‹ Les musées dA̓ngleterre, de Belgique, de Hollande et de Russie: guide etChapitre 20 sur 38 · ÉCOLE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

ÉCOLE FRANÇAISE

En voyant la compositioti du musée de l'Ermitage, on se demande avec surprise comment il est possible d'y trouver réunis deux cent vingt-detix tableaux français, lorsque totis sont antérieurs au présent siècle, à l'école féconde outre mesure, en artistes et en ouvrages, que l'on fait comment cer seulement avec Louis David. Assurément, Catherine 11^ qui faisait pénétrer dans son empire les usages, l'esprit et le goût français, k qui Voltaire adressait ses plus fines flatteries, et qui entretenait à Paris toute une diplomatie au petit pied, toute une légation de commissionnaires en modes, livres et tableaux; assurément, dis- je, la Sémiramis du Nord a beaucoup mieux que nous-mêmes colligé et conservé toutes les productions artistiques, ou soi-disant telles, de notre pays pendant les deux siècles passés. Qu'elle ait eu tort ou raison, nous lui devons pleinement cette justice. En effet. Ton ne trouve pas seulement dans les salons et les boudoirs de son Ermitage les quelques noms illustres de notre ancienne école, dont nous parlerons tout à l'heure ; ni même ceux des artistes secondaires qui ont laissé, sinon de la renommée^ au moins de la réputation, tels que Vouet, La Fosse, Santerre, La Hyre, Lemoine, Lefèvre, Ghardini Lancret, Natoire, les Vanloo, les Goypel, les ^ouUogne^ les de Troy, tous plus ou moins peintres d'histoire; tels que Desportes, l'habile peintre d'animaux, Robert, l'habile peintre de ruines, Patel^ 1 heureux imitateur de Claude, ou Largillière, les frères Lenain, Toqué et Mme Lebrun, qui ont réussi dans le portrait; c'est encore une foule absolument nouvelle, des gens morts de

toutes façons, dont personne ne parle plus, dont personne n'avait peut-être parlé, Verdiér, Sylvestre, Pesne, Raoux, Moitte, Lemaire, Pierre, Demachy, Golombel, Cousin, Delacroix, HaJlé, Jeaurat, Pater, Licherie, Galloche.

Si j'en connais pas un, je veux être pendu^

Certes, nous ne nous doutions pas en France, oublieux que nous sommes^ d'avoir eu cette innombrable pléiade de peintres, contemporains de Lebrun, de Watteau et de Greuze ; il faut aller en Russie pour apprendre seulement leurs noms. C'est du Nord aujourd'huiy etc. Nous voudrions bien, pour reconnaître ce galant procédé, pouvoir exhumer des tombes de l'oubli quelque artiste ou quelque œuvre digne de souvenir. Mais vainement avons-nous cherché par toutes les salles, dans tous les cadres, sous tous les numéros; il faut se borner prudemment aux douze ou quinze noms déjà consacrés par le suffrage universel.

Nicolas Poussin est partout le premier des peintres français. Mais, dans les vingt-trois compositions qui lui sont attribuées à l'Ermitage, il en est peu qui révèlent pleinement l'illustre auteur du Déluge et de la Femme adultère. Le Cocus et le Pdyphêms me paraissent des copies de ceux du Louvre et du Museo del Rey de Madrid; le TestOrm^nt d'Éudamidas est seulement l'esquisse du tableau que possède l'Angleterre; et les deux Victoires de Josuéy ainsi que les deux épisodes de la Jérusalem délivrée^ sujets confus, faiblement touchés, d'une couleur crue et monotone, sont probablement des essais de jeunesse. Je ne retrouve, je ne reconnais notre grand Poussin, notre peintre poète et philosophe, que dans une belle Amphitrite portée sur les eaux; — dans xme Esther évanouie devant Assuérus^ peinture très-assombrie, mais noble et forte composition, où l'on ne peut trop admirer le groupe des femmes; — enfin, dans une Visitation de sainte Elisabeth, très-grande page et très-importante, dont la couleur, également sombre et

bistrée^ ne peut ni cacher ni amoindrir le style imposant et magnifique. Quant aux meilleures œuvres de Sébastien Bourdon et de Jacques Stella, élèves préférés de Poussin dans les sujets d'histoire, elles rappellent le maître en l'affaiblissant. Mais de Gaspard Poussin (Dughet), il faut au moins recommander quelques excellents paysages^ le Chas- $eur^ le Pêcheur, la Cascade, dans la manière grave et forte du Diogène et du Phodon. Il faut recommander encore un Saint Pierre reniant Jésus, ou, si l'on veut, des Soldats jouant aux déSj -par l'imitateur de Caravage, Moïse Yalentin, qui fut l'ami de Poussin à Rome, et qui pouvait, avec une moins courte vie, devenir aussi son émule.

Avant l'acquisition du cabinet de l'impératrice Joséphine, j'aurais probablement parlé du Lorrain (Cfaude Gelée) comme du peintre des Ândelys ; je me serais plaint aussi de ne pas le trouver à l'Ermitage, complet, entier; digne en tout de lui-même. Malgré ses dix ouvrages, malgré de superbes échantillons, tels qu'un Site d^ Italie, un Port de^mer, et les. deux grands Paysages antiques où se voient d'un côté Apollon et Marsyas, de l'autre Apollon et la sibylle de Cumes, j'aurais encore cherché, dans mon orgueil de compatriote et d'admirateur enthousiaste, un plus éclatant chef-d'œuvre. Mais la Malmaison a fort heureusement absous l'Ermitage de tout reproche en lui livrant une magnifique série de quatre pendants, le Matin, le Midi, le Soir et la Nuit^ où l'aide habituel de Claude, Filippo Lauri, a peint la Rencontre de Jacob et de Racket, le Repos de la sainte Famille, la Pèche de Tobie et la Lutte avec VAnge^. J'ai trop souvent essayé de décrire quelques pages du Lorrain, j'ai trop vanté, suivant la profonde et inépuisable admiration qu'il me cause, le Raphaël du paysage, pour qu'il soit besoin de répéter ici des descriptions bien insuffisantes et des louanges bien

1. Portés sous les n«' 169, 15#, 160 et 181 du livre de Vérité,

superfluôs. Dire qnê eette précieuse série de quatre pendaûts égale les plus fameux chefs-d'œuyre de Paris ou de Londres, et surtout ceux de Madrid qu'ils rappellent aussi par le sujet, n'est-ce pas en faire sans phrases le plus pompeux éloge ?

Mais, à propos de ces paysages italiens transportés au nord de la Russie, l'occasion se présente de toucher ime question d'art qui prête à de nombreuses discussions ^ et qui n'est pas sans intérêt : Est-il vrai qu'il faille absolument, pour bien apprécier une peinture, et généralement toute œuvre d'art, pour tien en sentii* les mérites et les beautés, la voir dans le pays même où l'a faite soa auteur ? En d'autres termes, est -il vrai que le déplacement lui ôte à coup sûr une grand partie de «a valeur morale?

On pourrait peut-être, au contraire, rappeler l'opinion de Montesquieu, qui pl'étend que, si la nature à plaeé dans les régions méridionales une partie des productions les plus utiles aux habitants des régions du l^ord, et réciproquement, c'est qu'elle a voulu, en donnant ainsi des aliments au commerce, créer des liens de boime relation et de confraternité entre tous les hommes ; et dire aussi qu'en changeant de place, de région, presque de nature^ une œuvre d'art acquiert au moins l'attrait de la nouveauté, du contraste; qu'elle est comme une blonde et blanche fille du Nord amenée sous le ciel brûlant des tropiques, ou comme une brune du Midi, aux cheveux d'ébène, aux yeux de velours, conduite au milieu des neiges du cercle boréal. Leurs attraits semblent augmenter à mesure qu'elles s'éloigûent de leur patrie, parce qu'ils deviennent plus rares, plus inconnus, dès lors plus saisissants; C'est ce qui arrive, entre autres, pour les chansons et les danses nationales. Mais, sans chercher à la retourner, prenons la question dans ses termes.

Je crois très-fermement qu'une œuvre d'art n'est complètement expliquée à l'œil et à l'esprit du spectateur que sur la place et par la place où elle a pris naissance ; que,

SAINT-PÉTERSBOURG* 33è

par exemple, Raphaël et Claude ont besoin, pour être bien compris, que Ton Connaisse la nature italienne, c'està-dire les types de la population, le ciel, la terre, la lumière, tous les objets qu'ils ont eus pour modèles, tout le milieu où ils ont vécu. De même, Rubens et Ruysdaêl ont besoin, pour être compris, justifiés, admirés^ que Ton connaisse la nature flamande. Mais je crois aussi que, cette connaissance une fois acquise, cette révélation complète de l'artiste une fois obtenue, on les porte facilement partout avec soi; et qu'il ne faut pas un grand effort d'imagination pour se rappeler, devant Rubens et Ruysdaêl, la nature flamande, devant Raphaël ôt Claude, la nature italienne ; partant, pour apprécier, en quelque part qu^on les rencontre, toutes leurs beautés et tout leur mérite. Autrement (je ne parle pas des monuments de l'architecture, qui ne peuvent être déplacés, et dont l'imitation, entre contrées très - différentes, ne produit guère que des monstres), autrement nulle œuvre d'art ne pourrait impunément se dépayser. Alors comment expliquer que l'Italie entière n'ait f eut-être pas conservé dix tableaux de Claude, qui fit tous les siens dans cette patrie adoptive, sa patrie d'artiste, tandis que l'Angleterre les recherche avidement, les paye au poids de l'or, les amoncelle dans ses galeries publiques et ses cabinets ' d'amateurs? N'est-ce pas, au contraire, que les Anglais, grands touristes, sont ravis de retrouver, dans les tableaux de Claude, la plus belle image d'une contrée dont ils ont admiré le ciel et la terre? Autrement encore,* comment expliquer que les marbres du Parthénon, arrachés à leur temple, & leur 'point de vue, à leur lumineux soleil, puissent encore, entre de sombres murs en brique, sous les brumes' de la Tamise, nous confondre d'admiration, nous ravir en extase ? Non, non ; le beau n'est pas ime question de latitude et de thermomètre, pas plus que de siècle et de mode ; il ne dépend ni du lieu ni du temps. Partout et toujours, il est le beau ; partout et toujours ,

l'âme humaine peut le saisir, le comprendre, s'en repaître, s'en rassasier, et savourer en lui sa véritable ambroisie sur la terre.

Revenons à nos peintres français.

Avec un intéressant portrait de Mlle de La Vallière en Flore, et une Cléopatre imitée de Guide, Pierre Mignard (qu'on appelle le Romain y ce qui veut dire, un peu le Raphaél, sans doute parce qu'il avait peint une SairUe-FamUle, la Vierge à la grappe), a dans les salons de l'Ermitage un grand tableau représentant la FamUle de Darius aux pieds d' Alexandre, Mignard le peignit, dit-on, en opposition du chef-d'œuvre de Lebrun, qui fut gravé par le célèbre Édelinck, et il partagea les suffrages de la cour, car un peintre de portraits qui âatte ses modèles est toujourts sûr de leur préférence. Quant à Charles Lebrun, il n'apporte au concours, en original, que des essais de jeunesse , très au-dessous de son nom et de son talent ; mais il se recommande davantage par une excellente copie de la plus fameuse fresque des chambres du Vatican , V École d'Atliènes. Eustache Lesueur, si ^l'on en croit le catalogue, aurait sept ouvrages dans la galerie des czars. Quelle bonne fortune ! Sept ouvrages d'un maître mort à trente-huit ans, et qui en a peu laissé hors du cloître des Chartreux, où il finit sa trop courte vie! Mais d'abord quatre des sept ne sont que de simples esquisses, dont l'authenticité est incertaine. Il n'y a d'important qu'un Moïse enfant exposjé sur les eaux du Nil par sa mère Jochabed, et un Martyre de saint Etienne. Le Moïse est un grand tableau, de noble ordonnance, de forte exécution, qu'on peut, sans lui faire injure, attribuer au digne rival de Poussin. Mais comment l'accuser du Martyre de saint Etienne ? Cette toile immense renferme dix -neuf personnages plus grands que nature. Jamais Lesueur (à l'exception du Martyre de saint Gervais et saint Protais, pour Téglise Saint-Gervais de Paris) n*a peint dans de telles proportions; il préférait les demi-figures. Et d'ailleurs où est

son style si grandiose, où est son dessin si énergique, où

est sa couleur si bien appropriée au sujet? Dans ce groupe gauchement réuni, sans passion, sans mouvement, dans

ces visages calqués Tun sur l'autre, et tous busqués comme

des têtes de chevaux normands, où reconnaître l'admirable

auteur de la Vie de saint Bru/no?

Je vais citer plus à la hâte. Du Bourguignon (Jacques Courtois) : quelques morceaux en imitation de Salvator ou de Wouwermans, et deux vastes pendants, la Sortie d'une place assiégée et Y Attaque d'une batterie, non moins précieux par la rare perfection du travail que par la grande dimension des cadres. — D'Hyacinthe Bigaud : un beau portrait de vieillard, qu'on dit celui de Fontenelle dans un âge avancé. Je ferai remarquer pourtant que, si c'est Fontenelle, il n'a pu être peint par Rigaud v^rs la fin de sa longue carrière, puisque, né en 1657, il vécut un siècle entier, et que Bigaud, né en 1659, ne dépassa point l'âge de soixante-quatre ans. — D'Antoine Watteau : Marcfie et Halte de troupes. Danse et Dîner champêtres, touchés avec esprit, grâce, finesse, et de sa plus charmante couleur; puis encore, le croira-t-on? une Sainte^FamUle dans un paysage. Oui, Watteau a peint une Sainte-Famille; il a fait de l'histoire, de l'histoire sacrée, et je le dénonce pour Bomain, pour classique, pour académique, aux amateurs du Pompadour, aux enthousiastes du rococo. Mais peut-être que cette Sainte-Famille est du temps où il ne s'appartenait pas encore, où il faisait, tout le long du jour, des Saints Nicolas pour un brocanteur appelé Métayer, son premier maître à Paris, qui lui payait cette besogne trois livres par semaine, et la soupe.

Lorsqu'on visitant l'Ermitage, M. Horace Vemet a passé le seuil de la salle XIX, consacrée spécialement à l'école française, il a pu se croire dans un musée de famille. Il a trouvé réunis dix-sept tableaux de son célèbre aïeul Claude- Joseph Vemet. Dans ce nombre, plusieurs sont très-choisis, très-importants, non moins que les Ports de France

rassemblés an Lourre. Je citerai de préférence iexa séries de pendants, les Viies de Pakrme et de Reggio en Calabre, et les Marines au soleil levant et au clair de lune ; puis trois Naufrages, entre autres celui de Virginie à Tîle de France. Sans doute il ne faut chercher dans ces Marines ni Claude, ni Salvator, ni Guillaume Van de Velde. Mais, après ces maîtres du genre dans des mapières diverses, nul ne dispute le premier rang à Joseph Vernet, dont la peinturé^ au dix-huitième siècle, est pleine de raison, de- naturel, d'ampleur et de solidité. Citons après lui deux petits paysages de Lantara, pour rappeler le nom de cet ivrogne de talent, mort à Thôpital; et, pour finir, le Paratytiqite servi par ses enfants, Fune des plus grandes et des plus charmantes compositions de Greuze, qui, touchant par son âge au siècle^ présent (il est mort en 1805)« et p^r sa manière à Prudhon, nous amène aux débuts de l'école actuelle, à qui Ton n'a point encore ouvert les portes du palais de TErmitage, pour elle seule inhospitalier.

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