‹ Les musées dA̓ngleterre, de Belgique, de Hollande et de Russie: guide etChapitre 21 sur 38 · ÉCOLE ESPAGNOLE · texte numérisé non relu

ÉCOLE ESPAGNOLE

Si Ton s'étonne de rencontrer au musée de Saint-Pétersbourg plus de deux cents tableaux de l'ancienne école française, on peut éprouver une surprise au moins égale en y trouvant jusqu^à cent dix tableaux de l'école espagnole, qui a fleuri à l'autre bout de l'Europe, et qui est restée, on peut le dire, inconnue à toutes les nations étrangères jusqu'au siècle présent. C'est une collection rare, curieuse, distinguée, qui peut rivaliser avec une certaine autre collection plus nombreuse, et dont le premier tort fut d'être annoncée dans notre pays avec trop de pompe et de fracas. Toutefois, je n'avancerai pas, comme le livret, que « elle offre une série assez complète des trois principales écoles d'Espagne, Madrid, Séville et Valence. » Ce serait dire un peu plus quf la vérité. Je ferai remarquer aussi à propos de cette phrase, d'abord que Tordre chronologique

eiige le renversement des noms : il faut dire Yalenee^ Se- Tille et Madrid; et puis, il faut ajouter ime quatrième école, celle de Tolède, qui précéda les trois autres. Eil supprimant Tolède, où placerait-on Morales^ Blas del Prado, le Greeo, Tristan et ses condisciples? Cette suppression a fait Commettre quelques erreurs dans la répartition des maîtres parmi les écoles ; d'autres erreurs assez fréquentes ont échappé dans l'orthographe des noms propres (je citerai pour unique exemple celui de Chvmmti da TorreSf qui ne peut pas être espagnol), et d'autres encore dans certains détails biographiques. Pourquoi dire, en prenant un nouvel exemple à propos du portrait de Lope de Yegà (et non ïiopez), pourquoi dire : « Il composa au delà de quatre ceuts pièces de théâtre, sans parler de ses innombrables poèmes. y> Les poèmes de Lope ne sont pas innombrables, car on compte aisément jusqu'à six ou sept ^ la Jérusalem conquise, les Larmes d'Angélique^ la Circé, la Gatomachie^ le Pèkrifiy Y Art de faire des eomédieSy et peut-être quelque autre pièce didactique ; mais c'est bien au delà de quatre cents pièces de théâtre qu'il écrivit, c'est au delà de deux mille, si Ton réunit aux comédies profane^ de capa y espada les drames religieux nommés Autos sa* er amentales.

Après ces petites querelles faites dans l'intérêt du catalogue futur ^ mais que je regretterais amèrement si l'on y trouvait quelque ombre de pédantisme, nous allons examiner successivement la part des quatre écoles^ en tiommant toujours dans chacune d'elles les meilleurs maîtres et leurs meilleures œuvres.

École de Tolède, Antonio del Hincon : Rien ne serait plus précieux qu'un échantillon de ce vieux maître, qui, né en 1446, alla l'un des premiers étudier l'art en Italie, où il apprit, dit-on, d'Andréa del Castagno lui-même les procédés de la peinture à l'huile, et qui devint à son tour peintre des rois catholiques, ï'erdinand et Isabelle. Mais la Madone qu'on lui attribue est d'un caractère trop mo-

deme pour, appartenir à: son époque. — Luis de Morales (et non Gristobal Perez Morales) surnommé El divino : une belle Mater dolorosa, dans le genre religieux, ascétique, toujours empreint de sainte douleur et d'ardente piété, qui vaiut & Morales, en Espace, le surnom dont l'universelle admiration salua Raphaël en Italie. — Blas de Prado : on a mis un Christ et une Vierge sous le nom de ce peintre qui passa une partie de sa vie dans le Maroc, et dont les rares ouvrages sont fort difficiles à reconnaître.

— Domenico Theotocopuli, surnommé El Greco : le portrait du célèbre Don Âlonzo de Ercilla y Zuniga, qui composa de ses aventures guerrières le long et beau poème de YAraiicana. Ce portrait, dans la manière raisonnable du Greco, fut peint sans doute avant que l'élève de Titien, né dans la Grèce et établi à Tolède où il fonda une école, se fit volontairement faux et ridicule pour se rendre original.

— Fray Juan Bautista Mayno : une Adoration des bergers ^ réunion de portraits dans la manière de Véronèse, où l'on retrouverait probablement la famille de Philippe III, car le tlominicain Mayno fut le maître de peinture du prince des Asturies, depuis Philippe IV. — Luis Tristan : un portrait de Lopede Vega(qui a pour inscription Lîipus de VegaCarpio), digne à la fois du poëte universel et de l'élève préféré du Greco, qiu devint le premier des peintres de Tolède.

École de Valence. Juan de Joanès : deux figures en pied, dans le style des disciples de Raphaël ; — Sainte Anne, à qui l'ange annonce la fin de sa stérilité : Ne timeas^ Anna^ concipies et paries Mariant, Dei matrem^ — et Saint Do^ minique tenant la terrible devise de l'inquisition : Timete Deum, quia veniet hora judicii ejus. Je ferai remarquer, à propos de Joanès, qu'on a tort de lui donner dans le livret le surnom de Yicente , sous lequel fut connu son fils. L'illustre fondateur de l'école valencienne s'appelait Vicente Juan Macip. £n Italie, il eut la fantaisie, alors fort commune, de latiniser un de ses prénoms, Joannes, et de s'en faire un surnom de peintre. De là vint, par habitude

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et corruption^ le nom que lui donnent toujours les Espagnols, et sous lequel il faut le désigner^ Juan de Joanès. — Francisco et Juan Ribalta : parmi leurs œuvres, que Ton confond habituellement en Espagne sous le nom commun de los Ribaltas, on donne au père une Mise en croix, une Madeleine au tombeau, et une Sainte Catherine, dans le style des Carrache , sous lesquels il étudia en Italie ; au fils une belle Rencontre (F Anne et de Joachim, d'un pinceau plus moelleux et plus délié. — Joseph Ribera, surnommé à Naples lo Spagnoletto : je crois devoir reproduire ici l'observation déjà faite, qu'ayant passé toute sa vie d'artiste en Italie, Ribera fut plutôt et mieux connu en Europe que nul autre peintre espagnol. A l'Ermitage, sur les huit tableaux qui forment sa part , quelques-uns sont de premier choix : deux des Philosophes mendia/nts dont il fît plusieurs séries, — une charmante Sainte Lucie portant deux yeux sur un plat d'argent, en pendant d'un Saint François de Paule reconnaissable à la devise des minimes dont il fut fondateur, Charitas, — un Saint Sebastien secouru par les saintes femmes, très-belle ac!adémie, peinte dans la forte manière de Caravage, mais avec plus de style et de noblesse, — enfin un Saint Jérôme au désert, appelé par la trompette de Tange, autre superbe académie, égalant l'autre Saint Jérôme qu on a justement placé dans la salle des Capi d'opéra au musée de Naples.

École de Séville, qu'il faudrait plutôt appeler école rf'ilndaUmsie, pour y comprendre celles de Grenade, de Murcie et de Gordoue. — Pablo de Gespedès : on sait que la plupart des tableaux du savant Gespedès, qui fut aussi statuaire, architecte, philologue, antiquaire et poète, ayant été faits pour le collège de$ jésuites de Gordoue, ont disparu après la suppression de l'ordre par Gharles III ; en recueillir quelques-uns est donc, pour toute collection, une vraie bonne fortune, et je crois que l'Ermitage peut s'applaudir de l'avoir eue. La Tête du Christ semble, en effet, une précieuse étude pour la fameuse Cène , rivale de la

fresque de Léonard^ qui oirne tine dés chapelles de la MeÈquita ou cathédrale arabe de Gordotie ; et le Martyre d$ saint Etienne f eu petites proportious^ rappelle bien un digne et enthousiaste élève de Michel-Aùge. — Juan de Las Roelas : le Sacrement de V Eucharistie ^ petit tableau que je cite surtout pour ne pas omettre le nom d'un peintre qui propagea eh Espagne le style vénitien. -^ Francisée Zurbaran : la Vierge Marie, jeune fille en prières, unique et faible échantilldn de 1 austère et puissant historien des rigueurs du cloître; -^ Diego Velazquez de Silva : on lit ce grand nom sur onze cadres à rErmitagei Je ne crois pas qu'il y ait^ dans tous lès Inusées et cabinets de Paris ^ dix ouvrages recohnus du maître illustre qui , ayant appartenu toute sa vie à Philippe IV comme pintor de càmara^ a laissé toute son œuvre dans le palais de Madrid. C'est' dire assez qu'à Saint-Pétersbourg on a trop prodigué son nom. Pour un Buveur^ pour un Paysage < pour la Mort de saint Jo^ep/i, j'afBrme hardiment qu'ils ne soDt point de Velazquez.*Quant aux Vues de Saragosse et de la Caraca (arsenal maritime situé dans la baie de Cadix, et non à deux lieues de Séville), on les a placées si haut et si mal qu'il est impossible de reconnaître si elles sont de Yelazquez lui-même ^ qui a peint effectivement de semblables vues, ou de son gendre Mazo Martinez^ qui Ta parfaitement imité dans ce genre comme dans le portrait. Je ne vois d'acceptable pour Vôlazquez que trois Études, une tête de jeune paysan riant aux éclats , — la première ébauche du portrait d'Innocent X, qui est au palais Doria de Rome , après avoir eu les honneurs de la procession, — et le portrait en buste du comte*duc d'Olivarès, qu'il a plusieurs fois répété ^ à mi-corps, en pied et à cheval. Tout cela ne donne guère l'idée du maître éminent dotit j'ai tâché d'analyser les œuvres et la manière datis l'artiele du Muéée de Madrid *i Je citerai, près de seà œuvres ^ et

1. Voir au Tolume des Musées d^ Espagne ^ pftges 129 et sui?.

comme p^rmi elles, le beau portrait d'un provincial des capucins par son esclave affranchi, Juan de Pareja, duquel on peiit trouver, dans le même article , la curieuse et ton* chante histoire *. — Alonzo Gano : on lui attribue une Madone et un Enfant Jésus^, qui , fussent-ils de lui tous deux^ ne sauraient davantage représenter un artiste fameut, qu'on a nommé le Michel-Ange espagnol pour indiquer la pluralité de ses talents^ et TAlbane espagtiol pour caractériser la sagesse et le charme de sa peinture 4 -^ Pedro de Moya : un portrait de femme, qud je cite , Comme Tj^iicharisiie de Las Roelas , pour nommer au moins ce peintre-voyageur, qui , à son retour d'Angleterre , eut le mérite d'être intermédiaire 'entre Van Dyck et Murillo. — Bartolomé Estaban Murillo : plus généreusement traité que ses illustres rivaux de l'Espagne, Velazquez et Ribera, Murillo ne compte pas moins de dix-neuf cadres dans la gale^ rie de TErmitage. Ce serait beaucoup, même pour ce peintl'e si laborieux et si fécond, qui, jouant à Séville le rôle de Rubens à Anvers, couronna toute l'école, dont il ne fut pas le fondateur, comme dit le livret , puisqu'ati contraire elle mourut après lui, mais la plus complète et la plus brillante personnification. Il faut donc retrancher quelque chose de sa part, et d'abord un grand Saint Florian martyr^ car jamais il n a peint ainsi , sans perspective, et d'une monotone couleur rougeâtre. Ce Saint Florian rappelle plutôt la manière de Francisco Herrera lé jeune. — La petite Sainte- Famille est une simple esquisse. — L'Échelle et la Bénédiction de Jacob ^ grands paysageis pâles, froids et vides, pourraient bien être d'Iriarte, longtemps son aide , son collaborateur, dans lesquels il aul*ait seulement peint les figures. -^ Enfin la Fuite eii Egypte et le CalvairCi touchés dans le style de Van Dyck, marquent sa première époque. On aurait dû leur joindre, auJieù de la mettre sous le nom de Booanegra, la copie réduite d'une

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