles, je le répète , ne sont pas plus importantes que certains cabinets d'amateurs exclusifs , qui se font une occupation et un point d'honneur de réunir les principaux noms de telle ou telle école qu'ils affectionnent par dessus les autres. Mais voici que la galerie de Florence reprend bientôt sa supériorité sur toutes les collections particulières. Deux salles, parmi lesquelles une de ses plus vastes, sont remplies de la base au faîte par des portraits de peintres de toutes les époques et de toutes les écoles , faits en grande partie, comme des autographes , par les maîtres mêmes dont ils conservent les traits; leur nombre, si je les ai bien comptés,
LES MUSÉES D'iTAUE.
s'élève à plus de trois cent quatre-vingts. Est-il besoin de faire sentir le prix inestimable d'une telle collection , l'intérêt puissant qu'elle inspire, l'espèce de recueillement religieux, de piété véritable , que l'on éprouve à la vue de tous ces hommes illustres , qui ont habité des contrées diverses , vu des temps autres, parlé des langages différents, mis en usage des procédés opposés , qui ont été rivaux de pays, d'écoles , de manières , de personnes , mais qu'a tous réunis la sainte fraternité de l'art, dont ils sont les plus nobles représentants, dont leurs noms forment les plus glorieux emblèmes ? Ce fut le cardinal Léopold, des Médicis , qui commença à rassembler cette collection unique. Il avait acquis plusieurs portraits de peintres antérieurs à son époque ; il invita les plus célèbres parmi ceux qui vivaient de son temps à lui envoyer aussi leurs portraits , et l'habitude de cet envoi , continué après sa mort jusqu'à nos jours , a successivement grossi les richesses de la Salle des Peintres, dont il a fallu déjà doubler le local. La statue en marbre de son fondateur s'y voit dans une niche près de la célèbre et admirable urne antique, appelée V aso Mediceo , dont les bas-reliefs représentent le Sacrifice d'Iphigénie. Des branches de vigne, sculptées sur les bords supérieurs du vase , tandis que des feuilles d'acanthe en enveloppent le pied , indiquent que ce vase n'était point , malgré sa forme , une urne véritable , une urne funéraire , mais ce que les Grecs nommaient un cratère, parce qu'on y préparait le mélange de vin et d'eau nommé crasis , qui servait aux repas. C'est dans cette espèce de réservoir qu'allaient puiser les échansons pour donner à boire aux convives , qui étaient assis à peu de distance les uns des antres , mais ayant chacun sa petite table devant lui (1). Le plus ancien portrait de l'école florentine que possède
(1) Voir les Illuslrazioni dei monumenlï délia galeria Borghese, par Yisconti.
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la collection degV Vffiz4 est celui de Masaccio. Il est fâcheux de n'y pas trouver ceux de Giotto et de Cimabuè*. C'est une lacune que Florence, leur patrie, devrait essayer de combler à tout prix, ce qui est possible, puisque les portraits de ces deux antiques fondateurs de l'école existent ailleurs, et sont connus. Mieux vaudraient, pour leurs noms, de simples copies que des cadres vides. L'ordre de placement est judicieux. C'est à peu près celui des dates, des époques, tout en réservant néanmoins les meilleures places aux tableaux que rend supérieurs, soit le nom du peintre plus éminent qu'ils représentent, soit leur exécution plus belle. Raphaël, par exemple, est dans le centre bien éclairé d'un panneau, à une place d'honneur, ayant au-dessus de lui son maître Pérugin, au-dessous Jules Romain, son meilleur élève. Outre ces trois portraits, ceux qui me semblent mériter, par la beauté de l'exécution, le plus d'attention et de faveur, sont, dans l'école florentine, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Andréa del Sarto et Christoforo Àllori , auxquels on peut joindre le Parinigianino (Francesco Mazzuola ï ; parmi les Vénitiens, Giorgion, Titien etTintoret; parmi les Bolonais, Annibal Carrache, Dominiquin , Guide, Guerchin, Carlo Dolci ; parmi les Flamands, Jordaens, Rembrandt, Gérard Dow. Quant aux Espagnols, ils ne sont représentés que par le Valencien Ribera, que les Italiens veulent à toute force, eti le faisant naître à Gallipoli, mettre au nombre des peintres napolitains, et par deux portraits de Velazqucz, fort beaux, dont l'un est certainement du pinceau de ce maître. Le second peut être une répétition faite dans son atelier. La présence de Velazquez dans cette collection s'explique par les deux voyages qu'il fit en Italie, f un sur le conseil de Rubens, l'autre sur Tordre de Philippe IV, et pour rapporter à ce prince des tableaux, des statues, des médailles. Quant aux Espagnols qui n'ont point quitté leur pays, même les plus fameux, Muriilo, Alonzo Cano, Zurbnran, Morales, etc., on
LES }H SJ.I S D'ITALIE.
les cherche vainement au milieu de cette fouie. C'est encore une lacune, et que l'on peut remplir aisément. De tels noms sont nécessaires dans une telle collection, et leur absence nuit plus que ne peut servir la présence d'un nombre centuple de médiocrités, par exemple, de tous ces peintres et peintresses du dix-huitième siècle, oubliés déjà , et qui, par le don de leurs portraits à la galerie de Florence, onl trouvé l'ingénieux moyen de se rendre immortels.
Entrons enfin dans la Tribuna.
C'est le nom que l'on donne à la plus vaste, la plus ornée, la plus importante salle du musée deyV Uf/lzi, vrai sanctuaire de l'art, où sont réunies face à face les plus précieuses reliques de la statuaire des anciens et les plus admirables œuvres de la peinture des modernes, parmi celles que possède ce riche musée.
La Tribuna est une salle octogone, d'un diamètre de vingt et un pieds, ayant la forme d'une coupole, et qu'éclairent de hautes fenêtres, garnies de rideaux, dont la disposition bien entendue répand une lumière égale et suffisante sur tous les objets. Elle fut ajoutée par l'architecte Buontalenii à la galerie que Yasari avait élevée précédemment. Les arabesques en nacre de perles , dont Poccetti orna le dôme, et un pavé de marbre, sinon d'un goût très pur, au moins d'une riche matière, complètent sa supériorité sur toutes les autres salles. C'est à ces circonstances qu'elle a dû l'honneur d'être choisie pour rassembler, en un si petit espace, tant de chefs (l'œuvre dont le nom remplit le inonde.
Le plus célèbre morceau de sculpture est la Vénus dite de Médicis. Elle fut trouvée, vers le milieu du quinzième siècle, à Tivoli, dans la villa Adriana, avec plusieurs autres statues grecques. Elle était alors brisée en treize endroits, au cou, au milieu du corps, aux cuisses, aux genoux, audessus des pieds. Mais il fut aisé, les ruptures étant régu-
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lières, de rajuster tous ces morceaux. Néanmoins on se crut oblige de restaurer entièrement le bras droit dans toute sa longueur, et le bras gauche jusqu'au coude. On eût mieux fait mille fois de la laisser mutilée comme noire Fénus de Milo, et d'abandonner à l'imagination du spectateur le soin de la compléter. Ces restaurations, quoique exécutées avec intelligence et bonheur, se font cependant bien reconnaître, et présentent, surtout dans les mains, une sorte de gaucherie maniérée qui n'est pas dans le reste de l'ouvrage antique. Cette Vénus fut apportée à Florence vers 1680, sous le pontificat d'Innocent XI et le gouvernement de Cosme III. Ce fut alors qu'elle prit le nom qui lui est resté.
Petite et mignonne, comme on sait, car elle n'a pas tout à fait k pieds 10 pouces de l'ancienne mesure française, la Vénus de Médicis passe pour le modèle des proportions de la femme, comme l'Apollon du Belvédère pour le modèle des proportions de l'homme. Le travail est d'ailleurs si parfait, la tête si belle, le corps si gracieux, tous les détails si fins, et l'ensemble si plein de charmes, que l'on n'aurait point manqué d'attribuer cette statue aux plus célèbres sculpteurs antiques, à Phidias, Praxitèles, Poiyclète ou S'cèpas, par exemple, si une inscription gravée sur sa base, et fidèlement copiée, dans le quinzième siècle, de l'inscription primitive, n'apprenait qu'elle est due au ciseau de Cléômène, fils d'Apollodore, Athénien. Peut-être, au lieu du nom deCléomène, fallait-il lire celui d'Alcamène, Athénien aussi, et le plus grand statuaire grec entre Phidias et Praxitèles, duquel Pline (lib. 34, cap. 8) cite une fameuse Vénus qui était à Rome de son temps. Sinon, c'est un artiste inconnu, que Pausanias ne nomme pas une seule fois dans tout
1 son livre, et que cette œuvre seule nous a révélé. Elle suffit, du reste, pour le placer au premier rang, car si les copies et le moulage ne l'avaient pas répandue avec profusion, la
j Vénus de Gléomène mériterait assurément qu'on fît, pour
l'admirer, le voyage de Florence, comme on allait jadis de toute la Grèce au temple de Gnide admirer la Venus de Praxitèles, celle de qui l'on disait qu'elle était parmi les Vénus ce que Vénus est parmi les déesses, et chez qui le sentiment, l'expression de la vie éclataient avec tant de vérité, qu'Ovide affirmait que si elle restait sans mouvement, c'était parce que la majesté divine lui commandait l'immobilité.
Virginis et vera faciès, quam vivere credas, Et, si non obstel reverentia, posse movere.
On attribue au même sculpteur, à Cléomène, mais sans autre preuve qu'une certaine similitude dans le style et l'exécution, un aulre chef-d'œuvre de la galerie degV Uffizi, presque aussi célèbre que la Vénus, le petit Apollon, haut de quatre pieds, qu'on appelle VApollino, Celui-ci a sur la Vénus l'avantage d'être entièrement composé de morceaux antiques, avantage bien rare et d'un prix inestimable. Si l'Apollon du Belvédère peut être justement appelé le modèle du sublime, l'Apollino mérite également d'être appelé le modèle du gracieux. Cette réflexion, que le judicieux Mengs a consignée dans ses Œuvres (lom. 2, page 47), est aussi la première qui vienne à l'esprit de l'observateur. L'attitude pleine de désinvolture et d'abandon, le mouvement svelte et délié, les formes charmantes, l'expression de tête riante et d'une finesse un peu maligne, tout concourt à faire de l'Apollino la plus gracieuse figure qui puisse apparaître à l'imagination créatrice du statuaire. Le travail du ciseau n'est pas moins achevé. On doit admirer surtout l'exécuiion de la chair, de la peau, qui sont rendues avec une délicatesse, une morbidezza, comme disent les Italiens, capable de faire illusion. C'est ce procédé que semble avoir imité Canova dans la belle exécution de sa Madeleine.
U Apolline) n'est à la galerie de Florence que depuis 1780. Il y avait été dès longtemps précédé par le Faune, morceau
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du meilleur siècle de la statuaire grecque, dont Michel-Ange retoucha les bras et la tête, mais avec tant de bonheur et de goût, que cette restauration n'est pas appréciable, et que l'œuvre entière semble de la môme main. Ce Faune, entièrement nu, que Maffei regarde comme Tune des plusbelles statues que nous ait léguées l'antiquité, et que l'on attribue communément à Praxitèles, sans autre garantie cependant que la perfection même du travail, est représenté jouant, avec les mains, des crotale?, ou petites cymbales grecques, et, avec le pied droit, du scabile, petit instrument formé par un soufflet, et qui rendait un son assez semblable à celui de ces chiens ou de ces oiseaux de bois dont s'amusent les enfants. Il est, comme tous les Faunes, gai, vif, plein de pétulance et de légèreté.
Près de lui se trouve le fameux groupe des Lutteurs (la Lotta). Son mérite principal, comme celui du Laocoon, est de représenter avec une précision parfaite, non plus le corps humain à l'état d'immobilité, mais des corps en mouvement, de représenter la tension des muscles , le gonflement des veines, tous les phénomènes de la force active, tous les efforts du combat. Sous ce rapport, le groupe des Lutteurs peut défier l'observrtion du plus sévère anatomiste, comme il peut défier le jugement de l'artiste le plus difficile pour la précision du dessin et l'élégance des lignes, dans cet enchevêtrement de membres que présentent deux hommes aux prises. L'expression d'ailleurs ne manque pas plus que l'exactitude anatomique. La tête du vaincu, qui est de l'antique pur, offre bien, dans son œil morne, dans ses traits stupéfaits et convulsifs, le dépit, le chagrin, la fureur impuissante, tandis que la tête du vainqueur, quoique terminée par des retouches modernes, respire toute la satisfaction, tout l'orgueil de la victoire.
Reste une figure difïicile à nommer, dont nous avons une copie en bronze clans le jardin des Tuileries. C'est un
homme au visage commun et grossier, au front déprimé , à la chevelure courte et rude, dont l'attitude gênée ne le présente ni assis, ni à genoux ; qui est accroupi devant une pierre sur laquelle il aiguise son couteau. Les Italiens l'appellent VArrotino; mais nous lui avons donné plusieurs noms, le Rémouleur, le Rotateur, et aussi Y Espion, parce que sa tête tournée et son regard en l'air semblent exprimer que son attention se porte sur toute autre chose que son action manuelle. Les uns ont vu dans cette figure un Cincinnatus , d'autres un Manlius Capitolinus, d'autres Milicus ou Accius Navius; ceux-là prétendent que c'est l'esclave qui découvrit la conspiration des fils du premier Brutus pour rétablir les Tarquins ; ceux-ci que c'est l'esclave qui surprit la conjuration de Catilina. Mais toutes ces suppositions sont tombées devant l'évidence. Parmi les pierres gravées de la collection actuelle du roi de Prusse , il en est une , décrite par Winckelmann, qui représente le supplice de Marsyas. Devant le condamné, déjà lié à l'arbre , se trouve la figure, exactement semblable à VArrotino , du Scythe qui fut chargé d'écorcher le malheureux rival d'Apollon. On retrouve le même personnage, ayant la même attitude , dans toutes les représentations de l'histoire de Marsyas, dans un bas-relief de l'ancien Saint-Paul hors des murs , à P\ome, dans un autre bas-relief de la galerie Borghèse , et sur le revers de plusieurs médailles antiques. Il est hors de doute, comme l'affirme l'antiquaire Zannoni, dans ses illustrazïoni de la galerie de Florence, que le Rémouleur, le Rotateur, l'Espion, le Cincinnatus, l'esclave surprenant le secret des conjurations, tous ces personnages enfin ne sont autres que le Scythe qui écorcha Marsyas.
Ces excellentes statues antiques, au centre desquelles siège la Vénus de Médicis, sont rangées face à face , et comme en rond, sous la rotonde de la Trïbuna. Les tableaux, suspendus aux murailles, forment autour d'elles un
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cercle plus vaste. J'aurais désiré, je l'avoue, qu'il y en eût un moindre nombre, pas plus, au besoin, que de statues, mais que tous eussent pu lutter également de mérite et de célébrité avec ces admirables restes de l'art antique. Au lieu décela, bien des morceaux, comme tant d'hommes, hélas ! dans la société, sont au-dessous de leur place , en ce sens qu'ils ne répondent pas suffisamment à l'honneur qu'on leur a fait en les introduisant dans la Tribuna. Pourquoi, par exemple, un Schidone très enfumé et presque invisible? pourquoi un Domenico de Paris Alfani, peintre qui n'est guère connu que pour avoir été condisciple de Raphaël sous le Pérugin? pourquoi un Clovis Carrache, que ce nom de famille écrase? Voilà pour les noms propres. Il en est ainsi de certains tableaux de maîtres. Assurément Jules Romain , Guide, Guerchin, Ribera, méritent bien l'entrée du sanctuaire. Mais les œuvres qui les y représentent sont-elles au niveau de la renommée de leurs auteurs et de la célébrité du lieu ? Connaîtra -t-on bien Jules Romain par sa pauvre Madone, Guide par sa Vierge à mi-corps, Guerchin par son Endymion endormi , Ribera par son Saint Jérôme écoutant la trompette miraculeuse? non; il faudra qu'on aille retrouver ces maîtres à Rome, à Bologne, à Naples. Pour Guerchin, il suffisait de sa Sibylle Samie, bien supérieure à Y Endymion y et dans laquelle éclate sa merveilleuse entente du clair-obscur; pour les autres, il valait mieux qu'ils fussent tout à fait absents.
Parlons des grands noms dignement représentés.
Des écoles étrangères, il n'y a qu'Albert Durer, Lucas de Leyde, Van-Dyck et Rubens. Ils ont là, le premier, une Adoration des Rois du plus haut style; ie second, un beau Christ couronné d'épines; le troisième, deux magnifiques portraits, celui de Charles-Quint, à cheval, auquel un aigle apporte la couronne de laurier, et celui d'un personnage, vu
1 yi LES MUSÉES D'ITALIE.
presque jusqu'aux pieds, que l'on croit être Jean de Montfort; le quatrième, enfin, une vigoureuse et brillante allégorie représentant Hercule entre Vénus et Minerve, ou la Force en ire le Yicc et la Vertu, c'est-à-dire cette allégorie qu'on trouve dans Xénophon, et que Socrate racontait à Arislippe pour l'encourager à l'étuck de la sagesse.
L'école florentine est naturellement la mieux dotée parmi les écoles italiennes. Après un très bon tableau du Pérugin, qui représente le sujet favori de son temps, une Madone assise entre quelques bienheureux, dans une sorte de temple ou composition architecturale ouverte sur la campagne, il faut citer, pour marcher à peu près par ordre de dates, une bien précieuse curiosité: un tableau de chevalet, peint par Michel-Ange. Je n'en ai vu que deux, au moins authentiques, dans toute l'Italie. Celui-ci réunit, dans une forme ronde, la Vierge agenouillée qui présente, par-dessus son épaule, l'enfant Jésus à saint Joseph, et, sur les derniers plans, des figures nues comme sortant du bain. Il fut fait pour un certain gentilhomme de Florence nommé Agnolo Doni, lequel, ayant d'abord trouvé trop élevé le prix fixé par Michel-Ange ( 70 écus \, s'empressa d'en donner le double, que lui demanda fièrement l'auteur, dans la crainteque celui-ci n'augmentât encore la valeur de son œuvre. On sait que Michel-Ange faisait profession de n'estimer que la fresque, et de mépriser la peinture de chevalet. « C'est, disaitil, une occupation de femme. » On aurait pu, quand il conseillait ainsi de l'abandonner, lui répondre comme au renard qui a la queue coupée :
Mais tournez-vous, de grâce, et Ton vous répondra.
ï,e fait est qu'il n'a pas réussi dans ce genre. Bien que Yasari c ite ce tableau clans la galerie degV Uffizi comme l'un des plus beaux parmi le petit nombre de ceux qu'a laissés Michel-
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Ange, il ne faut y chercher cependant, ni la simplicité de la composition , ni le moelleux de la touche, ni l'expression fine et gracieuse. C'est un sujet tourmenté, un pêle-mêle de lêtes et de bras, du plus hardi dessin sans doute, et même d'une grande finesse d'exécution , mais auquel ses contours durs et son coloris sec enlèvent tout charme et tout agrément.
Comme Michel-Ange, si grand a la chapelle Sixtine, est terrassé, est écrasé dans la Tribuna par son jeune rival ! Cette salle réunit six ouvrages de Raphaël, que Ton peut ranger ici dans l'école florentine, puisqu'il en est sorti pour fonder l'école romaine. Par une heureuse rencontre, ils sont de ses trois manières (lesquelles, à vrai dire, ne sont qu'un progrès plus marqué dans une seule et même manière) et montrent ainsi les commencements, la marche et la perfection de cet incomparable génie, que la mort seule empêcha d'arriver à une perfection plus grande encore. De sa première manière, il y a le portrait d'une dame florentime inconnue, vue à mi-corps, assise, et qui est peinte dans le goût de Léonard de Vinci, avec la même finesse, mais avec plus de timidité. De la seconde manière, il y a deux Saintes- Familles, toutes deux composées seulement de la Vierge et des deux enfants, toutes deux sur bois avec des fonds de paysages. L'une, connue sous le nom delà Vierge à l'oiseau ou. au Chardonneret ( la Madonna del Cardcllino ) , fut faite pour un certain Lorenzo Nasi, et à Florence, lorsque Raphaël y vint, attiré par la réputation de Léonard. Ce tableau faillit périr sous un éboulement du Monte-Giorgio, qui engloutit la maison de Nasi. Maison en retrouva les fragments, qui purent être rajustés. Je puis me dispenser de parler longuement de cette composition ravissante, où l'on voit la Vierge assise, un livreà la main, tandisque l'enfant Jésus, deboutentre ses jambes, et le pied sur son pied, présente un oiseau à son jeune ami saint Jean avec cet ineffable regard de sainte affection
que Raphaël lui a quelquefois prêté. Elle est en effet bien connue par la gravure. L'autre Sainte-Famille, qui n'a, que je sache, aucun nom particulier, est plus étudiée peut-être, et d'une composition plus vive, plus animée; les têtes, surtout celles des deux enfants, ont une grâce et une vérité parfaites ; et pourtant ce tableau est moins attrayant que l'autre, qui, plus simple et plus modeste, est d'un effet vraiment enchanteur.
De la troisième manière de Raphaël sont ses trois autres ouvrages, Saint-Jean dans le Désertées portraits de Jules II et de la Fornarina. Le Saint Jean, dont Tunique défaut est peut-être une trop grande jeunesse, est très connu, parce qu'il en fut fait plusieurs répétitions dans l'atelier de Raphaël, et si bonnes, que l'on a longtemps mis en doute quel était le véritable original. Mais une circonstance matérielle, jointe à son éclatante bauté, décide la question pour le Saint- Jean de la Tribuna. C'est qu'il est sur toile , et toutes les répétitions sur bois. Or, l'on sait que le Saint-Jean primitif, destiné au cardinal Golonna, qui en fit cadeau à son médecin Giacomo da Carpi, des mains duquel il passa dans la galerie Médicis, fut peint sur toile. Tout le détail du tableau répond, d'ailleurs, à cette démonstration. Quant aux deux poitrails, celui d'un pape et celui d'une courtisane, ils pourraient être surpris de se trouver ensemble, s'ils n'étaient rapprochés et comme apparentés par l'égal mérite de l'exécution. Le portrait de Jules ll% dont il existe aussi plusieurs répétitions, dans la galerie du palais Pitti , au musée de Naples et à la National- G aller tj de Londres, est d'une conservation, d'une vivacité de coloris, qui semblent incroyables après plus de trois siècles. Pour le portrait de la Fornarina, fait à l'époque et dans le style de l'admirable Suovatore di Plolino, que nous trouverons à Rome, c'est encore une de ces œuvres étonnantes que nulle description , nul éloge ne peuvent suffisamment faire connaître et apprécier.
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On a cependant quelque déplaisir à voir le visage si frais, le s traits si riants, si pleins de vie et de santé de cette beauté funeste dont l'amour égoïste et jaloux abrégea, dit- on, les jours précieux du plus grand des peintres, que la médecine, plus aveugle encore que l'amour, acheva de jeter au tombeau. (1) La Fomarina est représentée dans un costume assez bizarre : vêtue à peu près comme une bacchante, elle porte sur l'épaule gauche une peau de panthère, la m»me que Raphaël peignit dans le Saint- Jean et dans le tableau de la AI a donna deiV Impannata. A l'époque où Vasari écrivit son livre, le portrait de la Fornarina appartenait à Matteo Botti, guarda-robba du grand-duc Cosme 1er, auquel il le laissa par testament.
La Tribun a ne possède rien de Léonard de Vinci ; mais un tableau qui lui fut longtemps attribué, et qui est de son éminent élève Bernardino Luini, représente honorablement son école ; c'est une Hérodiade à mi-corps, recevant de la main du bourreau la tête de saint Jean-Baptiste. Je crois avoir fait un suffisant éloge de ce tableau et de son auteur, en disant qu'on l'avait longtemps cru de Léonard. Les deux autres grands Florentins, Fra Barioiommeo délia Porta et Andréa del Sarto (Andréa Vannucci), que nous aurons occasions de mieux apprécier dans la galerie du palais Pitli, ont ici de simples échantillons, mais dignes de noms si célèbres. Les prophètes Job et haïe, par Fra Bartolommeo, sont peints dans la grande manière de son Saint-Marc, sans l'égaler pourtant. Quant à la Madone d'Andréa del Sarto, qu'il a représentée sur un piédestal entre saint François et saint Jeanl'Évangéliste, c'est un des plus parfaits ouvrages de ce peintre éminent, où l'on peut admirer, d'une part, la composition toujours harmonieuse, l'expression des têtes, la grâce
(1) Raphaël fut tué par une saignée pratiquée dans une fièvro d'épuisement*
des attitudes ; de l'autre, la finesse du pinceau, la transparence des couleurs, la merveilleuse perfection du clair-obscur. On peut citer encore comme sortant de l'école florentine, un Massacre des Innocenta, vaste composition réunissant plus de soixante-dix figures en différents groupes, peinte par Daniel de Volterre, élève et imitateur de Michel-Ange, par lequel il fut souvent aidé.
Passons aux autres écoles. Corrége, dont nous avons trouvé les plus grandes compositions au musée de Parme, a quatre ouvrages dans la Tribunal une Tête d'Enjant presque colossale, étude peinte sur papier ; une Tête de saint Jean- Bapînte dans le bassin ; une Vierge en Egypte, tenant l'enfant Jésus, charmant petit tableau qu'il fit à vingt ans pour l'église des Franciscains de Parme, qui le lui payèrent cent ducats; enfin une autre Vierge, adorant l'Enfant Jésus, présent d'un duc de Mantoue à Gosme II de Médicis. Ce dernier ouvrage, le plus important des quatre, rappelle bien toute la beauté d'expression, toute la tendresse de sentiment, toute la fraîcheur de coloris, qui distinguent Corrége. 11 est, d'ailleurs, remarquable par un détail assez bizarre; la même draperie qui enveloppe le corps de la Vierge, lui sert aussi de coiffure par l'un des bouts, tandis que sur l'autre bout est couché l'enfant Jésus, de sorte qu'il serait éveillé par le moindre mouvement de la tête de sa mère. Cette circonstance, un peu puérile peut-être, semble expliquer l'immobilité des personnages, et donne au spectateur comme une sorte d'anxiété qui n'est pas sans charme. Après Corrége viennent deux de ses imitateurs, leParmigianino et Baroccio, pour lesquels, je l'avoue, je ne professe pas une admiration bien vive, parce qu'ils ont outré, le dernier surtout, ce que le style de leur maître a de maniéré et de mignard, sans lavoir égalé, même de loin, dans ses qualités merveilleuses.
L'école vénitienne n'a pas de nombreux représentants
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dans la Tribuna. Rien de Belliiu, rien de Tintoret, rien de Scbastiano del Piombo; ua seul Paul Véronèse, la Madone et le Bambino, entourés de saint Jean, de saint Joseph et de sainte Catherine, ouvrage important, quoique les figures soient à mi-corps, et qui méritait une meilleure piace que le dessus de la porte; mais en revanche, trois morceaux de Titien, et du premier ordre. D'abord, ses deux Vénus, placées face à face, et dont la réunion augmente encore le prix. Elles sont bien connues par des copies et des gravures. L'une, qui est un peu plus grande que nature, et derrière laquelle se tient debout un Amour, s'appelle improprement la Femme de Titien, car, quoique père de deux fils qu'il eut dans sa vieillesse, il ne fut, je crois, jamais marié. L'autre, qui représente, à ce qu'on suppose, la maîtresse d'un duc d Urbin ou de l'un des Médicis, est connue en France sous le nom de la frémis au petit chien. Toutes deux sont entièrement nues, et peintes de cette touche vigoureuse et tendre dont Titien seul eut le secret. La dernière, cependant, supérieure à l'autre par la finesse du dessin, le charme de l'attitude, la beauté du visage où respire la volupté, jouit à juste titre d'une plus grande renommée. Il y avait une difficulté immense à peindre ce corps de femme, dont la vie seule colore un peu la blancheur, étendu sur un drap blanc, en avant d'un fond éclairé, lumineux, n'ayant enfin autour de lui nul contraste, nul repoussoir. Titien s'est joué à plaisir d'une telle difficulté, et sa Vénus mérite de tous points qu'on la nomme, comme fait Algarotti, la rivale de la Vénus de Médicis. Audessous d'elle se trouve un excellent et magnifique portrait du cardinal Beccadelli, que Titien peignit à Venise en 1552, lorsque ce prélat y vint en qualité de nonce du pape. L'artiste était alors dans sa soixante-quinzième année ; mais , comme il peignit encore vingt ans plus tard, c'est presque un ouvrage de jeunesse.
Les Bolonais ne sont pas plus nombreux que les Vénitiens.
Une Bacchante d'Annibal Carrache, un beau portrait du cardinal Agucchi, de Dominiquin, et un Saint-Pierre devant la croix, de Lanfrauc, avec les ouvrages de Guide et de Guerchin que j'ai déjà cités, forment toute la part de l'école bolonaise. Que l'on y ajoute trois tableaux du vieux Mantegna, uns Circoncision, une Adoration des Bois, une Résurrection, tous trois peints dans un grand style, avec sa patience et sa correction ordinaires, et l'on aura le catalogue complet de cette célèbre collection de la Tribuna, l'une des plus riches, assurément, et des plus admirables qu'il y ait au monde.