‹ Les musées dA̓ngleterre, de Belgique, de Hollande et de Russie: guide etChapitre 11 sur 38 · Voir an Tolume des Muséei d'Allemagne, pa^es 38 et swir · texte numérisé non relu

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Non, c'est bien un original, mais- usé, frotté, dégradé, et, ce qni est pire, bêtement réparé» A cause du bœuf blanc, on a désigné ce petit tableau sous le nom de Y Amant de la belle Europe. mythologie î c'est un bœuf qu'on prend pour Jupiter ravissant la fille du roi de Phénicie, la mère de Minos et de Rhadamante ! — un petit Paysage j d'Adam Pynacker, remarquable par sa lumière brumeuse ; — le très-beau portrait d'un honmie très-laid, d'un vrai gueux de mer, à mettre parmi les grands chefs-d'œuvre de Rembrandt ; — la Vue d'une rivière traversée par du bétail, de ^alomon Ruysdaël, excellente pour ce frère aîné de Jacques, qui n'a pas fait de meilleure œuvre que l'éducation de cet illustre élève ; — de Jacques Ruysdaël lui-même, une grande vue de son cher Château de Bentheim, qu'il a tant de fois reproduit, sous toutes sortes d'aspects, toujours avec amour et un soin prodigieux. Mais que font, au premier plan, ces trois lourdes figures de promeneurs? Hélas î quelque barbouilleur d'ense^es s'est imaginé de tracer sur les bords de la Moselle l'épisode évangélique des pèlerins d'Emmaus. Ce sont le Christ et ses deux disciples. Un si choquant contraste enlèverait au tableau toute sa poésie, partant son premier mérite, si l'on ne se rappelait que notre Claude, tant de fois aussi gâté et déshonoré par ses aides, avait soin de dire qu'il donnait les figures de ses paysages « par-dessus le marché. » On peut admirer sans réserve un simple Champ de blé éclairé par un coup de soleil, ainsi qu'un Chemin dans le bois, sombre et triste ; là Ruysdaél seul a mis sa main et son âme ; — une Fête de saint Nicolas, par Jean Steen. Cette amusante scène de famille, où l'on voit le patron des enfants leur apporter des bonbons ou des. verges, est presque égale à l'autre fameuse Scrint Nicolas que possède Amsterdam; puis une autre composition du même peintre humoriste, le Malade imaginaire qui se croit des pierres dans la tête ; puis un Tobie guérissanrion père en présence de l'ange Raphaël, scène biblique prise et traitée en charge, et remarquable par le

combat de trois lumières, une chandelle, une lanterne et le feu de la cheminée ; — une belle page de David Téniers, fine de touche, argentée de ton, mais toujours cette éternelle tabagie, qu'il se complaisait à peindre comme un Flamand à s'y renfermer ; — (je citerais ici deux petits portraits en pied par Gérard Terburg, qui mériterait une place et une mention en cet endroit, s'ils n'étaient usés et dégradés à ce point qu'ils sont presque invisibles. Terburg manque à Rotterdam) ; — un Atelier- de maréchal ferrant^ charmante page d'Adrien Van de Velde, qui sait, comme Albert Cuyp, peindre les animaux hors des champs ; — la^ Prise et Vincendie d'un village, par le fécond Philippe Wouwermans, composition fine, animée et d'un grand effet ; — enfin deux Paysages, du maître excellent qui a laissé tant d'excellents élèves, Jean Wynantz.

On pourrait ajouter à ces noms, dans la très-petite part des écoles étrangères, celui d'Albane, si la Danse d'enfants qui lui est attribuée n'était plus que douteuse, et celui de Murillo, sises deux Polissons, en proportions réduites, n'étaient évidemment, non pas l'esquisse, mais la copie trèsfaible d'un tableau connu.

Mais ce qu'il faut ajouter à cette division des belles œuvres de l'art, ce sont quelques tableaux que des dons ou des achats ont déjà réunis au legs de M, Boymans; entre autres : une grande Vue de Norvège, site sauvage, montagneux, volcanique, où le digne élève de Pierre Molyn, Albert Van Everdingen, se montre vraiment, pour le faire et la poésie, l'émule de Jacques Ruysdaël, auquel il révéla par ses tableaux la nature du nord ; — une Chasse au sanglier, d'Abraham Hondius. Égale à celles de Sneyders, par le mouvement, l'énergie et la vérité, non moins que par les proportions de grandeur naturelle, cette chasse est assurément l'œuvre principale d'un peintre dont le nom, hors de la Hollande, est presque entièrement incbnnu, et dont les autres productions sont habituellement fort loin de valoir celle-ci ; — des Poissoîis, autre échantillon très-

remarquable dun autre peintre encore plus inconnu, Albert Van Beyeren ; — un très-grand Intérieur, de Pierre de Hooghe , encore très-beau quoique ayant souffert, surtout dans les parties sombres; — une Jeune fille dans sa chambre , autre excellent intérieur de Nicolas Maës, digne de lutter avec les meilleures œuvres de Hooghe. en s'approchantde Rembrandt; — une Éducation de Jupiter, par J. Jordaëns, qu'on pourrait attribuer à Rubens sans nulle injustice ; — une magnifique Corbeille de fleurs, morceau capital de Rachel Ruysch; — une belle et profonde Vue de forêt, par Anthony Waterloo ; — un très grand et très-fin tableau de Nature morte, par Jean Weenix; — enfin une Famille à cinq personnages, trèsbeau groupe de portraits, où Ton commence à connaître Barthélémy Van der Helst, de qui Amsterdam nous montrera bientôt les chefs-d'œuvre. Le Louvre, qui n*a de lui qu'une simple réduction, devrait s'estimer très-heureux d'avoir conquis une telle page. En somme, ces récentes et heureuses additions au cabinet légué par M. Boymans, promettent au musée de sa ville natale un brillant avenir par une continuelle extension.

Seconde catégorie. Tableaux utiles et curieux pour l'histoire de l'art (et très-utiles, ajouterai-je, à consulter par les amateurs qui veulent clairement reconnaître, dans l'école hollandaise, la différence entre les maîtres et les élèves, entre les modèles et les imitations) : une Scène de village, par Abshoven, que l'on peut prendre pour œuvre de D. Téniers; — un Paysage-marine, de Henri Van Âvercamp , peintre à peu près inconnu, et duquel on ne sait rien, sinon qu'il vivait à l'époque de presque tous les maîtres hollandais , dans le dix -septième siècle ; — des Paysages, d'Abraham Begeyn , rappelant ceux de Nicolas Berghem ; — un Paysage, d'un autre peintre que l'on confond encore avec Berghem , Dirk Van Bergen , lequel ressemble pourtant davantage à Adrien Van de Velde,

dont il reçut les leçons ; — un Paysage italien, de Blink^liety dont le nom est à peu près inconnu, et les œuvres trèsrares, au moins sous son nom; — deux Portraits A' Arnold Boonen, encore œuvres rares d un peintre inconnu ; — un Clair de lune, d'Abraham Van Borsum, toujours confondu avec Van der Neer ; — une Scène d intérieur, de L» Boursse^ toujours confondu avec Pierre de Hooghe;— une Scène de village, de Baf^aël Gamphuysen, espèce d'Isaac Ostade grossi et alourdi, connu seulement parce qu'il fat le maître de Paul Potter; — deux Portraits de Corneille Janson Van Geulen, dont les ouvrages sont achetés d^ordinaire pour portraits de Van Dyck et quelquefois de Bembrandt ; — divers tableaux d'Albert Cuyp entièrement hors de ses habitudes : des Fruits, brillants et veloutés, moins fins, mais plus chauds, plus colorés que ceux de I^vid de Heem ; du Gibier mort, d'un beau faire, fort différent néanmoins des manières de Weenix et de Fyt; enfin les portraits en buste d'un homme et d'une femme, et celui d'un homme endormi. En admettant que ces portraits, assez simples, assez beaux, soient réellement dus au pinceau de Cuyp, ce que je n'oserais- affirmer, il parait évident que, s'il se fût adonné exclusivement à ce genre, il n'y aurait pas atteint pîus haut que la renommée secondaire de Van Ceulen ou de Van den Tempel ; — un charmant Paysage, de Conrad Dekker^ dont les tableaux passent généralement pour œuvres de Buysdael ; — une Kermesse^ de Corneille Droogsloot, prédécesseur des deux Téniers; — deux Paysages arcadiens, de Jean Glauber, tout à fait semblables à ceux de Gaspard Poussin; — un Laboratoire d^alehimiste, de Mathieu Van Heïïemont, toujours confondu, comme Abshoven, Molenaer et d'autres^ aree David Téniers; — quelques Paysans d'Italie, très-fins, très-délicats, par Guillaume de Heusch, imitant Jean Both à s'y méprendre; — deux Paysages, de Jean Yata Hujsum, devenu le peintre des fleurs ; — une Marine, de Jean Van der Kapelle, semblable à un Calme, de Van de Velde ; —

une Vue d'Amsterdam, par Jean Van Kessel, qui pourrait passer pour l'œuvre d'Hobbéma ; — un Paysage hollandais, de Jean Kobell (né en 1782, mort en 1814), trèshabile imitateur de Paul Potter ; — des Vues du Rhin, par Philippe de Eoning, tout à fait dans la manière de Rembrandt, dont il fut le disciple, avec les mêmes profondeurs éclairées des mêmes coups de lumière : excellents ouvrages d'un maître peu connu, du moins en France, et bien digne de Têtre davantage; — cinq Paysages, de Pierre Van der Leeuvir, dont les tableaux passent et se vendent partout pour des Adrien Van de Velde ; — un Paysage, de Jean Loten, encore semblable à Hobbéma; — un Paysage animé, de Théobald Michau, encore semblable à Téniers;

— plusieurs Portraits de Paul Moréelse, peu connu chez nous, et pourtant égal à Mirevelt; — un Baptême du Christ, par Jean Schoorel, lorsqu'il rapportait de Talelier de Raphaël le style romain, et avant qu'il retombât dans le vieux style flamand très-maniéré ; ^ — un Paysage, de Jacques Van Stry, copiste souvent heureux d'Albert Cuyp ; — deux beaux Portraits d'hommes , par Abraham Van den Tempel, confondu d'habitude avec Van der Helst ; — deux i^iites Scè'iies d^ intérieur, par Dominique Van Toi, heureux imitateur de Gérard Dow ; — une autre Scène, par Jacques Uchtervelt, dont les ouvrages sont dignes d'être attribués, soit à Metsu, soit à Terburg; — un Paysage, d'Abraham Verboom, encore imitateur de Ruysdaël et d'Hobbéma;

— un Camp, de Pierre Wouwermans, longtemps attribué au célèbre et fécond Philippe; — un Paysage dans les Dunes, de Jean Wouwermans, le plus jeune des trois frères, qui n'a laissé que de très-rares ouvrages dans la manière de Wynants, et quelquefois de Ruysdaël ; — une Marine, de Reinier Mons, surnommé Zeeman ( homme de mer , marin), rappelant encore les Calmes, de Van de Velde ; — une Réunion d'officiers de la garde bourgeoise, par Ludolf de Jong, très-beau groupe de portraits longtemps attribué à Van der Helst; — une Sainte Catherine, attribuée à

GnerchiB, et qui est signée kicolo Lozet di Simon, de Naples, peintre inconnu ; — enfin une Scène d'intérieur, de Jean-Baptiste Scheffer, intéressante au même titre que les ouvrages de Giovanni Sanzio, parce quelle est l'ouvrage du père de notre peintre éminent et regretté, Ary Scheffer.

Troisième catégorie. Tableaux utiles et curieux pour l'histoire du pays : le portrait en petites proportions de l'historien de la Hollande, Pierre Bor Christiaansozon, par Franz Hais ; — le portrait de Marie, femme du prince d'Orange Guillaume H, par Guillaume Honthorst, frère de Gérard Honthorst que les Italiens ont nommé délie Notti; — les portraits de Philippe de Nassau et de quelques autres personnages, par Mirevelt; — et celui de Guillaume III d'Angleterre, par Constantin Netscher. — ^ J'ajouterai à cette courte liste, et comme tenant aussi à la première catégorie, un portrait de Desiderius Erasme, né à Rotterdam. Que ce portrait soit d'Albert Durer, auquel on l'attribue, ou d'Hans Holbein, qui peignit plusieurs fois . le célèbre auteur de VÉloge de la Folie, il fut très-beau certainement. Mais, fort dégradé par trois siècles, il a bien plus souffert encore des maladroites retouches d'un badigeonneur, auquel le Conseil municipal en avait confié la restauration.

Cette ville, née, comme Versailles, d'un caprice de roi, cette ville, qui était, en 1250, un rendez-vous de chasse du comte Guillaume II au milieu de ce Bois devenu lune des plus belles promenades du monde, et qui est devenue elle-même la capitale palitique des Pays-Bas, possédait naguère deux musées. L'un , formé dans le palais de ce Versailles de la Hollande par le roi Guillaume II, a été, depuis sa mort (en 1850), vendu et dispersé. L'autre, propriété nationale, est établi à perpétuité , autant du moins que peuvent l'être les choses humaines, et doit vivre autant que la nation même à laquelle il appartient. Le local qui le renferme se nomme Mauritz-Huis. C'est une maison et non une galerie ; ce sont des appartements prépacés, dans l'origine, pour recevoir d'autres hôtes que de muets et immobiles cadres de peinture. Ce local est donc forcément mal conformé et mal éclairé pour sa destination. JVfais, si défectueux qu'il soit, il est préférable pourtant à celui que nous trouverons pour le musée d'Amsterdam, en ce sens au moins que les tableaux occupent les salles du premier étage, où ils ont plus d'air et de jour. Les salles du rezde-chaussée sont rempUes par une vaste et riche collection de curiosités, venues surtout de la Chine et du Japon. Qui donc, sinon les Hollandais, pouvaient les premiers faire connaître à l'Europe l'extrême Orient ? Mais, parmi toutes ces chinoiseries, aujourd'hui si fort à la mode, se trouvent aussi des curiosités européennes, c'est-à-dire historiques; par exemple, tont l'accoutrement que portait Guillaume le Taciturne le jour où il périt de la main d'un assassin

catholique, jusqu'à rénorme montre qui remplissait sa poche , et le pistolet qui le tua , et la balle extraite de sa blessure, et la sentence qui, par la loi du talion, frappa de mort le meurtrier. Ce sont là de saintes reliques pour la Hollande, sauvée par son génie, affranchie par son courage et sa persévérance.

Deux noms dominent tout le musée de la Haye : Rembrandt et Paul Potter.

On dirait que Rembrandt a fait une part de ses œuvres entre la Haye et Amsterdam, exactement comme il a fait une part de ses deux manières entre les deux moitiés de sa vie d'artiste. Amsterdam, où il n'alla s'établir que vers quarante ans, où il resta ensuite jusqu'à sa mort, semble avoir uniquement hérité des ouvrages de sa seconde manière, la {Jus large, la plus osée, la, plus savante, celle qu'on peut nommer son grand parti pris. C'est à la Haye, au contraire, où il établit d'abord son atelier et son école, au 'sortir du moulin de Leydendorp (vers 1630), que le fils du meunier Gerritsen a laissé les meilleurs ouvrages de son premier style, plus timide encore, mais plus étudié et plus délitîat. De sorte qu'en le trouvant d'abord à la Haye pour le retrouver ensuite à Amsterdam, on suit Rembrandt dans l'ordre véritable de son œuvre, et comme lui-même, pendant 'les deux moitiés de sa vie, l'a comprise et formulée. Son histoire peut donc à peu près s'écrire entre les deux villes qu'il habita successivement. Cinq pages de sa première manière sont réunies à la Haye : ainsi , un fin portrait de jeune homme, très-bien éclairé; ainsi, un second portrait, d'une finesse encore supérieure, qu'on appelle V Officier, à cause de son hausse-col militaire, mais qui pourrait bien être celui de Rembrandt lui-même à l'âge de sa première moustache. Il serait alors le premier de cette longue série de portraits autographes où Rembrandt s'est peint chaque année de sa vie, de l'adolescence à la vieillesse. Ainsi encore, la Suzanne au bain^ en figurines, datée de 1633, d'un dessin peu noble, d'une couleur ,

déjà prodigieuse ; ainsi , la Présentation au temple, également en figurines, où le groupe principal est éclairé d*un admirable coup de Ixmiière, comme la Femme adultère de la National Gallery, qui pourrait en faire le pendant. Cette Présentation y datée de 1631, est la première peinture authentique du maître, qui avait alors vingt-trois ans. Ainsi enfin, le chef-d'œuvre incomparable de cette première époque de la vie de Rembrandt, qu'on appelle la Leçon (Tanatomie du professeur Tulp. C'est la dissection d'un cadavre par un célèbre médecin du temps, devant sept autres médecins, desquels on a conservé les noms. Ce sujet est trop connu par les copies, par la gravure, par mille descriptions, y compris celle de Reynolds, pour qu'il faille autrement l'expliquer. Bornons-nous à dire que, n'exigeant point d'invention , point d'idéal , il convenait merveilleusement au génie réaliste et quelque peu grossier du peintre des Gueux. Rembrandt s'y élève à toute la distinction qu'il lui à été donné d'atteindre , car , autour de ce corps mort, tous les personnages vivants ont cette certaine noblesse de maintien et d'expression que donne toujours la science attentive et curieuse. Quant à l'exécution, à quoi bon la louer? A quoi bon dire que le don de vie est répandu sur cette toile fameuse? La Leçon dCanato^ mie passe unanimement pour le plus excellent ouvrage du maître avant l'époque où , pour excuser la fougue un peu désordonnée de son parti pris et ses audacieux coups de pinceau du premier jet, il disait que la peinture ne doit pas être flairée. « C'est, dit M. Maxime Du Camp, un tableau européen, universel, éternel, qui vivra traditionnellement dans les souvenirs, quand même il devrait être détruit, car c'est une des rares choses sorties des mains de l'homme qui soient belles absolument. » Si Ton pouvait lui trouver un défaut, ce serait celui d'être sans défaut. Voilà en quoi, pour un génie original , créateur , visionnaire , comme celui de Rembrandt, \à Leçon d'anatomie est inférieure à la Ronde de nuit.

Venons à Paul Potter.

Il était, comme on sait, un petit gentilhomme campagnard, que la vue de la nature, bien plus que les conseils de son père ou les leçons d'un certain Raphaël Gamphuysen, et cette universelle passion de Tart répandue dans Pair de la Hollande au dix-septième siècle, rendirent peintre de paysages et d'animaux. Dès qu'il fut célèbre , à peine adolescent, et déjà marié à la galante fille de l'architecte Balkenende, Paul Potter, conmae Rembrandt, vint s'établir à la Haye, puis à Amsterdam, où l'excès d'un travail opiniâtre le fit mourir, hélas! à vingt-huit ans, plus jeime de neuf ans que Raphaël. La Haye a gardé de ce précoce génie celle de ses œuvres qui non-seulement passe pour la première, mais qu'on peut déclarer unique en son genre : le paysage où sont réunis un jeune taureau brun, une vache et trois brebis, avec leur pâtre, tous de grandeur naturelle, et qu'on nonmie le Taureau de Paul Potter. Il le peignit en 1647, âgé de vingt-deux ans. C'était un incroyable coup d'audace. Par ses proportions inusitées, ce Taureau exigeait un système d'exécution tout différent de celui des maîtres antérieurs, et de Paul Potter lui-même. 11 fallait en inventer, en* créer un nouveau. C'est ce qu'a fait Paul Potter : il a peint d'abord ce tableau à la manière des grandes Chasses de Sneyders, avec un fort et profond empâtement dans les masses ; puis, sur ces masses empâtées presque jusqu'au relief, il a tracé des détails aussi finement terminés qu'une maison de Van der Heyden, qu'une fleur de Van Huysum, qu'un visage de Donner, aussi terminés que ses propres petits cadres de chevalet. Cette manière d'arriver, par deux systèmes différents fondus en un seul, à l'extrême perfection, est d'une observation pleine d'intérêt pour les artistes, qui ne se lassent point d'en admirer la combinaison et l'effet, et dont plusieurs déclarent que le Taureau de Paul Potter, envisagé dans la pratique, dans le travail du pinceau, est le plus étonnant ouvrage qu'ait produit l'art de peindre.

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Devant cette célèbre toile, qui fut payée à son jeune auteur 630 florins, le simple amateur pourra sentir s'éveiller en lui la même admiration que l'artiste. Il faut seulement qu'il cherche, à quelque distance, le point de vue qui convient le mieux à son œil ; et bientôt il apercevra un spectacle plus étonnant qu'aucun de ceux qu'ait jamais pu lui offrir le diorama : il verra des animaux vivants dans une campagne ouverte. Et pourtant j'oserai dire qu'il ne faut pas approuver l'essai victorieux de Paul Potter, et que tout artiste pourrait se perdre en voulant l'imiter. Qu'un portrait, que des personnages d'histoire soient de grandeur naturelle, bien; nous avons l'habitude de voir fort près de nous les hommes nos semblables, et de traiter avec eux à portée de la main ; mais, le plus habituellement, nous ne voyons les animaux, les troupeaux surtout , qu'à distance , dans le lointain. Un petit cadre, pour les peindre, est donc mieux adapté au sujet, car il les retrace à nos yeux comme nous avons coutume de les voir ; sans compter qu'un tel sujet ne peut jamais s'élever à la hauteur d'une composition dramatique, que ce n'est pas de l'histoire, pas même de l'anecdote. A l'appui de mon opinion, je n'invoquerai pas le témoignage des peintres d'animaux contemporains de Paul Potter, les Adrien Vande-Velde, les Berghem, les Karel-Dujardin ; je prendrai simplement celui de Paul Potter. Voyez, dans le tableau même, cet admirable fond, cette vaste prairie bordée d'arbres oïl paissent d'autres troupeaux; quelle profondeur de perspective , quelle lumière , quel air, quelle vie de la nature ! On se prend en quelque sorte à regretter que ces grosses bêtes du premier plan , si merveilleusement qu'elles soient reproduites, cachent une trop grande place du paysage ; on voudrait les traiter comme ces personnages souvent inutiles que les aides du Lorrain ajoutaient à ses tableaux ; on voudrait les éloigner pour mieux voir. Cette pensée sera peut-être, par plusieurs, traitée de blasphème ; mais je ne puis la retenir, et peut-être* que d'autres

Tapprouveront. Je les prie seuleïnent, pour qu'ils m'excusent et m'absolvent, de contempler sur4e-champ deux autres paysages de Paul Potter qui sont là ^ à la Haye, près du Taureau; entre autres celui (n** 113 du livret) qu'il peignit l'année suivante, 1648, et qu'on appela, à cause de la flaque d'eau où s'abreuve du bétail, la Vache qui se mire. J'espère que devant cette admirable toile, qui égale les plus célèbres d'Amsterdam, de Londres et de Saint- Pétersbourg, ils reconnaîtront avec moi que, par ses œuvres de petites proportions, Paul Potter ne mérite pas moins que par son Taureau gigantesque le juste sumom que lui ont donné ses contemporains, celui de Raphaël des animaux.

Prenons maintenant la série des maîtres que le musée de la Haye 'montre avec le plus d'oipieil. Ils spnt tous Hollandais de naissance , comme Rembrandt et Paul Potter, ou devenus Hollandais , comme les Ostade de Lubeck et les Netscher de Prague. Nous les nommerons, pour plus d'utilité, dans l'ordre alphabétique du livret.

Ludolph Backuysen : une grande Marine où Ton voit le retour à Maasluis, en 1691, de Guillaume d'Orange, devenu Guillaume III d'Angleterre, et ime autre Marine, plus petite , qui réunit deux qualités assez rares dans Backuysen ; elle est claire de ton et simple d'effet. On l'accepterait pour œuvre de Van de Velde. — Nicolas Berçhem : d'^abord un très-grand Paysage, pris dans les contrées méridionales, où Ton voit, non-seulement des animaux à leur taille naturelle, mais encore une femme nue, peinte à l'italienne. C'est une page unique dans l'œuvre du maître, et très^curieuse à ce titre , mais non de sa meilleure exécution, et dès lors doublement inférieure au Taureau de Paul Potter. Elle montre le danger de telles proportions pour de tels sujets. Puis un Combat de cavalerie dans un défilé de montagnes, qui, non moins curieux par le genre inusité , est très-supérieur comme œuvre d'art. Dans cette page magnifique, étonnante, pleine de mouvement, d'éner-

gie et d'expression farouche, on ne reconnaît plus Berghem qu'à quelques détails secondaires , ses rochers bruns , ses ronces du premier plan. Enfin une Chasse au sanglier, traitée avec toute Texquise finesse de Wouwermans. En somme, Berghem est très-grand à la Haye, plus grand , je crois, qu'en nulle autre collection. — Jean Both : un Coucher de soleil, plein de chaleur, de calme, de poésie, et vraiment italien, avec un autre paysage plus petit, italien de même et peut-être plus charmant encore. — Jean Breughel (de Velours) : quelques bons ouvrages faits en collaboration de Van Balen ou de Rottenhammer , et enfin un Paradis terrestre, dans lequel Rubens a peint le groupe d'Adam et Eve avec une finesse et une couleur admirables. Ce Paradis, où, sur un fond de forêt vierge égayée de mille fleurs, apparaissent une foule d'animaux de la terre et de l'air, est une page étonnante, prodigieuse, et d'une perfection que Breughel n'a jamais dépassée. — Philippe de Ghampaigne : le vivant portrait d'un homme que le livret appelle Joseph Govaerts*. — Albert Çuyp : un unique échantillon. Vite prise aux environs de Dordrecht, vaste tableau, et important sans doute, mais où Ton ne trouve pas, il me semble, l'ingéniosité de composition ordinaire à son auteur, et dont l'efifet lumineux est altéré par un ton grisâtre , moins doré que d'habitude et moins éblouissant de lumière. — Gérard Dow : l'un de ses plus précieux diamants, une Jeune femme avec son enfant au berceau, devant une fenêtre ouverte. Il ne manque à* ce petit cadre, dont la perfection ne peut être surpassée, qu'un nom consacré comme la Femme paralytique ou V École du soir. — Anthony Van Dyck : six portraits en médaillon de la famille Huyghens; celui du peintre Quentin Simons, enfin ceux qu'on nomme à tort

1. Si c*est le Govaerts, ou Gevartius, historiographe d'Anvers, dont le nom est donné, dans la National Gallery de Londres, à un merveilleux portrait de Van Dyck, il devient doublement prouvé que la National Gallery se trompe, car celui-ci n'est pas le même personnage. (Voir une note précédente , page 33.)

le duc et la duchesse de Buckingham , en pied. De ces trois derniers l'on peut dire, pour unique et suffisant éloge, qu'ils sont , comme quelques pages d'élite en Angleterre , en Allemagne et en France, le dernier mot de leur auteur, ce qui est presque dire le dernier mot de l'art du portrait. -^ G. Van Eckout : une Adoration des rois, digne de son maître Rembrandt. — G. Van Everdingen (qu'il ne faut pas confondre avec son frère Albert, le paysagiste des contrées du Nord) : les portraits de la famille du grand pensionnaire Steyn, réunis dans le sujet de Diogène à la lan^ terne y ouvrage plus que curieux, vraiment beau. — Gonzalès-Goques ; un très-intéressant cadre où le peintre s'est placé entouré de sa famille dans une galerie de tableaux connus. — Van der Hagen, aidé d'Adrien Van de Velde : vue du Rhynpoort à Amheim, excellente par le naturel et la simplicité. — Corneille de Harlem : un Massacre des In* notents, sujet afiFreux, plein d'affreux détails, mais assez belle peinture à l'italienne, semblable par le sujet aux /nnocents d'Amsterdam , différent par la composition , supérieur par le travail du pinceau. — Van der Heyden : un des plus grands et des plus fameux de ses fins ouvrages, la Vue de Vintérieur d'Anvers, où, comme dans la Fwe d'Amsterdam et beaucoup d'autres, Adrien Van de Velde a peint les figures et les animaux. — Hans Hemling : une trèsbelle Descente de croix lui est attribuée , conmie le Saint Jean à Pathmos de Rotterdam ; mais il me semble évident que Tune ainsi que l'autre est l'œuvre de Roger de Bruges, d'ailleurs excellente par la touche, l'expression et la conservation parfaite. — Hoekgeest : un Intérieur de V Église- Neuve à Delft, qui mériterait d'être attribué, non-seulement à Emmanuel de Witte , comme le sont toutes les œuvres d'Hoekgeest, mais à Guyp lui-même. — Melchior Hondekoeter : plusieurs tableaux de volatiles, entre autres le Corbeau dépouillé des plumes du paon, et de plus la Ménagerie du Loo, qui comprend, cette fois, bien d'autres animaux qu'une basse-cour. — Samuel Van Hoogstraten :

un vaste Portique, très-digne d'être rangé panni les belles œuvres de son maître Pierre de Hooghe, qui manque à la Haye. — Jacques Jordaëns : un de ses chefs-d'œuvre, digne de Rubens, Vénm suivie de ba>cchants et de baC" chantes. — Th. de Keyser : Y Assemblée des bourgmestres {f Amsterdam y lors de l'arrivée, en 1638, de Marie de Médicis, ouvrage très-distingué d'un peintre presque ignoré hors des Flandres, et qui devrait, avec dé plus nombreux ouvrages , prendre rang parmi les maîtres de son pays. — Van der Meer (né à Delft en 1632) : une Vue de la ville de Delft, prise du côté du canal, œuvre excellente et capitale d'un maître à peine connu , dont les ouvrages sont de la plus extrême rareté, et qu'il ne faut confondre ni avec le vieux Gérard Van der Méer, élève de Van Eyck, que nous avons trouvé au musée de Berlin*, ni avec Van der Neer, le célèbre peintre des clairs de lune. Dans cette Vv^ de Delft, le ciel et Teau sont étonnants. On y trouve, en outre, une lumière jetée à la manière de Pierre de Hooghe sur un paysage traité à la manière de Koning. — Gabriel Metzu : un grand sujet historique , VEmblème de la Justice, au bas duquel on est bien surpris, sinon bien charmé, de lire le nom de Metzu ; puis un Concert à trois musiciens , et un Chasseur le verre en main , où Ton retrouve avec bonheur le maître qui, par son style et sa touche, peut être appelé le plus grand des petits Flamands. — Franz Miéris : les portraits réunis du peintre et de sa fenune, Tun des plus charmants ouvrages de cet excellent émule de Gérard Dow. — M. deMusscher : le peintre, sa femme et son fils, très-intéressant échantillon d'un artiste resté presque inconnu , parce que toutes ses œuvres sont attribuées tantôt à Netscher, tantôt à Maas. — Gaspard Netscher : encore les portraits du peintre .. de sa fenune et de sa fille, par cet autre élève et rival de Gérard Dow. — Adrien Ostade : deux chefs-d'œuvre, deux adorables peu-

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