‹ Les musées dA̓ngleterre, de Belgique, de Hollande et de Russie: guide etChapitre 16 sur 38 · GALERIE DE L'ERMITAGE · texte numérisé non relu

GALERIE DE L'ERMITAGE

Lorsque, par delà Textrême frontière allemande, après un long voyage de trois cents lienes à travers un pays dépeuplé, qui n'offre à la vue que des villages en bois et pour abri que des relais de postes, on trouve tout à coup, au 60" degré de latitude, une grande ville de cinq cent mille âmes, la seconde du continent européen par le nombre de ses habitants, et la première par l'étendue de son enceinte, qui semble attendre un accroissement infaillible et gigantesque de population ; — lorsqu'on voit ses places inmaenses, ses rues droites, longues et larges, ses quais solides enfermant et resserrant le grand fleuve qui la traverse, ses nombreux canaux intérieurs, ses ponts plus nombreux encore, ses vastes édifices, ses splendides hôtels, son industrie , son commerce , sa richesse et son luxe, — on est

saisi d'étonnement, non moins que d'admiration. Mais Tadmiration redouble, ainsi que l'étonnement, quand on se rappelle que cette cité magnifique n'a qu'un siècle et demi d'existence; — quand on se dit qu'en 1703, dans la vieillesse de Louis XIV, et vingt-cinq ans après que Versailles était achevé, il n'y avait là qu'un grand marais, caché six mois dans la neige, abandonné le reste du temps aux oiseaux de passage, là où s'élèvent maintenant, sur une rive de la Néwa, le palais d'hiver, l'amirauté, l'église Saint- Isaac, sur l'autre, la Bourse et les académies; — et que les trois grandes voies de conûnunications qui, partant de ce point central , traversent toute la ville en lignes divergentes, en patte (Toiey à savoir la rue Voznecenski, la rue Garochovaia et la grande Perspective-Newski, n'étaient que des percées ouvertes dans une profonde forêt de pins et de bouleaux. Gomment, au premier aspect de Saint- Pétersbourg, peut-il y avoir place dans l'âme pour d'autre sentiment que celui d'une admiration stupéfaite, devant l'homme à la volonté de fer qui a fondé une telle ville par des efforts opiniâtres, tyranniques,* sanguinaires, devant la puissance du peuple dont elle est devenue la nouvelle capitale * ?

Je dis au premier aspect, car il arrive, à Saint-Péters-

1. «... Un oukase du 4 avril 1714 ordonna que toutes les maisons sises le long du fleuve fussent bâties en charpente et murées, couvertes de tuiles , avec de bons .poêles à l'intérieur. Un autre oukase , du 3 juillet suivant, prescrivit aux riches propriétaires nobles et aux principaux négociants qu'ils eussent à faire bâtir des maisons dans la nouvelle ville; et, pour soutenir le zèle qu'on témoigna de toutes parts, un oukase du 9 octobre de la même année porta que, aussi longtemps que dureraient les constructions entreprises à Saint-Pétersbourg, aucune maison murée ne pourrait être élevée dans une portion quelconque de l'empire. Enfin un oukase du 24 octobre décida que tout grand bateau arrivant sur la Néwa serait tenu d'apporter au moins trente pierres, tout petit bateau dix, toute charrette de paysan trois. £n même temps (oukases des 4 novembre 1714 et 14 septembre 1715), on arrêta un pian régulier de voirie auquel tout le moLde devait se conformer, et l'on détermina. (17 19, 1720 et 1724)

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bourg comme à Londres, à qui la vue de l'ensemble est aussi plus favorable que celle des détails^ qu'en y prolongeant son séjour, un homme des vieux peuples européens tombe, par ime pente facile, de Tesprit d'analyse à l'esprit de dénigrement. On fera remarquer, avant tout, l'histoire à la main, qu'en son impatiente ambition, le tzar Pierre a commis une faute grande comme son œuvre ; — que les besoins du présent lui ont caché les avantages de l'avenir; — que, pour tenir les Suédois en échec et communiquer directement par la Baltique avec l'Europe occidentale, il a attiré la Russie, ou du moins son centre d'action, loin du côté 011 la font pencher son origine et sa nature, où l'appellent ses desseins, ses intérêts, ses nécessités, loin du monde oriental; — et que si jamais, avec ou malgré FEurope, le tzar envoie ses armées au delà des Balkans et sa flotte au delà du Bosphore , si jamais il s'empare de Stamboul-labien-gardée et replace la croix grecque sur les dômes de Sainte-Sophie, de ce jour, ayant deux têtes, l'une au midi, l'autre au nord, la Russie doit se couper en deux parties, conmie fit le monde romain sous le fondateur de Gonstantinople. Tout cela peut être vrai, mais n'est point ici de mon ressort; je ne vois pas, et je ne fais pas voir Saint- Pétersbourg en politique, mais en artiste voyageur.

d'une manière plus précise le nombre et la nature des maisons que la noblesse et le naut commerce devaient faire bâtir. (Schnitzler, la Russie f tableau statistiqiie j ete.j page 192.)

a ... Pierre donna ordre de rassembler pour le printemps de 1703 une grande quantité de paysans russes, tatars, cosaks, kalmuks, finnois, etc.; on fit venir des ouvriers de tous les points de leSipire. '^^ En même temps, il fit camper ses troupes sur les deux bords de la ^' Néwa. C'était une grande difficulté que de nourrir un tel amas d'hommes. Le pays d'alentour offrait peu de ressources, et des vents contraires arrêtaient souvent les convois qu'on envoyait de l'intérieur par le lac Ladoga. Lefs vivres étaient donc rares et d'une cherté excessive. Mal nourris, exposés au froid, à l'humidité, souvent dans l'eau jusqu'aux épaules, les malheureux ouvriers succombaient aux fatigues et à la misère, et l'on compte que près de cent mille hommes ont ainsi péri. Mais rien n'arrêta Pierre.... ». (Jd., p. 190.)

Restant donc dans ce simple rôle, voici, si je ne m'abuse, les principaux reproches qu'adressent à la ville de Pierre le Grand les touristes de profession, qui, résktant au plaisir d'être étonnés et satisfaits, font leur métier avec la sévère et consciencieuse exactitude d'un critique. D'abord, le climat est si rigoureux , le froid si prolongé, la neige si tenace et si profonde, que tous les édifices ont à souf&ir d'annuelles injures du temps, et qu'il faut, chaque été, réparer les dégâts de Thiver. C'est là, il est vrai, un grand inconvénient de la position géographique ; mais que prouvet-il, sinon une patiente constance après une grande audace, et la puissance de l'homme qui lutte avec courage, avec succès, contre une implacable nature? — Ensuite, quoique les murailles des quais, les trottoirs des rues, les assises des grands édifices, les colonnes monumentales des temples et des palais soient en granit de Finlande, Saint-Péters* bourg est une viUe bâtie en bois et en briques. Ceux qui parlent des maisons de bois sont d'anciens voyageurs, tout au moins du siècle dernier, car dès longtemps il n'est plus permis de construire , ni même de réparer une habitation en bois dans l'enceinte de la ville ; on ne trouve plus guère qu'aux extrémités des faubourgs ces vestiges de la cité primitive. Quant' à ceux qui parlent des maisons de briques, il faut nécessairement que ce soient des Français, ou des Écossais^ ou des Napolitains. De quelle autre contrée les habitants auraient-ils le droit de faire un tel reproche à la capitale de la Russie? quelle grande ville de l'Europe, en exceptant Paris, Edimbourg et Naples, est construite en pierres de taille? n'est-ce pas en briques aussi (je veux dire que la brique est la commune matière de construction) que sont bâties Londres, Dublin, Bruxelles, Amsterdam, Berlin, Vienne, Munich, Milan, Rome, Madrid et Lisbonne? ^ — On dit enfin que l'architecture est toute d'importation

t. De même que la poterie d'argile a donné ans hfimmes leurs premiers ustensiles de ménage, de même les briques, cuites aa soleil

étrangère à Saint-Pétersbourg, et qu'on y trouve réunis tous les arts du monde, sauf Tart russe. Dans ce dernier reproche, il y a certes plus de vérité, comme plus dessous, que dans les autres. Il est évident que l'on peut dire de Saint-Pétersbourg, absolument conmie de Londres, que Tarchitecture dominante, l'architecture adoptée, prodiguée, appliquée à tous les édifices publics ou particuliers, a été faite pour d'autres climats et pour d'autres matériaux. Que devient la colonne, par exemple, la colonne si belle en marbre blanc, sous le ciel de la Grèce, et pour un peuple vivant en plein aîr, lorsqu'il faut péniblement la construire en briques taillées et rajustées, la crépir chaque année à la chaux vive, et la dresser sous des portiques ouverts, où, durant plus de six mois, souffle une bise glaciale, où s'amoncellent d'épaisses couches de neige? Bien qu'elle ne soit pas noircie à Saint-Pétersbourg, comme à Londres, par le brouillard et la fumée, bien qu'elle ne présente pas ce bizarre renversement des lois de l'optique et de la perspective que j'ai précédemment signalé', la colonne, en tant qu'ornement extérieur, ne forme pas moins, dans la nouvelle capitale russe, un véritable anachronisme, une anomalie et un contre-sens.

Jusque dans les édifices du culte, plus habituellement préservés des défauts de l'imitation étrangère, se fait sentir l'absence d'un art national, qu'il faut chercher plutôt dans les pauvres villages en bois, peuplés de serfs indigents, que dans la splendide capitale de l'empire. L'église cathédrale elle-même, Notre-Dame de Kazan, n'est qu'une

ou au four, ont été les premiers matériaux dont ils ont b&ti et couyert leurs demeures, dès qu'ils ont quitté les creux d'arbres et les cavernes. Les palais des rois assyriens à Babylone, à Ninive, à Nimroud, à Korsabad, ceux de Grésus à Sardes, d'Âttale à Trolles, de Mausole à Halicamasse, etc., étaient construits en briques. C'est en biiques également que furent élevés le temple de Pachacamac au Pérou et la gprande pyramide de Tcholula au Mexique.

1. Voir aux Mutées d'Angleterre , le chapitre Abbaye de WestminsteTj pag« 160.

copie gauche et écourtée de Saint-Pierre de Bome^ et c'est sur la métropole de la papauté latine qu'a été calquée la métropole du schisme grec. On y a petitement imité, au dedans et au dehors, l'audacieuse coupole de Michel-Ange, tandis que la grande place en face du péristyle est enceinte également par l'hémicycle à colonnes qu'ajouta le Bemin au plan de Bramante. Il est vrai que l'église impériale de Saint-Isaac, que vient d'élever un ingénieur français, est aussi supérieure à Notre-Dame de Kazan par sa beauté architecturale que par la richesse et la solidité des matériaux. On y a du moins employé, et k profusion, le granit, le marbre et le bronze. Toutefois elle rappelle dans son ensemble le Panthéon de Paris, mais privé de la longue nef qui forme le bas de la croix latine, et présentant, dans sa masse carrée qui forme la croix grecque, quatre faces égales et également monumentales. La seule église qui puisse à peu près s'appeler grecque, qui reproduise à peu près l'architecture de Byzance, où prit naissance le grand schisme réfugié maintenant en Russie, est celle qu'on nomme Cathédrale de Smolna, située dans l'ancien vÛlage de ce nom, qu'a englobé dépuis l'enceinte toujours agrandie de Saint-Pétersbourg. L'architecte italien RÂstrelli, yii la Construisit dans le siècle dernier, sous le règne d'Elisabeth, en entourant son dôme élancé de quatre minarets à l'orientale, lui a donné le caractère originel du culte dont elle est le temple, et a su produire, par cet accouplement heureux des formes de l'Asie et de celles de l'Europe, un effet charmant, pittoresque, sensé, qu'augmentent encore les constructions circulaires élevées autour de l'église pour un vaste couvent, occupé maintenant par un institut de jeunes orphelines et un asile de veuves. Mais dans l'intérieur du temple, achevé récemment avec un grand luxe, et dont les voûtes, les parois, les .piliers, sont entièrement revêtus de stuc blanc, on retrouve encore, en petites proportions, Téternel dôme du Saint-Pierre romain.

Saint-Pétersbourg est donc réellement une ville ita-

lienne, française, anglaise, allemande, et non point une ville russe. Moscou seul peut s'appeler de ce nom. Mais, ainsi créé, et entouré du reste de l'empire, Saint-Pétersbourg donne l'image fidèle de toute la nation, de toute la société russe, telle que Tout faite la nature, l'histoire et les institutions. Cette grande ville toute moderne, tout européenne, jetée au milieu d'un pays presque asiatique, mal peuplé, mal cultivé, arriéré parles lois, les mœurs, les arts, les coutumes, n'est-ce pas cette société réunissant les deux extrêmes sans intermédiaires, dépourvue de toute classe moyenne, de toute transition, de tout lien, présentant une caste de nobles au milieu d'un peuple de serfs, la richesse excessive au sein de l'excessive pauvreté, la science de quelques-uns parmi l'ignorance commune, la civihsation entourée de la barbarie, le dix-neuvième siècle dans le treizième?

Fondé par le pouvoir et la force^ devenu capitale par usurpation, imposé pour modèle au peuple russe par ses souverains, qui le poussent violemment de l'Asie dans l'Europe, et lui commandent de se civiliser, Saint-Pétersbourg ne pouvait manquer de réunir, presqu'à son origine, tous les étabhssements de sciences, arts et belles-lettres qu'ont laborieusement élevés dans leurs capitales les vieilles nations européennes. On y trouve donc toutes sortes d'instituts d'éducation pour les deux sexes, collèges, écoles mihtaires, écoles des mines, de la marine, du commerce, de l'agriculture, — Université impériale, — Académie de Médecine? — Académie russe, — Académie des Beaux- Arts, occupant le bel édifice construit, sous la grande Catherine, par l'architecte Kakorinoff, d'après les dessins de Lamotte et de Velten; — Académie des Sciences, dont Leibnitz, déjà fondateur de celle de Berlin, donna l'idée à Pierre le Grrand, et qui comprend toutes les collections relatives à son objet, bibliothèque, observatoire^ musée asiatique, musée égyptien, musée ethnographique, musée numismatique, musée zoologique, botanique et minéralogique, mu-

sée de physique et de chimie, etc. ; — Bibliothèque impériale, contenant au moins 400 000 volumes et manuscrits ; elle eut pour premier noyau la célèbre collection des comtes Zalouski, de Varsovie, devenue bibliothèque publique, et dont Catherine II s'empara lors de la première prise de cette ville par Souvaroff, en 1794; elle s'augmenta encore des autres dépouilles de la triste Pologne, à qui ses maîtres n'ont rien laissé de ce qui fait un peuple, et de quelques importantes acquisitions, entre autres celle du musée de Doubrowski, si riche en précieux documents sur l'histoire de France, recueillis, pendant la révolution , k la Bastille et à l'ancienne abbaye Saint-Germain^ ; enfin elle s'enrichit récemment des bibliothèques orientales prises dans le mausolée des rois de Perse à Ârdébil, dans la mosquée d'Ahmed à Akhaltsikhé, dans Erzeroum et Bayezid, et des présents faits aux tzars victorieux par les schahs et les sultans vaincus*

Mais ce n'était point assez. Dans cette magnifique capitale, il fallait un palais qui, pour le moins, égalât en magnificence tous ceux du reste de l'Europe, et, dans ce palais, tout ce qui constitue la richesse souveraine ; il fallait une galerie de tableaux. Ce fut la grande Catherine qui, pour orner ses petits appartements de l'Ermitage, en commença la collection. Outre les membres de sa diplomatie, elle entretenait dans les grandes villes de l'Europe des espèces de commissaires, Grimm, Reifenstein, Raphaël Mengs, avec la mission de lui proposer toutes les belles œuvres qui se trouvaient à vendre. Ses successeurs, les empereurs Paul, Alexandre et Nicolas, n'ont cessé d'accroître la galerie, non-seulemçnt par de nombreuses acquisitions partielles, mais par l'adjonction d'autres galeries entières, que désignaient au choix des monarques russes leur célébrité européenne. Telles sont, depuis 1768, les collections de sir

1. On peut consulter sur ce point le catalogue d'Âdelùng et le Tch bleau statistique de Schnitzier, pages 252 et suiy.

Robert Walpole, du comte de Brùhl, du célèbre Gurieuae Pierre de Grozat, du comte de Ghoiseul, de M* Tranchini, de M. Goswelt, de la Malmaisou, des princes Giustiniani, de M. Hope, de la duchesse de Saint-Leu, du prince de la Paix. Aujourd'hui le musée de TErmitage renferme plus de 1700 tableaux, sans compter ceux qui ornent les appartements particuliers de la famille impériale. En effet, le catalogue dressé en 1838 porte déjà à 1692 leur nombre total, savoir : 472 des écoles italiennes, 110 des écoles espagnoles, 222 de l'école française, 75 de l'école allemande, 302 de l'école flamande, 482 de l'école hollandaise, 6 de l'école anglaise, et 23 de l'école russe. La galerie de l'Ermitage ne le cède donc, pour le nombre des cadres pris en masse, qu'aux seuls musées de Paris, de Madrid et de Dresde ; elle l'emporte sur tous les autres de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Angleterre et des Flandres.

Le palais d'hiver, élevé sous Elisabeth par l'Italien Rastrelli, entièrement détruit par l'incendie de 1837, et reconstruit en dix-huit mois sur les mêmes plans, mais avec plus de luxe et de solidité, est un grand parallélogramme à quatre faces, ayant environ 1 50 mètres de longueur sur 115 de largeur. Si on le compare aux autres résidences royales de l'Europe, c'est avec le palais de Madrid qu'il a le plus de ressemblance. Même forme générale : un carré long, quatre façades, deux étages à colonnes superposées, une cour intérieure, point de jardin. Beaucoup plus spacieux, le palais de Saint-Pétersbourg est en briques; celui de Madrid, en granit et en marbre. Mais le palais de Madrid donne sur l'humble Manzanarès,x^lui de Saint-Pétersbourg sur l'orgueilleuse Néwa. Et ce dernier rachète elicore l'infériorité de sa matière et la pesanteur de sa forme par la magnificence inouïe des appasteinents intérieurs. Le grand escalier, en marbre incrusté d*or, la salle blanche^ en stuc, où se donnent des festins de huit cents couverts, la salle Saint - Georges, aussi vaste et toute en marbre de Carrare, n'ont rien à envier, même

aux splendides prodigalités du grand roi. Des quatre façades de cette somptueuse demeure, Tune s'ouvre sur la Néwa, en face de la Bourse, des académies et de la forteresse intérieure qui renferme, dans l'église Saint-Pierre et Saint-Paul, la sépulture impériale. Obligés d'être moins faibles d'esprit que Louis XIV, qui ne voulait point voir la flèche de Saint-Denis, les autocrates de Russie, au sein des pompes de leur cour, ont ainsi toujours devant les yeux la fin et le néant des grandeurs humaines. La seconde façade du palais donne sur la place de l'Amirauté, d'où la vue s'étendjusque sur la grande place dlsaac, que domine, du haut d'un rocher de granit, la belle statue équestre en bronze que Catherine II fit élever à Pierre le Grand par le sculpteur Falconet *. Sur la place du Palais, en face de l'hémicycle formé par les bâtiments de l'état -major général, s'ouvre la troisième façade. C'est là, au centre de la place, que l'architecte de Saint-Isaac, M. de Monferrand, a élevé un monument qui rappelle ceux de l'antique Egypte, la Colonne (TAleùUindre. Semblable par son objet et par sa forme aux colonnes de Trajan, de Marc-Aurèle et de Napoléon, mais portant à son faîte, au lieu de l'image du prince qu'elle doit rappeler, une statue symbolique de la Religion, elle se distingue encore plus par sa matière, qui n'est ni le bronze fondu, ni le marbre sculpté, et surtout par sa taille gigantesque. Le fût de la colonne est formé d'un seul morceau de granit rouge poli, tiré des mines de Finlande, qui a quatorze pieds de diamètre et quatre-vingtquatre d'élévation. C'est assurément le plus grand monolithe qu'ait jamais taillé et dressé la main des hommes.

1. Elle porte pour inscription : Petro primo Catharina secunda. On devrait mettre aujourd'hui, pour exprimer la vraie pensée de la fondatrice : Petro magno Catharina magna,

<c La statue que Timpératrice de Russie élève à Pierre le Grand , parle du bord de la Néwa à toutes les nations ; elle dit : J'attends celle de Catherine. » (Voltaire, art. Beaux-Àrtt, dans le DicU Philos.)

Enfin le quatrième côté du palais d'hiver (ce n'est plus une façade) n'est séparé que par une étroite rue du palais de l'Ermitage^ auquel le relient trois galeries ou passages couverts jetés de l'un à l'autre édifice, au premier étage, comme le Pont-des-Soupirs, à Venise, entre le palais ducal et la prison d'État.

Construit successivement sur les dessins de Lamotte, de Yelten et de Guarenghi, par ordre de Catherine II, qui, à la mode des grands seigneurs- du dix-huitième siècle, en avait fait sa petite maison , l'Ermitage échappa à l'incendie de 1837, et les tableaux de la galerie n'eurent pas même à souffrir un déménagement précipité. Ils ne sont pourtant pas tous dans ce sanctuaire intime dont ils devaient faire l'ornement exclusif ; un grand nombre, d'écoles et d'épo • ques diverses, ornent aussi quelques parties du palais d'hiver. Sans compter les antiques et saintes images byzantines, qui, suivant l'usage de l'église grecque, sont appendues, comme autant de' talismans religieux, aux angles de toutes les pièces, grandes ou petites, de la demeure impériale, il y a, par exemple, dans les appartements de l'impératrice, plusieurs précieuses toiles italiennes, entre autres le célèbre saint Jean rÉvangéliste de Dominiquin ; et, dans la galerie latérale supérieure de la grande salle blanche, où l'on a empilé, loin du monde et loin du jour, comme en un gàrde-meuble, des tableaux de rebut, j'ai découvert une belle et importante composition de Poussin (le sujet ne m'est pas resté dans la mémoire) et une Annonciation de Murillo^ si charmante, si parfaite, qu'elle peut rivaliser avec celles du musée de Madrid. De telles œuvres et quelques autres, victimes d'une erreur évidente, doivent être tirées de ces limbes de l'art, dès qu'un sauveur y descendra. Puissé-je, nouveau précurseur, lui en montrer le chemin !

La peinture moderne est surtout assez nombreuse au palais d'hiver. On y trouve une espèce de salle des maréchaux y où sont les portraits en pied des plus célèbres capitaines

qui ont occupé remploi defeld-mâréchal, unique en Russie, et qui répond à notre ancienne charge de connétable : Souwaroff , surnommé , à la manière des Scipions , Rimnikski et Italifiski, à cause de ses victoires du Rimnik et de Novi; Roumantzoff Zadortnaiski, le Trans-Danubien ; Koutouzoff Smolenskoïf ainsi nommé à la retraite de 1812 ; Diebitsch Zabalkanski, le passeur des Balkans ; Paskewitsch Erivanskiy le vainqueur d'Érivan, depuis prince de Varsovie, vice-roi de Pologne. Près de ces portraits sont quelques tableaux militaires : le Combat de la Fère-Champenoise, en 1814, où l'empereur Alexandre arrête une charge de cavalerie pour laisser passage à un convoi de blessés français; la Prise de Kars, en 1828, et Isl Prise d'Erzeriwn, en 1829, par le maréchal Paskewitsch. Le premier de ces tableaux, peint dans la manière d'Horace Vemet, ayant du mouvement, de la vie, un effet pittoresque et puissant, est de Willebald; les deux airtres, du même style, mais d'un travail plus dur, d'une couleur pâle et violette, offrant, dans un ensemble faible, des détails bien étudiés, sont de Soudokolski. Mais la salle dite d'Alexandre renferme une curiosité tout k fait particulière, et certainement unique eu son genre. C'est la réunîbn des portraits de tous les généraux russes qui ont pris part aux guerres contre la France. Autour des portraits à cheval de l'empereur Alexandre et du roi de Prusse Frédério-GruillaumelII, par Krûger, de celui de l'empereur François d'Autriche, par je ne sais quel autre peintre, allemand, et de ceux du grand-duc Constantin, de Koutoiizoff, de Barclay de Tolly et de Wellington, par l'Anglais George Bawe, sont distribués en divers grands panneaux, sur cinq de hauteur, les portraits en buste de trois cent quarante-deux généraux.- Ils sont tous de la main du même George Dawe, auquel ils furent payés mille roubles pièce, et qui en commença la série en 1829, copiant les vivants sur nature, les morts sur d'autres portraits. On les tient pour fort ressemblants, et, quoique faits un peu en décoration, dans la manière

affaiblie de Reynolds et de Gainsborough^ ils ne manquent assurément ni de vigueur, ni de variété.

Dans le palais de TErmitage, où se trouve la collection de tableaux, il faut bien se garder de chercher un musée proprement dit, ni même une galerie. Formée par Catherine pour la décoration de sa demeure particulièï*e, où elle cessait d'être impératrice pour devenir femme spirituelle et galante, accrue par ses héritiers , mais toujours suivant leur goût et pour leur usage, cette collection, comme celle du palais Pitti, d'Hampton-Gourt, du Belvédère, n'est qu'un cabinet d'amateur, le cabinet des tzars; seulement il est grand, vaste, gigantesque, comme leur palais, comme leur empire. Cela est si vrai, qu'on n'est admis à le visiter qu'avec des cartes d'entrée, et qu'il faut être vêtu presque du costume de cour. Un homme n^est admis qu'en frac; et que les étrangers n'oublient pas cette prescription de l'étiquette, car les gardiens sont impitoyables. J'ai déjà dit, à propos d'Hampton-Gourt et du Belvédère, ce qu'est une galerie de tableaux dispersée dans les diverses pièces d'une habitation, fût-elle princière, royale, impériale. 11 ne faut attendre, dans leur placement, ni ordre, ni goût, ni intelligence, mais, au contraire, ignorance complète des plus simples règles. On est sûr de trouver à la fois désordre moral , c'est-à-dire époques transposées, écoles confondues, copies mêlées aux originaux, médiocrités aux chefsd'œuvre ; et désordre matériel, c'est à-dire des ébauches présentées à hauteur ^'appui et des miniatures hissées au plafond, des tableaux dans l'ombre, ou en plein soleil, ou à contre-jour, ou sans le dévers qu'il leur faut. Ce double désordre semble encore plus grand à l'Ermitage qu'en nul autre des palais convertis en galeries. Rien de plus capricieux que l'arrangement adopté, rien de plus afiQigeant que l'incroyable pêle-mêle qu'il offre aux yeux et à l'esprit. On dirait, en vérité, que les tableaux n'ont été mis là que pour leurs cadres, sans acception des toiles, symétriquement rangés dans les panneaux des murailles, comme de

simples ornements d'inîérieur, de tenture, comme des mS^^s meublants^ selon le mot du Gode. Presque tous sont placés trop haut, même les plus petits et les plus fins; presque tous sont hors du j our qui leur coifvient , qui leur est nécessaire. Aux meilleurs, aux plus célèbres, on a cru donner les plfices d'honneur en les accrochant vis-à-vis des fenêtres, et ils sont là sans point de vue possible, frappés des rayons de lumière qui s'y confondent et s'y reflètent ; ils sont, à bien dire, invisibles.

Quand on possède deux mille tableaux, il faut leur donner un abri convenable ; quand on a un empire dont la longueur équivjaut au diamètre de la terre, et sur lequel jamais le soleil ne se couche, une nation de soixante millions d'âmeSy une capitale de trois myriamètres de circonférence, et dans cette capitale, des bibliothèques et des académies, il faut avoir un musée. J'ai ouï dire, avec la joie d'un sincère ami des œuvres de l'art , qu'il est question d'élever, à la suite du palais désert de Catherine, un édifice spécialement consacré à cette destination, une véritable galerie. J'ai ouï dire avec la même joie que l'on confierait l'érection de cette galerie à l'architecte de la Pinacothèque deMunich,M. LéondeKlenze. Personne en Europe ne peut, plus que lui, offrir un talent à l'épreuve : pour bien faire, il n'a qu'à se répéter. Qu'on me permette, à ce propos, de rappeler une anecdote prise dans l'histoire de Russie. Après avoir fait construire, dans le Kremlin de Moscou, la belle église orientale de la Protection de la Vierge {Pakrofskoï ou Vazillii Blagennoi) Ivan le Terrible manda, dit-on, l'architecte qui en avait tracé les plans et dirigé les travaux; et, louant avec enthousiasme la beauté de son œuvre, il lui demanda s'il croyait pouvoir en faire une autre plus belle encore. L'architecte, avec la conscience de son talent grandi par une première épreuve, répondit sans hésiter qu'il en étaitsûr. Alors Ivan lui fit crever les yeux, soit pour le pjiinir de n'avoir pas fait tout d'abord cette œuvre plus belle, soit pour empêcher

que l'ëglisp construite fût jamais surpassée '. Assurément, s'il promet une gî^erie plus belle que la Pinacothèque, M. de Elenze n'a pas à craindre pour sa vue ni pour sa vie ; le roi de Bavière n'imitera pas Ivan le Terrible ; mais on peut se contenter, je crois, qu'il en promette une semblable* Il serait même plus prudent, à mon avis, de ne lui rien demander au delà : le mieux est quelquefois l'ennemi du bien •.

Pour donner une description sommaire de la.coUection de TErmitage, je n'aurais pu suivre, même de loin, l'espèce d'ordre et d'arrangement (si ces mots peuvent s'employer pour leurs contraires) adoptée dans le classement des tableaux. Mais cette heureuse circonstance de la prochaine érection d'une galerie spéciale me met complètement à mon aise. Je vais supposer la galerie construite et les tableaux, non point placés déjà, mais à placer dans leur nouveau temple; je vais supposer (il n'y a pas de présomption dans un rêve) qu'on veut bien prendre mon avis suy l'ordre à suivre pour ce placement, et que j'ai, comime on dit, voix au chapitre. Si je suppose encore la division matérielle faite, ainsi qu'à Munich, de grandes salles éclairées par le haut et de petits cabinets éclairés

1. G*est ainsi qu'au moyen âge, Lanfredo, Tarchitecte de la belle forteresse d'Yvrée en Piémont, eut, dit-on, la tête tranchée par ordre de la comtesse Âlbereda, dès qu'il en eut achevé la construction, afin que le talent dont il venait de faire preuve ne pût s'employer au service de nul autre seigneur.*

2. Cette appréhension, que j'exprimais il y a quelques années, est devenue malheureusement une sorte de prédiction. M. de Klense n'a pas été libre pour le choix de l'emplacement, et la nouvelle galerie, étroitement encaissée entre des monuments plus élevés qu'elle , n'a pas, dans toutes les salles dont elle se compose, tout le jour désirable. D'un autre côté, l'extrême richesse des matériaux et la profusion des ornements de ces salles nuisent singulièrement à la peinture. On ne croirait pas que la galerie a été faite pour abriter et recevoir des tableaux ; on croirait plutôt que les tableaux ne servent qu'à compléter l'ornementation de la galerie, et qu'ils ne sont encore là, comme naguère à l'Ermitage, que. les meubles meublanU d'un palais. (Note de 1853.)

latéralement, — ponr faire marcher de front, dans chaque école, les tâbleanx d'histoire et les tableaux de chevalet, les Rubens et les Gérard Dow de chaque pays, — voici dans quel ordre je rangerais les diverses écoles dont se compose la collection : d'abord l'école russe, je dirai tout à l'heure pourquoi ; — puis l'allemande , sa plus proche voisine; — puis la flamande, et sa fille la hollandaise ; — puis, allant toujours du nord au midi, la française, les espagnoles et les italiennes. Parmi les différentes écoles d'une même contrée, comme l'Espagne ou l'Italie, je sui* vrais, quand elles naissent l'une de l'autre, le rang de filiation; quand elles sont sœurs, le droit d'aînesse; parmi les maîtres. Tordre chronologique. On voit ainsi, pour toutes les écoles passées, l'origine, le progrès, la perfection, la décadence et l'extinction totale.

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