ÉCOLE FLAMANDE-HOLLANDAISE
Dans le catalogue du musée de l'Ermitage, rédigé avec soin, avec ampleur, avec discernement, et qui fait honneur aux lumières de son éditeur, M. de Labinski , on a séparé cette école en deux parts , on en a fait deux écoles. Sans doute , en inscrivant , salle par salle , et dans un ordre numérique, des tableaux capricieusement rangés, rien de plus facile que de les nommer flamands ou hollandais ; il suffit de connaître le lieu de naissance de leurs auteurs. C'est comme si l'on disait de Poussin qu'il est Normand, de Claude Gelée qu'il est Lorrain , de Jacques Courtois qu'il est Bourguignon. Mais si l'on veut ranger ces mêmes tableaux dans une galerie, méthodiquement, suivant l'ordre historique, la question change, et je ne conçois plus cette division arbitraire entre les deux parties des anciens Pays- Bas , qui n'ont , en défini>(ive , qu'une même et commune école. Est-ce que le ruisseau de Moërdyck, inventé sur les cartes actuelles , est une frontière comme les Pyrénées ou les Alpes? Qu un maître soit né à Anvers ou à Rotterdam, sur les bords de l'Escaut ou de la Meuse, cela change-t-il son rôle dans l'histoire et la filiation de l'art au point de lui ôter ses ancêtres et ses descendants? Gomment enlever Lucas de Leyde à l'école sortie des Van Eyck, comment le séparer de Quintin Metzys et de Maubeuge, dont il est l'intermédiaire par l'époque et par le style? Comment séparer
Rubens de ses élèves, de ses aides , Diepenbeck et Van Thulden? Gomment séparer les Ostade des Téniers? Encore une fpis, et malgré l'introduction en Hollande du protestantisme qui ne pouvait pas ôter beaucoup d'idéal à un art déjà essentiellement naturaliste, toutes les Flandres n'ipt eu qu'une seule et même école, qui se nomme flamande. J'aime biep mieux la division des grands et des petits Flamands. Celle-là, du moins, sépare la peinture de haut style de la peinture anecdotique, et les grandes "toiles monumentales des petits cadres de chevalet; celle-là justifie, dans la galerie projetée , cette division par salles et cabinets, qui devient l'effet dont elle est la cause.
Je crois donc qu'en subordonnant le class^nent matériel des tableaux dans Time ou l'autre catégorie à la dimension du cadre , au choix du sujet , au style de la peinture , aux exigences du point de vue, je crois qu'il ne faut faire qu'une seule et même série de toute l'école flamande, soit belge, soit hollandaise. Q'est ainsi que je vais procéder pour indiquer sommairement de quoi se compose cette partie du musée de l'Ermitage, la plus riche assurément, car elle comprend , à elle seuje , la moitié du nombre total des ta*» bleaux, et, dans cette moitié, les plus importants de toute la collection. Je ferai seulement trois groupes principaux : peinture d'histoire, comprenant le portrait; — peinture anecdotique ou de genre , comprenant les intérieurs ; — paysages, marines, animaux, fleurs et fruits; puis je citerai, comme d'habitude et par ordre chronologique, parmi les maîtres, les plus dignes de renommée; parmi. leurs œuvres, les plus dignes de mention.
Peinture historique, A défaut des Van Eyck, dont les œuvres et le nom même manquent à l'Ermitage , le premier maître de la vieille école flamande est Quintin Metzys , le maréchal d'Anvers , né dix-neuf ans après la mort de Jean de Bruges. Ses deux tableaux de Peseurs d'or so^t tout à fait de pacotille. Vient ensuite Corneille Engelbrechtsein, que le livret fait à tort élève de Van Eyck,
mort vingt-sept ans avant sa naissance , mais dont il fat l'imitateur^ et qui, en formant son compatriote Lucas de Leyde, a fait pénétrer l'école de Bruges en Hollande. Ses portraits de Confédérés suisses et de Confédérés hollandais, réunis en groupes de neuf et de di^-sept personnages, sont curieux par le sujets le style et l'exécution. On attribue à Lacas de Leyde une Conversion de saint Paul en figurines, et une petite Sainte Famille^ sur fond d'&r, où le^ saint Joseph est un portrait du temps. Ge sont, en tout cas, des ou-^ yrages de bien faible importance.
Après ces Flamands primitifs, et en entrant dans l'époque de rimitation italienne, on trouve successivement : une Armonciation de Michel Goxeie dans le goût de l'école romaine après Ba,phaël, — un Calvaire en triptyque de Hemskerck (Martin Van Veen), — une Allégorie de Franz Floris, représentant les trois époques de la vie de l'homme, et non moins romaine que l'Annonciation de Goxcie , — enfin une Madons en demi-nature de Maubeuge. Le livret dit : « Ge tableau est d'un artiste contemporain de Lucas « de Leyde : son nom de famille est Mahuse, » Son nom est Jean Gossa«rt; s'il fut appelé Mabuse , ou plutôt Mabuge , c'était par corruption du nom de sa ville natale, Maubeuge, et parce qu'il signait- quelquefois en latin Johannes MalhO" dius. Deux portraits en pendants de Mirevelt, quelques morceaux de l'un des Franck, et trois fragments d'un tableau de François Porbus le jeune, où Ton voit Henri IV, le duc d'Épemon, le chancelier Duvair et les échevins de Paris, complètent l'époque antérieure à Rubens.
Ici , dans cette importante période , je dois avouer qu'il m'est plus facile de citer les ouvrages que de les juger, si une humble opinion persoimelle peut jamais se nommer un jugement. Lorsque j'ai visité l'Ermitage, des réparations, des bâtisses, exécutées dans les cours intérieures du palais, avaient fait fermer les fenêtres des salles qui portent les noms de Rubens et de Van Dyck parce quelles renferment plus spécialement les œuvres très-nombreuses de ces
deux maîtres. Ce qu'on voyait malgré l'obscurité pouvait faire conjecturer néanmoins qu'il n'y a peut-être ni de l'un, ni de l'autre, ni de toute leur école, aucune page vraiment capitale, comme à Anvers, à Madrid, à Munich, à Vienne, mais seulement plusieurs excellents échantillons. De Rubens d'abord , et parmi les cinquante-quatre tableaux ou esquisses qui portent son nom : quelques paysages, — Tun traité largement, à la vénitienne, où deux chasseurs sont à l'affût; — un autre, au contraire, délicatement fini; c'est une route sur le bord d'un bois; je crois que le paysage est de Jean Breughel, et que les figures seulement sont de Rubens ; — un autre encore plus important , et certainement du maître, qui a très-heureusement rendu l'effet de l'arcen-ciel , oîi les troupeaux sont gardés par des bergères grandes dames, des bergères habillées de satin, conmie celles de Watteau, etc.; —-quelques portraits ; ceux de Sneyders , de PhiUppe IV d'Espagne et de sa femme Elisabeth de France ; du comte de Bucquoy, peint en grisaille avec une admirable maestria, d'ÊÛsabeth Brandt, première femme du peintre, etc.; — quelques belles esquisses terminées, entre autres celles de Isl gramàe Adoration des mages à' Anyer^, des plafonds de Saint- James et de Whitehall, etc. ; — enfin , plusieurs sujets d'histoire profane ou sacrée, le Fleuve Tigre ^ Persée et Andromède , le Départ d'Adonis que veulent en vain retenir Vénus et l'Amour; une Charité romaine , pleine d'expression et de pathétique ; un Silène ivre, entouré de satyres d'une vérité trop crue, trop basse, trop dégradée ; un Bacchus servi par une de ses prêtresses, où plus de décence, de retenue et de bon goût font mieux valoir une verve plus étincelante encore; — puis une Descente de croix, qui fut donnée par la ville de Bruges à l'impératrice Joséphine; Jésus et saint Jean, charmant groupe d'enfants dans un frais paysage ; enfin , le Souper chez Simon le Pharisien, où Ton voit la Madeleine se jeter aux pieds du Sauveur, qu'elle arrose de parfums et de larmes. Cette vaste composition, qui réunit quatorze figures
de grandeur naturelle^ décrite par de Pilés^ copiée par Yan Dyck et plusieurs fois gravée, est un tableau de premier ordre, où Rubens montrç et déploie largement toutes ses merveiljeuses facultés.
Les dates amènent après lui François Sneyders, son ami et si souvent son collaborateur, Sneyders, Texcellent peintre des animaux, qui a élevé leurs faits et gestes jusqu'au rang de l'histoire. Des ouvrages nombreux et choisis ont fait donner son nom à Tune des plus vastes salles de l'Ermitage, et cet honneur est une justice. Parmi plusieurs tableaux de nature morte, des Chasses au cerf, aux ours, au tigre, et des Lov>ps dévorant un cheval marquent la perfection de l'artiste et du genre. Gérard Honthorst, le peintre délie notti, est honorablement représenté par un Christ devant Pilate, vigoureuse scène de nuit qu'éclaire un seul flambeau, par la FUeuse à son rouet, d'un effet semblable, et quelques morceaux de moindre importance. Viennent ensuite, et ensemble, les deux grands élèves de Rubens, dans l'un desquels il a trouvé son rivd, Jordaëns et Van Dyck. Parmi les dix ouvrages du premier, les plus importants, les plus reconmiandables, sont le Satyre et le Pas^ sant, sujet qu'il a maintes fois répété; Argus endormi, motif d'un grand paysage marécageux ; un groupe de portraits composant la Famille de Rubens, quand il était encore époux d'Elisabeth Brandt ; enfin la Prédication et le Miracle de saint Paul à Lystres. Ces deux derniers sont peints dans la, plus énergique manière de Jordaëns, et l'on ne saurait s'étonner que le second ait été longtemps attribué à son maître. Sauf le ton général, trop rougeâtre, trop flamboyant, Rubens n'en aurait pas désavoué l'exécution, et l'absence de noblesse, de grandeur morale, ne suffirait peut-être point pour désigner exclusivement l'élève.
Quant à Van Dyck, si l'on compare sa courte vie de quarante et un ans aux soixante-trois ans de la vie de Rubens, dont elle est seulement la moitié en les prenant tous deux hommes faits, sa part à l'Ermitage, composée de quarante
morceaux divers^ semblera plus considérable encore que celle de son maître ; et Ton se demandera de nouveau, avec une surprise toujours croissante, comment, en une vingtaine d'années, et d'années de jeunesse, le second peintre d'Anvers a pu remplir le monde de ses productions. Il est vrai pour Saint-Pétersbourg, que, sur les quarante pages de Yan Dyck, quelques-unes pourraient lui être contestées. La figure allégorique de la Vanité est probablement de Philippe Yan Dyck, peintre d'Amsterdam, né dix-neuf ans après la mort d'Antoine, et je demande si la copie avec variantes du Souper chez Simoriy de Rubéns, n'est pas plutôt de Jordaëns que de Yan Dyck? Il est encore vrai que celui-ci a quelques simples esquissas parmi ses tableaux ; telles que le Sacrifice d'Abraham et la Famille (ÏArundeiy lune très-finie, l'autre très*négligée ; ou des études comme cette magnifique Tète de vieillard à cheveux blancs et à manteau rouge, qu'il peignit dans l'atelier de Rubens, et qui rappelle par sa vigueur le Gevartius de Londres. Il est enfin vrai qu'il a beaucoup plus de portraits que de tableaux d'histoire. De ces derniers, lé plus considérable est une Sainte Famille, qu'on a gravée sous le nom de la Vierge aux Perdrix. Belle et sainte, aussi grande par le style que par la merveilleuse exécution, cette Vierge faisait l'honneur de la célèbre galerie de sir Robert Walpole, acquise en entier par l'impératrice Catherine. Tout en l'admirant, qu'on n'oublie pas le Saint Sébastien secouru par deux anges, et la Mort d*AdoniSy que pleurent amèrement Yénus et l'Amour. Cette dernière composition, placée près du Départ d'Adonis, de Rubens, en complétant le sujet, offrirait ime intéressante comparaison entre le maître et le disciple. Mais la collection des portraits ne se recommande pas seulemenf par leur nombre. Presque tous sont du plus grand choix, de la plus excellente manière ; presque tous appartiennent à la dernière époque de la vie de Yan Dyck, lorsqu'il habitait Londres, sous Charles Stuart jusqu'au Umg^Parlemeni, Nous pouvans particulièrement
â AINT-PÉTERSBOURG . 315
désigner les portraits en pied et en pendants de Charles I« à trente-cinq ans et de Henriette de France à vingt-six, Tun en armure de guerre, Pautre en habit de cour. Ils sont magnifiques l'un et l'autre. Van Dyck a répété Henriette de France dans un second cadre, mais à mi-corps, et avec sa belle-sœur Éhsabeth Stuart. Deux autres dames, qui forment leurs pendants, sont appelées la femme et la fiDe de Gromwell. Je crois qu'on fait erreur dans cette dernière désignation, aussi bien qu'en donnant le nom de Gromwell à un petit portrait de guerrier tenant le bâton de général. Van Dyck est mort en 1641. A cette époque, Gromwell, encore peu connu, entrait comme député dans \eLong''Parlement;\B. guerre n'éclata que plus tard, et il ne fut nommé général de cavalerie qu'en 1644. Gomment Van Dyck pouvait-il lui donner le bâton de commandement, et comment le peintre de Gharles I**" aurait-il mis en pendant de la femme et de la sœur du roi, la femme et la fille de l'un des meneurs du Parlement? Une-autt-e erreur a été commise au sujet d'un portrait d'homme qu'on dit être sir Thomas ûhaloner, mort en 1615, étant gouverneur du prince Henri de Galles. Van Dyck n'avait alors que seize ans, et étudiait à Anvers dans l'atelier de Ru* bens. Au reste, ce portrait n'en est pas moins admirable, ainsi que ceux du comte de Danby, du vieux lord Wandesford, de l'archevêque de Gantorbery William Laud, delady Philadelphie Warton, de son jeune fils Philippe, dé ses filles enfants, et d'une famille entière de sept personnes, que l'artiste a représentées à la promenade. Mais tous sont surpassés, je crois, — même un autre, encore excellent, du jeune prince d'Orange Guillaume II, — par celui d'un certain Van der Wouwer, que les uns disent ministre d'Espagne dans les Pays-Bas, d'autres directeur des finances, et qui était peut-être, en conciliant tout cela, ministre des finances pour l'Espagne dans les Pays-Bas. Gelui-là, peint en 1632, peut disputer le premier rang même au Wallenstein si c'est lui) de la galerie Lichtenstein, de Vienne, qui ne put
être peint beaucoup plus tard, puisque ce triste héros de la guerre de Trente ans périt en 1634. En quittant les rois, les ministres et les généraux, en arrivant aux artistes, nous trouvons une autre série non moins intéressante : Sneyders, avec sa femme et son enfant ; Jean Breughel, celui qu'on appela de Velours, parce que, en peintre grand seigneur, il portait habituellement des habits de cette étoffe; le sculpteur Gabriel Gibson, enfin Van Dyck lui-même, debout contre une colonne, encore imberbe et plus jeune que dans son buste de Paris. On lui attribue de plus un beau portrait de la belle Hélène Forman, seconde femme de Rubens, en riche toilette flamande. Il est vrai que Van Dyck aurait pu le peindre, car cette fois Hélène Forman n'est pas en Vérms ou en Diane; elle a des robes, quoique fort décolletées. Mais la touche du tableau indique Rubens lui-même, et je crois qu'il y a seulement erreur de nom sur le catalogue.
Philippe de Ghampaigne, Flamand de naissance et Français de style, viendrait jeter quelque variété dans l'école ; mais» il n'y a qu'un Moïse à mi-corps. Nous passons donc de Van Dyck, le dernier des grands Flamands, au plus célèbre des Hollandais, au fils du meunier des environs de Leyde, à Paul Rembrandt, qu'on a nommé Rembrandt du Rhin (Van Ryn), Nulle ville, Amsterdam, la Haye, Munich même, ne peut se glorifier d'avoir une aussi nombreuse collection des œuvres de Rembrandt que Saint- Pétersbourg. L'Ermitage en contient quarante-trois ; et , dans cette quantité, se trouvent tous les genres qu'a cultivés un artiste aussi universel que Rubens. Voulez-vous le paysage? voici une Vue de Judée ^ une campagne aride où se promène le Christ entre les disciples d'Emmaùs. Voulez-vous la marine, sujet encore plus rare dans l'œuvre de Rembrandt? voici la Vue d'une plage de Hollande y d'un ton chaud, doré, lumineux, où le ciel et l'eau vont se perdre et se confondre, par une savante dégradation, dans un horizon lointain. Voulez- vous le por-
trait? ici ron n'a d'autre embarras que de tout voir, et de faire un choix avec discernement et justice. Voici d'abord la mère du peintre, Gomélie Wilhems, de Zuitbroek, qu'il a répétée quatre fois. C'est tantôt une bonne vieille, souriante, tantôt une pieuse chrétienne en méditation sur la Bible. Ces deux portraits, dont le dernier est daté de 1643, sont merveilleux par le fini, l'éclat et la vérité. Voilà ensuite la femme de Rembrandt, deux fois répétée. Pourquoi la couvre-t-il, avec une sorte d'affectation, de broderies, de velours, de fourrures? Veut-il faire oublier qu'elle était ujie simple paysanne du village de Rausdorf? Quant h Rembrandt lui-même, qui s'est peint, je crois, chaque année de sa vie, il n'est pas k l'Ermitage. Un portrait, à la vérité, porte son nom, mais évidemment ce n'est pas lui; ce n'est pas sa figure si connue, ronde, large, au nez épaté, aux yeux à fleur de tête, dont il s^emble avoir fait le commun type de ses personnages. Parmi tous les autres portraits faits hors de sa famille, on distingue quelques figures de différents âges et sa;ns noms historiques, entre autres la jeune fille à corset rouge, celle qui tient un œillet, celle qui se penche à la fenêtre, un collier de perles à la main, et deux. ou trois portraits de ces riches juifs hollandais qui se paraient de costumes orientaux si favorables à la peinture. L'un d'eux, le plus beau, lé plus excellent peut^tre, porte le grand nom de Jean Sobieski, sans doute parce qu'il est coiffé d'une espèce de toque polonaise, car en quel lieu pouvaient se rencontrer le héros de Vienne, toujours occupé à l'orient de l'Europe, et le peintre d'Amsterdam, qui n'a jamais quitté les lagunes de sa patrie? Un autre excellent portrait est donné pour le théologien Arminius (Jacques Hermann), qui fonda le schisme protestant des Arméniens. Mais ce rude adversaire des doctrines de Gajvin sur la prédestination était mort en 1609, lorsque Rembrandt avait trois ans. Ce ne pourrait donc être qu'une tête d'étude, ou la répétition d'un autre portrait antérieur. Il en est de même, je crois, du portrait de vieillard appelé Thomas
Parr, lequel mourut à Londres en 1634, âgé de cent cinquante-deux ans. Rembrandt n'avait que vingt-trois ans alors; où et comment aurait-il rencontré pour le peindre le centenaire anglais?
Voulez- vous maintenant des tableaux d'histoire? vous en avez de sacrés et de profanes. Je dis sacrés en les jugeant sur le titre, car personne n'ignore que, d'après les traditions catholiques et le noble style italien, rien n'est moins pieux, moins recueiUi, moins idéal, moins sacré enfin que la peinture de Rembrandt. Pour le juger, pour le comprendre, il ne faut jamais perdre de vue que, protestant et républicain, Rembrandt a rendu les sujets religieux d'une façon toute nouvelle, et, sinon moins expressive, plus fami- Uère et plus triviale, qu'il a toujours traduit la Bible populaire de Marnix, la Bible des Gueux. C'est' sotis cette forme toute hollandaise qu'il faut chercher ses qualités personnelles, le mouvement, l'action, l'expression un peu grossière mais d'une extrême vivacité , enfin la perfection pittoresque. On éprouve le sentiment de la difficulté vaincue, la surprise et le plaisir de trouver dans le rendu des objets une vérité singulière, enfin l'éblouissement que causent les jeux bien entendus de la lumière, les savantes oppositions de jour et d'ombre, le triomphe du clair-obscur.. Gela convenu, nous pouvons, en toute liberté de conscience, admirer dans ce qu'ils ont de vraiment admirable : — un grand et vigoureux Sacrifice d'Abraham; — un Retour de VEnfant prodigue, de proportions plus colossales encore et dont les figures sont encore plus bizarrement accoutrées ; ce tableau serait d'un puissant efiet s'il était mieux placé, mieux visible, bien éclairé d'en haut au bout d'une profonde reculée; — Jésus chez Marthe et Marie, en fipirines, tableau d'intérieur très-lumineux ; — VÉducation de la Vierge par sainte Anne, c'est-à-dire une vieille religieuse faisant lire une jeune fille, ses lunettes à la main ; — une Sainte Famille, c'est-à-dire la famille d'un charpentier dans son établi, où viennent voltiger quelques anges comme
des chauves^fiouris lumineuses ; c'est une absurde composition^ d'après son titre^ mais un tableau superbe par la vérité, l'éclat, la splendeur du coloris ; — -Saint Pierre au prétoire, reniant le Christ, autre composition non moins absurde, niais d'un merveilleux effet de lumière factice; — une Descente de croix, dans la dimension et la forme de celle de Munich, inférieure sans doute, mais très-belle toutefois^ et présentant un autre prodigieux effet de lumière dans la nuit.
Rembrandt, qui traitait les sujets bibliques à peu près comme des scènes d'intérieur et de cabaret , ne s'est point fait faute de mettre la mythologie au même régime. On sait quelle incroyable gaucherie, quelle repoussante vulgarité distinguent trop souvent ses héros, ses nymphes et ses déesses. Il n'y a qu'un seul échantillon mythologique à FErmitage, mais peut-être le plus complet qu'il puisse donner de lui-même, de ses défauts saillants et de ses incomparables mérites. G^est une Danaë, que le sujet peu décent et la manière moins décente encore de le traiter, ont fait reléguer loin de la foule des visiteurs^ dans les combles du palais. Sur un lit que domine la statue de l'Amour en or massif, et dont une vieille servante ouvre les rideaux à la pluie d'or, une femme est couchée toute nue, faisant face au spectateur. Voilà le motif du tableau qu'on peut apprécier en deux paroles : horrible nature, art incomparable. D'un côté, comment concevoir le caprice du maître- des dieux pour une créature si peu digne de plaire, ou le caprice du peintre pour un modèle si défectueux? De l'autre, où trouver plus de lumière, de transparence, de relief, de vie, d'illusion complète, ou plutf^t d'effrayante réalité ? Quoique la peinture ait souffert en quelques parties, cette Danaë est assurément Je chef-d'œuvre de Rembrandt à l'Ermitage, et peut-être le chef-d'œuvre de la galerie tout entière.
Parmi les élèves de Rembrandt dans la grande peinture, deux seulement tiennent là une place honorable près du
maître : Govaërt Flinck, avec les portraits réunis du petit prince d'Orange Guillaume II, et de son précepteur Jacques Gatz; Ferdinand Bol, avec les figures allégoriques de la Charité et de VAbpndance, ainsi que plusieurs portraits entre lesquels on distingue une princesse de Nassau-Siegen, un vieillard qu'on croit être le père de Rembrandt, le meunier Gerretz, et un savant désigné naguère sous le nom de Christophe Colomb. Quelle idée ! le découvreur de l'Amérique, mort en 1506, qui se trouve peint par Ferdinand Bol, né en 1610! Contemporain des élèves de Rembrandt, Barthélémy Yan der Helst semble avoir échappé à rinfluencô de sa manière. Il reste fidèle aux procédés plus anciens et plus sévères des Porbus. Deux grands tableaux de famille et le portrait de son ami Govaërt Flinck recommandent honorablement à Saint-Pétersbourg l'auteur du célèbre Banquet de la garde ciiyùfue d'Amsterdam. Yan der Meulen, qui se fit Français après Philippe deChampaigne, pour devenir peintre historiographe de Louis XIV, termine la liste des grands Flamands. Il serait difficile de trouver dans son œuvre nombreuse une seule page supérieure à ses deux Combats de cavalerie, Yariété sans confusion, épisodes intéressants, beaux groupes, action vive, tumultueuse, pleine de feu, dessin châtié, couleur juste, rien ne leur manque pour en faire les modèles du genre.
Peintures anecdotiques. Pour procéder avec plus de rapidité dans cette partie de l'école flamande où les détails sont à peu près impossibles, où les maîtres, d'ailleurs, ont chacun une manière très-connue et presque uniforme, je vais me borner à donner la liste chronologique des principaux maîtres représentés, avec l'indication succincte de leurs principaux ouvrages,
Jean Breughel, de Yelours : une dizaine de fins et charmants paysages animés où souvent les figures sont d'une autre main, telles qu'une Vénu^ dans un parterre, d'Henri Yan Balen ; une Diane surprise par Âctéon, de
Lemoine ; deux Ermites devant une grotte , de David Téniers. — Péter Neefs : quelques Intérieurs d'églises, ordinairement avec les figures de François Franck ; il y en a deux excellents qui proviennent de la Malmaison. — Corneille Poelenbourg : douze ou quinze paysages animés par des sujets sacrés ou mythologiques, dont il faisait toutes les parties sans recourir à l'aide de personne. Dans un Repos en Egypte, il s'est peint sous la figure du berger appuyé contre un arbre. — David Téniers le père : là plupart des sujets dont il a donné l'exemple à son fils, fumeurs, alchimistes, kermesses. — Adrien Brauwer, l'autre maître de Téniers le fils : quelques scènes grotesques, genre où son élève ne Ta également surpassé qu'en l'imitant.
A David Téniers, il faut faire une pause. Son nom est trop grand partout, ses œuvres trop considérables à l'Ermitage, pour qu'on en fasse un simple article dans la série commune , que nous reprendrons après lui. Sur les quarante-sept tableaux qui composent sa part, on trouve tous les genres divers qu'il a traités, ou plutôt tous les divers sujets qu'il a traités dans le même genre, paysans, cabarets, tabagies, kermesses, corps de garde, tentations de saint Antoine, intérieurs, scènes grotesques, musiciens, alchimistes, pêcheurs, ivrognes, fumeups et singes ; on y trouve même des sujets rares et exceptionnels dans son oeuvre, un marché de bestiaux, un portrait (celui d'un prélat) en trèspetites proportions, et une marine enfin, traitée un peu à la manière de Claude, mais dont Téniers n'a peut-être fait que les figures. Cependant, jusqu'à l'achat par Pem? pereur Alexandre I" du cabinet de la Malmaison , l'on n'aurait pu citer dans ce nombre ime seule page vraiment capitale. Beaucoup de petits cadres n'étaient que des Aprèsdîner, de ceux que Téniers terminait dans une soirée. Les seuls ouvrages saillants eussent été jusque-là deux grandes Fêtes villageoises^ provenant du cabinet de Voyer d'Argenson, un très-beau Corps de garde, où, près d'un amas
d'armes, jouent un groupe de soldats, V Intérieur (tune cuisine, pleine de gibier, de poisson, de légumes, dans laquelle Téniers a peint son père en vieux pêcheur aveugle et lui-même en fauconnier, enfin une belle et curieuse Vue de sa maison (qu'on appelait le château des Trois-Tours) dans le village de Perck, entre Anvers et Malines, où il étudiait à son aise les mœurs et lés usages de ses personnages habituels qui posaient naturellement devant lui, où il pouvait, comme disait Pontenelle, prendre la nature sur le fait. Mais la Malmaison a livré à 4'Ermitage ime œuvre hors ligne, une œuvre sans prix. C'est «un grand tableau d'environ quatre pieds de hauteur sur sept à huit de largeur, qui fut peint en 1643 pour la confrérie de l'Arbalète, et qu'on appelle les Arquebusiers dC Anvers, Sur la grande place de cette ville, où, parmi la foule des curieux, défilent en habits de parade les différents corps de métiers, s'est rassemblée toute cette compagnie de l'Arbalète. Quarantecinq personnages 7 en figurines de huit à dix pouces, sont réunis au premier plan ; tous sont terminés avec le soin le plus minutieux, et dans un styk qui, sans s'éloigner du naturel, s'éloigne au mains du grotesque. L'arrangement de cette foule en perspective est merveilleux, comme le rendu de tous les détails. L'air circule parmi ces groupes animés, où l'on croit surprendre le mouvement et la vie. Descamps a raison de nommer cet ouvrage « le plus beau tableau de Téniers, » car rien de plus considérable et de plus parfait n'est sorti du pinceau de ce maître fécond, qui avait trente-trois ans lorsqu'il le fit, et qui devait travailler sans relâche encore un demi- siècle.
Reprenons après lui la série chronologique. Adrien Ostade : jusqu'à vingt ouvrages, parmi lesquels une série des Cinq sens, et quelques charmantes Scènes d'intérieur. — Isaac Ostade : YÈtéÇiXYHiver, et d'autres scènes familières dans le style de son frère aîné, qui fut son maître. • — Pierre de Laar, le Bamboccio : des Haltes de chasseurs, où il imite tantôt Wouwermans, tantôt Téniers. — Gérard
Terburg : six do ces petits sujets fort simples, — im militaire en armure, une dame en robe de satin, — où il excellait par le naturel des poses et la perfection des détails. Le plus considérable et le plus excellent est un groupe de trois personnes, un gentilhomme et deux dames, a$sis autour d'iîne table. — Gérard Dow : quinze petits cadres, quinze petits chefs-d'œuvre : la Liseuse^ la Dévideme, la Marchande, de harengs, le Solitairey le Philosophe, le Por^ trait du peintre, jouant du violon dans son atelier, un Baigneur et deux Baigneuses, sujets rares, et peut-être les seules figureis nues qu'il ait jamais peintes, enfin VEmpi^ rique dans son cabinet de consultation , ouvrage de haute importance, presque égal à la Femme hydropique qui, trèsconnue à Paris, me sert habituellement par ce motif de terme de comparaison. — Gabriel Metzu : quelques petits sujets dans les genres da Terburg et de Gérard Dow, ses deux maîtres, qu'il surpasse quelquefois en réunissant les qualités de l'un et de l'autre; comme le premier, une jeune dame élégamment vêtue à qui l'on présente un plat d'huîtres; comme le second, un Repas de famille, auquel prennent part le stathouder Guillaume II, sa femme Marie d'Angleterre et leur jeune fils, depuis Guillaume m.
Laborieux et fécond autant que Téniers, dans une vie de moitié plus courte, PhiUppe Wouwermans mérite aussi une mention toute spéciale. A TErmitage, comme Téniers, comme Rembrandt, comme Rubens, il a. une salle à lui, et c'est un honneur, un droit, qu'il achète suffisamment par la réunion de quarante-neuf ouvrages. On connaît le$ sujets ordinaires de Wouwermans, qui prenait ses personnages, non parmi les paysans, mais parmi les gentilshommes : des combats de cavalerie, des haltes, des camps, des chasses, des auberges, des écuries, des manèges, des abreuvoirs, toutes les espèces de paysages animés où se peuvent placer des chevaux. Aucun d'eux ne manque à l'Ermitage, et voici, dans ce demi-cent de cadres, ceux que je reçom-
mande le plus à l'attention des visiteurs : une grande Chasse aux cerfs, charmante composition, pleine d'heureux détails; — une Mêlée de cavaliers sur le bord d'une rivière ;
— un autre combat, nommé le Moulin brûlé, très-vif, très-animé, où des massées de verdure mêlées aux tourbillons de flammes forment, suivant la remarque du livret, le plus harmonieux contrasle ; — vue Écurie (T auberge; — un Hiver; — une Chasse au héron y — un Manège en plein air, d'une belle et vigoureuse couleur ; — la Vue d'une grande plaine avec trois chevaux au pré, resserrée dans un panneau de six pouces sur quatre, très-curieuse miniature ;
— enfin, le Carrousel flarruind, dans une plaine spacieuse, au miheu d'une foule de spectateurs; un chat pendu par les pattes à une corde tendue sert de but aux lances des cavaliers. Pleine de mouvement et de gaieté, cette scène est vraiment superbe ; rien, j'en suis convaincu, rien ne la surpasse, ni dans la collection, ni dans l'œuvre entière de Wouwermans. A voir où souffle la vogue, ce Carrousel flamand doit avoir une énorme valeur.
Revenons aux élèves de Gérard Dow, dont il a coupé la série, et d'abord aux Miéris, qui se trouvent tous les quatre à l'Ermitage. François Miéris le père : son portrait et celui de sa femme en fine grisaille, et diverses petites Scènes d*vntérieur où l'on reconnaît le premier disciple du maître. — Guillaume et Jean Miéris , ses fils, et François Miéris le jeune, son petit-fils : d'autres scènes du même genre, du même style, où ils suivent pieusement leur père et leur aïeul, mais comme Ascagne suivait Énée, non passibusœquis. — Gaspard Netscher : divers portraits, et une seule Scène d* intérieur, où l'on retrouve clairement les leçons de Gérard Dow. — Godefroy Sckalken et Pierre Slingelandt : chacun un simple échantillon de faible valeur.
— Jean Steen : la Partie de trie -trac, où il s'est peint avec sa femme , et quelques scènes comiques, un cabaret , un fumeur, un goutteux , de la plus franche gaieté, de la plus belle couleur, enfin un Assuérus touchant Ësther de son
''^ sceptre d'or, sujet cpie le peintre a sans doute voulu traiter ^ ^^ sérieusement , noblement , et qui se trouve plus comique '^^- néanmoins qu'aucun autre. — Pierre De Hoogh : le Retour '''^ du marché y autre scène familière, mais très-finie, très-luui mineuse, parfaite, excellente, et donnant la plus haute ^^''' idée d'un maître longtemps méconnu, dont les ouvrages, ^ - maintenant appréciés et recherchés, sont malheureusement f'- fort rares. — Adrien Van der Werff : plusieurs sujets f^t-^ sacrés, Samte-Familky Assomption, Descente de croix, tou- ^^ jours trop relevés pour sa manière fine, léchée, minutieuse, 'ûfj qui ne convient (si elle convient à quelque chose) qu'aux 6'^^ petites scènes flamandes, et son portrait, où il s'est repré- QX sente complaisamment devant son chevalet, sa palette à la s ^ main, ayant près de lui le sablier du Temps et une tête ^ de mort couronnée de laurier: nouvel indice de la prénà somption d'un peintre qui annonce lui-même son immor- •edt talité.
m>.i Paysages et animaux. L'Ermitage réunit à peu près tous les paysagistes des Flandres , depuis Paul Brill , l'un des 'fi créateurs du genre, qui précéda d'un demi-siècle en Italie ^ !e notre Claude le Lorrain , jusqu'à Van Huysum , qui termine et couronne avec ses fleurs la longue série des petits \^ Flamands. Je vais me borner, comme tout à l'heure , à ît donner une liste chronologique des maîtres, avec Tindicatrois tion sommaire de leurs principaux ouvrages. ème Paul Brill : l'Europe et VAfriguej personnifiées par des )ère paysages composés , et diverses Vues d'Italie , invariableas- ment terminées par des lointains bleuâtres. Dans les figures lire de quelques-unes, on croit reconnaître la main d'Annibal le- Garrache et de Dominiquin. — Jean Wynantz : la Cour em d'v/ne métairie , l'une des œuvres les plus considérables du eiir -maître éminent sous les leçons duquel se sont formés av« Berghem, Guyp , Woijwermans , et quelques pages plus , Di petites où Ton trouve à peu près toujours un chemin tourp!i> nant, et d'habitude près de quelques mamelons sablonso: »eux. — Albert Guyp : rien de très-important pour un
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tel maître ; de petites marines , xm Coucher de soleil sur une prairie termiaée par la ii)er, et la Porte Sune au^ ber-ge, près de laquelle un' jeune valet d'écurie tient en bride }e cheval gâs pommelé aussi cher à Guyp que le cheval })l^nc àWouwermans. -^ Jean Both, d'Italie: quelques chaudes vues de la nalure méridionale. — Salomon Kuysdaël : une Forêt et une Rivière , où l'on pressent le frère immortel, Jacques Ruysdaël, qu'a formé Salomon, comme on pressent Téniers le fils dans son père. — Nicolas. Bergbem : dix-huit toiles , presque toutes réunies dans une salle qui porte son nom. Il y en à de très-importantes, et même de trop ambitieuses : Y Enlèvement d'Europe y la Sainte-Famille au repos , VAnge annonçant auoa bergers la naissance du Christ, Il faut oublier la composition pour n'en voir que l'entourage-, la campagne et les animaux. J'aime mieux, parce qu'ils sont plus parfaits, le Paysage italien au soleil couchant, très-chaud, très-lumineux, et surtout la grande Halle d» chassmrs sur le bord d'une rivière , au pied d'une masse de ces rochers rougeâtres , si afiectionnés de l'artiste» II la peignit pour disputer à Both d'Italie un prix de 800 florins proposé par le bourgmestre 4e Dordrecht, qiji acqi^it les deux tableaui^ en doublant la somme. Cette Halte de chasseurs passait , au dire de Descamps , pour le chef-d'œuvre de Berghem. — Jean Weenix4 deux tableaux de nature morte , touchés avec la plus minutieuse délicatesse.
À Paul Potter, comme tout à l'heure à David Téniers , il faut faire une pause. Tous les musées publics, tous les grands cabinets d'amateurs se disputent le moindre échantillon de ce maître illustre , devenu original dans des sujets communs à force de perfection, et qni, si l'on admet avec Descamps qu'il ait, à quatorze ans, commencé dépeindre, n'eut que quatorze autres années de vie d'artiste , puisqu'il mourut à vingt-huit ans. De ses très-rares ouvrages , le cabinet impérial a pu en réunir jusqu'à neuf; et, répétant l'observation déjà faite, que la plupart ien mittres ont
comme une patrie posthume pour être, là mieux que partout ailleurs, connus et appréciés, Ton peut dire que Paul Potter est à l'Ermitage*. Quelques-uns de ses tableaux, tels qu'uîi Bœuf aiA pré, un Chien à Vëttache, un Savetier sur sa porte, un Jeune berger gardant un cheval, sont trop petits et trop simples pour exiger d'autre description que le nom même. De la Ym d^un cabei^ret, devant lequel sont arrêtés un chasseur et son valet, tous deux à cheval, et de la Vue d'um chaumière, devant laquelle une jeune paysanne trait sa vache, que peut-on dire de plus, sinon que Tune est datée de 1650, l'autre de 1651, et que l'une et l'autre sont de petites merveiljes, peintes comme sont écrites les fables de La Fontaine , avec autant de grâce et d'esprit ? mais il faut s'arrêter un peu plus longtemps sur les trois œuvres principales.
L'une semble avoir réalisé la vœu du lion :
S| nos confrères savaient peii^dre !
C'est le procès de l'homme par les animaux. Cette eompor sition singulière, qui ressemble aux travaux multiples des Byzantins et des plus anciens maîtres de la Renaissance, forme quatorze Compartiments , dont douze plus petits en^ cadrent les deux plus grands. Mais ce n'est pas Paul Potter seul qui a peint tous les chapitres de ce long apologue. L'histoire d'Actéon est de Poelenbourg; une autre (je crois celle de ^aint Hubert) est peut-être de Téniers. Ce qui appaFlient incontestablement à Paul Potter, c'e^t le tableau principal, qu'il a signé, la Condamnation de V homme par Ifi tribunal de^ animaux. Les cases du bas ne sont ni de
1. On deTpait y compter dix o^v^ages de Paul Potter. Un magnifique Troupeau 4^ hcBUfs conduit par un paysan , qui fut acheté pour l'impératrice Catherine à la vente Gerret Braamcamp, d'Amsterdam, en 1771, périt dans un naufrage (moins heureux que le Spasimo de Raphaël), en compagnie d'un admirable tableau de Gérard Dow et d'i^ii^re^ eh^fs-d'o^uv^e kQllaadais.
Paul Potter, ni de ses vrais émules ; une main plus malhabile les a terminées , sans doute après la mort si précoce et si regrettable du principal auteur.
Plus important, et de Paul Potter seul, vient ensuite un grand Paysage y daté de 1650. A travers un bois épais, près d'une pièce d'eau cachée dans l'ombre, passe une route que le soleil éclaire ou plutôt illumine de sa plus radieuse lumière. Un voyageur à cheval, deux pécheurs, un pâtre et ses vaches étoffent ce paysage ( comme disent les catalogues belges), étoffé surtout par cette magnifique opposition de jour et d'ombre. Il est aussi grand, aussi beau, aussi prodigieux que le paysage si célèbre de la DulwichrGalle^ près de Londres, que le meilleur de la collection de Buckingham-Palace, que la Vache qui se mire, de la Haye ; et, s'il peut être surpassé, ce n'est que par le plus célèbre de tous, celui qui porte le nom fort ridicule , mais consacré , de la Vache qui pisse. Paul Potter peignit ce dernier tableau en 1649, ayant vingt-quatre ans. Il lui était commandé par une comtesse douairière Emilie de Zolms, née princesse de Nassau. Mais cette grande dame aimait sans doute la peinture à la façon de Louis XIV, qui repoussait avec horreur les magots de Téniers. Elle refusa, comme inconvenant, indécent et blessant,' le tableau de Paul Potter, qui passa aux mains d'un échevin d'Amsterdam, puis dans la galerie de Hesse-Gassel , puis à la Malmaison , puis à l'Ermitage. C'est un paysage plat , un vaste pâturage , en plein soleil , sans masses d'ombre, sans clair-obscur, sans repoussoirs d'aucune sorte. Seulement de grands arbres, dispersés çà et là, ombragent une ferme et du bétail au repos. Mais, dans ce cadre si simple, Paul Potter a réuni , outre ses chères vaches, à peu près tout ce qui peut animer un paysage , chevaux, ânes, chèvres, moutons, poules, chien, chat et gens. C'est l'œuvre capitale du maître, et c'est le chef-d'œuvre du genre. Nous connaissons Paul Potter au Louvre sur de si faibles échantillons qu'il est bien permis de s'étonner que tant de renommée
s'attache à son nom et tant de prix à ses ouvrages. On accuse, avec une sorte de raison, l'engouement des amateurs, qui payent im tableau comme une tulipe, uniquement pour la rareté. Mais, devant un tel prodige de l'art , il faut bien changer d'avis, il faut bien convenir qu'en le couvrant de monceaux d'or, en le payant comme une seigneurie ^, on ne fait que lui rendre justice et le mettre à son prix.
Jacques Ruysdaêl aussi mérite un article à part. S'il n'a pas à Saint-Pétersbourg, comme Paul Potter, la plus grande collection de ses œuvres et les plus magnifiques, treize pages cependant, dont plusieurs sont excellentes, supérieures, forment une part assez belle pour que TErmitage n'ait point à porter envie aux autres collections de l'Europe. On reconnaît quelquefois, dans les figures de ces paysages, la main d'Adrien Ostade et d'Adrien Van de Yelde, ce. qui augmente, s'il est possible, leur attrait et leur valeur. Quatre d'entre eux m'ont surtout frappé d'admiration. L'un est petit et très-simple : un site sablonneux, une route tortueuse^ un paysan suivi de son chien ; rien de plus. Mais sur cela un voile de mélancolie qui touche et serre le cœur autant que la scène la plus pathétique. Un autre, qu'on a hissé au-dessus de la porte d'entrée comme des Amov/rs de Yanloo ou des Bergères de Boucher, est d'aussi simple composition, quoique de dimension bien plus vaste : un sentier dans un bois, et, sur le bord d'une eau dormante, im grand hêtre que les ans ont à demi dépouillé de ses ranjeaux. Dans le troisième, très-grand aussi, le principal personnage, si l'on peut ainsi dire, est encore un vieux hêtre, l'arbre chéri de l'artiste, brisé par la foudre et tombé dans les eaux d'un torrent qui forme, en roulant sur des masses de rochers, une lnagni-> fique nappe d'eau. Le quatrième semble réunir les deux
1. Le tableau de Paul Potter est entré, dit-on, pour 250 000 fr. dans Testimation totale du cabinet de la Malmaison. Et c'était en 18171 Quel prix lui donnerait-on aujourd'hui?
autres. Q'est aussi dans une forêt profonde un gfand hêtre abattu ; c'est une flaque d eau dormante, cachée presque sous les larges feuilles des nénufars. Deux ou trois oiseàut d*eau, perchés sur leut% longues pattes^un passant dans le lointain^ voilà tout ce qui anime cette solitude; niais Taspect en est plein de silence, de mystère, de douce tristesse, et jamais Huysdaél, le peintre mélancolique^ n'a mieux parlé aux âmes tendres et rêyeuses.
On lui trouve un émulô daiis un beatt paysage de Minderout Hobbénia, qui, à l'opposé de son condisciple, est toujours resté dans la nature riante et sereine ; mais aprèd Ruysdaël et Hobbéma, je ne puis plus citer que par leur nom les autres paysagistes de Técole, Pynacker, Moucheron , Van der Neer, Everdingen, Rarel Dujardin, et je passe aux sujets d'une autre espèce. Melchior Hondekoter : le Combat d*un coq et d'un dindon dans une basse-eour, grand, fini et vrai comme les sLnimaux morts de Yeenix ou de Fyt, mais qui a de plus le don de la vie. — Jean Van der Heyden : trois Vues, prises au milieu de la ville de Harlem, sur un canal d'Amsterdam et dans la cathédrale de Cologne, avec des figures d'Adrien Van de Velde. Ces trois vues, dont la dernière est fort pâlcj mais les atitres d'une plus énergique couleur, offrent également ce fini prodigieux dans les moindres détails des choses inanimées, qui ne peut se comparer qu'au fini de Denner dans les visages; Ils sont les deux héros de la patience; Inais Van der Heyden a composé ou copié d'assez vastes ensembles j ce qui est le grand mérite des peintres qui travaillent à la chambre claire et qu'on regarde à la loupe, tandis que Denner, faible dessinateur, n'a jamais réuni deux figures dans le même cadre. — Adrien Van de Velde : un précieux Paysage animé, tout à fait dsms le genre de Paul Potter, mais où les personnes et les animaux sont de proportions plus grandes. — Jean Van Huysum : quelques excellents tableaux de fleurs et de fruits, sujets où nul ne le surpasse, et même deux paysages du genre pastoral. Mais
il se pourrait fort bien qu'il eût seulement pkcé des corbeilles de fleurs dans deux paysages de son père, Juste Van Huysum. Il ternaine ainsi, dans les dernières délicatesses du naturalisme, la liste des anciens Flamands, qui remonte sans interruption jusqu'aux Van Eyk.