‹ Les musées dA̓ngleterre, de Belgique, de Hollande et de Russie: guide etChapitre 24 sur 38 · ÉCOLE ITALIENNE · texte numérisé non relu

ÉCOLE ITALIENNE

Bien que les tableaux italiens forment au moins le quart du nombre total de ceux de la galerie, il me semble que, toutes proportions gardées, l'école italienne est plus faible k l'Ermitage que les autres écoles. Si Ton met en compte, avec la quantité des oeuvres qu'elle a produites, la renommée de ses maîtres, si ancienne, si générale, si éclatante, on conviendra qu'elle est moins richement représentée en Russie, non-seulement que l'école flamande-hollandaise, mais encore que les écoles de France et d'Espagne. Bien

des noms s'y trouvent, de peu d'importance et de peu de valeur, marquant plutôt, dans chacune des écoles locales, la décadence de Part que sa perfection ; et il faut dire aussi que, sous des noms plus haut placés dans l'estime du ' monde, bien des œuvres se trouvent qui n'ont ni plus d'importance, ni plus de vpieur. En pénétrant, plein de respect, dans une si vaste et si splendide collection, Ton voudrait rencontrer, avec tous les noms illustres, vénérés, auxquels s'attache une admiration séculaire, des œuvres d'élite qui, faisant éclater à tous les yeux la supériorité de leurs auteurs, en justifiassent la renommée. Par une sorte de fat?.lité, les plus grands ont les moindres parts. Mais , encore \me fois, que faire à cela? Dès longtemps, les maîtres ne vivent plus que dans leuBS ouvrages , et ces ouvrages sont recueillis presque tous dans des collections publiques, in* aliénables. Ni 4é6irs ardents, ni démarches actives, ni trésors offerts, ne peuvent rien créer de nouveau, ni rien prendre aux anciens sanctuaires. Malheur donc, malheur aux derniers venus ! Vx tarde venientibtis !

Goinme je les rangerais dans la nouvelle galerie, je rangerai ici les tableauix italiens qui valent une mention, soit pour les approuver, soit pour les contredire, en les classant sous six divisions, Florence, Parme et la Lombardie, Rome, Venise, Bologne et Naples.

École de Florence, Léonard de Vinci : c'est son nom que les dates amènent le premier, et comme pour rendre surle-champ témoignage à la vérité des observations qui précèdent. Sauf celui de Raphaël, en est-il un plus grand, plus respecté ? Mais les œuvres qui le portent répondentelles au souvenir ou à l'idée qu'il éveille ? Parcourons-les rapidement. La Sainte Catherine, h mi-cori^Sy provenant de la Malmaison, peut être admise sans doute, malgré sa couleur très-sombre, pour un ouvrage médiocre de l'illustre auteur de la Cène, Mais faut-il accepter aussi la petite Madone allaitant ou le Christ à vii- corps? Ils n'ont vraiment qu'une simple ressembknee, et non très-prochaine.

avee la manière dp Léonard. L'autre Madone à mi"«orps n'est-relle pas évidemment plus moderne que lui, et pput-on y voir autre chose qu'une intention fort louable et fort heureuse d'approcher de l'illustre modèle? Le buste de Vapâtre saint Jean n'est-il pas une copie du disciple bienaimé de la Cène, faite à l'époque oùi^ette admirable fresque, aujourd'hui presque effacée , presque anéantie , vivait encore aux yeux de ses admirateurs? Toutes ces œuvres sont de l'école, mais non du maître. Qu'on n'oublie pas d'ailleurs l'histoire de Luca Fa presto^ que son père, le marchand de tableaux, employait à refaire les vieux peintres, et celle de Bietrioh, qui les a tous imités, et celle encore d'un artiste allemand, établi à Florence dans le siècle dernier, qui, après s'être enrichi à fabriquer des originaux, se vantait d'avoir dupé tout le monde, et d'avoir introduit sa contrebande effrontée jusque dans les palais des souverains et les galeries nationales.

Quant au portrait de femme, la preuve qu'il n'est point de Léonard, c'est l'erreur où tombe le catalogue à son sujet : c Portrait à mi-corps, dit-il, de Jooonde, surnommée la belle Ferronière^ femme d'un maréchal ferrant et maîtresse de Fr&nçois I*^ » La femme du marchand de fer des Halles de Paris, de ce mari jaloux qui empoisonna par son intermédiaire le galant monarqi;e, n'était nullement la dame milanaise, MonnaLisa, femme de Francesco Giocondo, que Léonard peignit plusieurs fois, et qui devint conune son type de beauté. A l'époque où cette Ferronière était maîtresse de François I^i-, Léonard avail cessé de vivre. Reste le plus considérable ouvrage, la Sainte-Famille à mi-corps. Mais vainement le catalogue invoque en son honneur ces paroles de Lanzi : « Parmi les meilleures productions de Vinci , celle-ci , pendant le pillage de Mantoue, fut, dit-on, dérobée et cachée avec soin, jusqu'à ce qu'après une longue vicissitude, elle fut vendue à très-haut prix à là cour de Russie. » On peut répondre aussitôt que Lanzi ne Tavait donc point vue, et qu'il n'en

parlait que par ouï dire. J'ignore si le judicieux historien de la peinture italienne eût accepté pour œuvre du grand Léonard cette page défectueuse, où les deux femmes, Ma* rie et sainte Catherine, sont calquées Tune sur l'autre, où tout est laid, disgracieux, grimaçant; mais j'affirme qu'il ne l'eût pas nommée lune de ses meilleures productions, surtout s'il avait connu l'autre merveilleuse Saintù-FamUle. que le musée de Madrid a récemment reprise au monastère de l'Escorial. — Fra Bartolommeo délia Porta : les figures en pied des apôtres saint Jean et saint André, On lui attribue encore une Madone écoutant un concert d'anges. Mais cette peinture n est-dle pas bien moUe , bien fade pour l'austère disciple de Savonarole? — Michel- Ange Buonarroti : un Enlèvement de Ganymède, dont le dessin est assurément de Michel-Ânge, ou d'après lui, conmie dans les tableaux de Vienne et de Londres; mais dont la peinture est d'une autre main, peut -être de son élève Marcello Venusti, qui s'est à peu près borné à colorier et reproduire les compositions du maître. — Andréa del Sarto : une Sainte^Famille augmentée de sainte Elisabeth et de sainte Catherine, en demi-proportions, et une autre Samte-FamUle, qu'on appelle la Visita^ tion^ parce qu'Éliftibeth semble présenter à l'Ënfant-Diea son jeune fils le précurseur. Au dire du livret, « le musée de Paris possède une répétition de ce tableau ; •» mais il y a dans le monde plusieurs autres répétitions du même sujet, et je ne sais trop quelle collection pourrait se flatter d'avoir sûrement l'original. Je ferai la niéme observation à propos d'une troisième Sainte- FamiUe et d'une quatrième encore copiée ensuite par le Pontormo, en rappelant que de tous les maîtres éminents de l'Italie, Andréa del Sarto est peut-être celui qui a le plus donné prise aux imitateurs et aux copistes. Il faut être, pour lui, deux fois sur ses gardes. — Angelo Allori, leBronzino : une Bethsabée sortant du bain, de grand style, qui semble enlevée dune fresque et portée sur la toile.— Lodovico Gardi; de Cigoii :

une Cènôf en demi-proportions ; mais peut-on lui attribuer aussi une vaste Circoncision , où les figures sont colossales? Jamais Cigoli, je le crois au moins, jamais Télève d'Andréa del Sarto, devenu l'imitateur de Gorrége, n'a peint dans ces proportions et dans cette manière ; il brille toujours par la grâce et la délicatesse exquise. — Garlo Dolci : un Christy une Vierge, une Sainte Catherine, un Saint Antoine, etc., dans le style dévot, dans la petite manière fine et gracieuse où est venue se perdre et s'éteindre avec lui ]a grande école de Floreiïce.

École de Parme et de la Lomhardie, Andréa Mantegna : une Adoration des mages , réunissant trente-sept figures de petites proportions ; l'une des vastes compositions de ce grave et savant maître, si important dans l'histoire de l'art par ses ouvrages et son exemple, et le doyen vénérable des peintres de l'Italie à l'Ermitage, ou plutôt de tous les peintres qui s'y trouvent rassemblés, car aucun d'eux n'est antérieur à la première moitié du Quinzième siècle. — Garofalo (Benvenuto Tisio) : ime belle Mise au tombeau, la Femme adultère, et quelques autres petites compositions. Dans une Madone imitant sa manière, on voit l'œillet dont il signait souvent ses œuvres, et d'où lui vint son nom. Ainsi le copiste s'est fait faussaire. — Gorrége (Antonio Allegri) : deux Groupes d enfants, études qui ont servi probablement k ses grandes fresques du Duomo et de l'église San-Giovanni de Parme, et un Mariage de sainte Catherine en proportions de miniature, plus petit encore que celui de Naples, dont il y a tant de répétitions et de copies. On lisait l'inscription suivante au revers du panneau : Laus Deo ! per donna Matilda d^Este. Antonio Lieto da Correggio fece U présente quadrelto per sua divozione, anno 1517. Gorrége n'avait alors que vingt et un ans. Ge quadretto serait donc la première pensée du sujet qu'il traita ensuite en figures de grandeur naturelle dans le célèbre tableau que nous avons au Louvre, et à l'époque de la maturité de son talent, peu avant sa fin déplorable. On attribue encore

à Gorrége une petite Modone dont Thistoire est fort romanesque, et le portrait d'nn homme inconnu. Pour ce dernier, comme pour le BacGio BandineUi d'Hampton-Gourt et le ifédecin de Dresde, on est réduit aux suppositions, car les portraits de Corrége sont d^une si grande rareté qu*on n'en montre pas un dans toute l'Italie, et du très-petit nombre qui lui sont donnés dans le reste de l'Europe, aucun n'est gariMïti par ce que les 'légistes nomment une anci^nne possession d'État. — « Garavage (Michel- Angelo Amerighi) : une figure allégorique de la Musique^ bonne et forte peint^ré , un grand Martyre de saint Pierre , qu'a dû étudier son disciple Bibera^ le peintre des supplices, et un Cauronnerr^nt i* épines dans le genre des Qarrache ; c'est à leur école que peut se rattacher Garavage, qui n'eut point de maître (quoique le livret Ip fasse élève du Jbsépin , <pi'il détestait), et qui, simple maçon, apprit les éléments de l'art en broyant la chaux et le mortier pour les peintres de fresques. — Benedetto Gastiglione (ilGreghetto) : quelques tableaux anecdotiques, la Renœntre de Jacob et de Rachelf celle de Rébecca et du serviteur d'Abraham y Orphée chantaait, Cyrus exposé et nourri par une lice, simples prétextes pour placer des animaux , les mettre en scène, et en faif e les plus importants personnages de la compositiqn.

^colê de Rome, En arrivant à Raphaël, et pr^t à nier, comme pour Léonard , la plupart des tableaux qu'on lui attribue, prêt à repousser, pour Thonneur de son nom sans rival, ce que je crois d'injurieuses imputations, il faut que j'eipUqu9 les raisons d'une sévérité qui peut sembler au moins excessive. Qu'un marchand de tableaux décore des plus pompeuses dénominations les ouvrages exposés dans S0S magasins, les lois fort indulgentes du commerce lui donnent à peu près le droit d'agir ainsi; c'est aux acheteurs ^ se tenir sur leurs gardes. Qu'im amateur s'imagine posséder dans sQu salon bourgeois quelque impayable ehfif- 4 œuvpe; po^rquQÎ luiâter opUe innocente sati^f^oB? Ge

serait presque aussi coilpable que d'ébranler la croyance d'un vrai chrétien ; c est la foi qui les sauve, les console et les réjouit tous deux. Mais il en eàt autrement d'une galerie publique, d'un musée placé sous la sauvegarde du prince et de la nation, ouvert pour exemple aux artistes^ pour enseignemeilt non moins que pour récréation aux visiteurs du monde entier. Là, nulle supercherie n'est permise, ignorée ou.voldntaire , innocente ou coupable. Point d'illusion d amateur, point de calcul de marchand. Tout tableau reçu dans un musée est revêtu dune sanction, conune la monnaie qui a la garantie de sa valeur dans l'effigie du prince. Il n'y faut donc admettre aucun objet de bas aloi ^ rien qui soit entaché d'aUiage , pas de fausse monnaie en* fin. Voilà pourquoi, en général, pouvant se montrer indulgent partout ailleurs ^ il -faut être d*un6 rigidité en quelque sorte impitoyable quand il s'agit d'une galerie publique. Et puis, en particulier, comment ne pas être sévère à propos des noms les plus illustres, d'autant plus exposés aux usurpations qui les avihssent , qui les dégradent , qui les calonmient ? Gomment ne pas être sévère à propos de Raphaël?

Mettant à part un Jésits adoré , ouvrage douteux du Pérugin , et que je crois seulement de son temps et de sa manière , nous trouvons huit pages signées du nom divin de Raffaello Sanzio. Mais laissons d'abord une petite Cène, car le catalogue avoue qu'elle est seulement l'œuvre d'un élève. Laissons encore un autre Jésus adoré ^ tout sem-blable à celui qu'on dit du Pérugin et auquel on a fait une généalogie complète, car le loyal directeur de la galerie a lui-même biffé sur mon livret le nom de Raphaël ^ pour y substituer le nom plus modeste de Filippino Lippi. Examinons rapidement les six autres ouvrages. La petite esquisse à deux sujets représentant le Qhnst allant au Thabor , puis se transfigurant sur la montagne ^ n'est que dti temps de Raphaël et non de sa main. Elle ressemble aux petits sujets de Garofalo , et peut-être faudrait-il la

rendre au peintre de Perrare. — Pour la SaifU&'Famille sans nom, j'éprouve un étonnement extrême à la voir sous l'invocation du grand apôtre de la peinture. Marie, sans doute, est peinte comme un pastiche de Raphaël, dans son style et ses formes ; mais Joseph et TEnfant-Dieu ne le rappellent même point par ce côté si facile de Timitation. Je crois donc que ce tableau n'est pas , ne peut pas être de Raphaël. — Une autre Sainte-Famille, également sans appellation particulière , oppose à ce fâcheux indice une autorité puissante : elle avait été reçue dans la colleoCion choisie de la Malmaison. Je n'oserais donc contredire les gens experts qui lui ont donné ou laissé le nom qu'elle porte ; mais certes je n'oserais pa$ davantage m'en faire le parrain. — La Judith foulant aux pieds la tête d'Holopheme, et chantant son cantique au Seigneur, est assuré* ment une très-belle académie , de haut style , de sage et forte peinture. Mais, parce qu'elle a tous ces mérites, faut-il absolument l'attribuer à Raphaël ? n'est-elle pas simplement l'ouvrage d'un de ses élèves ou de ses condisciples, du Fattore, par exemple, ou de Pinturicchio? Une circonstance toute matérielle vient siogulièrement en aide à cette supposition. Le panneau , étroit et allongé comme un volet, porte en outre la trace d'une serrure. Jamais, que je sache, Raphaël, même à ses débuts, n'a peint un ouvrage dans la forme de triptyque. Où seraient donc, étant de lui, de qui l'on recueille les moindres traces avec respect, avec amour, où seraient donc . l'autre volet et le panneau central? — C'est encore le nom de Raphaël qu'on lit , en grandes lettres d'or, sur un cadre de moyenne dimension , où se voit une femme presque nue^ à mi-corps, coiffée d'un petit turban, espèce d'odalisque à sa toilette. La pose est gauche, la figure laide, le bras tordu, tout le dessin défectueux , toute la couleur sèche et terne. On ne trouve à louer dans ce tableau que quelques détails accessoires. En voyant sur une telle œuvre un tel nom , ce nom divin qu'adorent pieusement tous les amis de l'art, il n'y a qu'un

mot pour rendre le sentiment qu'on éprouve ; c'est un blasphème.

Reste la Vierge d* Albe, ssinte famille à trois personnages, qu'on nomme ainsi , parce qu'elle fut dans la maison des ducsd*Albe, en Espagne, depuis le temps du chef de cette maison , don Fernando Alvarez de Toledo , le célèbre et cruel vice-roi des Flandres, mort en 1582. Je dois dire que cette Vierge elle-même n*est pas acceptée par tout le monde. J'ai entendu tel homme très-versé dans Thistoire des monuments artistiques prétendre que Raphaël n'en avait tracé que le carton, qui serait aujourd'hui dans je ne sais quel palais de Rome , et que , sur ce carton, plusietirs peintures avaient été faites par ses disciples; la Vierge d'Albe serait seulement la plus heureuse des copies. N'allons point, en fuyant une tolérance trop facile, n'allons point tomber dans l'excès contraire. Avec de semblables explications , quelle œuvre échapperait au doute , à la négation de son origine? quelle œuvre serait incontestable? Croire ou ne pas croire, est une affaire de foi personnelle ; mais, dans les arts, la foi s'éclaire et raisonne. Je crois que la Vierge d'Albe est de Raphaël par des motifs précisément inverses de ceux qui m'ont fait douter des autres compositions. C'est qu'elle porte un nom historique , et de temps immémorial ; c'est qu'elle est admise par les plus imposantes autorités , outre la tradition ; c'est qu'elle montre dans son style, dans ses formes, dans son faire^ le génie et la main du maître; c'est enfin qu'elle est digne de lui. Quel autre que Fauteur de tant de saintes et merveilleuses Madones a pu trouver cette heureuse et charmante disposition du groupe , ce dessin haî'di , correct et délicat, cette peinture sage et ferme, ces traits, ces expressions de visages qui surpassent toute humaine beauté? Il faut donc s'écrier avec le cardinal Hembo : Ille hic est Raffael. Toutefois, la Vierge d'Albe n'étant que de sa seconde manière, ne peut être que de second ordre dans ses œuvres. Elle no saurait nullement rivaliser avec la Vierge de saint Sixte

OU la Vierge au poisson y et c'est, quoique moins taste et moins importante, sur le rang de la Vierge à la rose bu de la Vierge à la perle qu'il faut la placer, car, en somme, elle est aussi plutôt jolie que belle.

Continuons l'école, après le iliaître. Jules Romain (Giulio Pippi) : une Bataille très-finement terminée , la Créa^ tion d'Eve y autre miniature, une Sainte-Famille rappelant par sa disposition la Vierge au chardonneret, mais d'un ion rose et fade, enfin une autre Sainte-FamiUe copiée de celle de la Vierge aux ruines qu'on nomme dans les ateliers la Vierge à la lorigue cuisse. Ge n^est pas une répétition de ce tableau, comme dit le livret, qui existe au palais de l'Ëscorial, c'est l'original même de Raphaël, qui est maintenant au musée de Madrid. — Perin del Vaga (Pietro Buonacorsi) : une charmante Madone adorant l* Enfant-Dieu, qui prouve qu'on peut ressembler à Raphaël sans être luimême. Cette Madone serait plus digne du divin jev/ne homme que certaine Sainte^Famille qui porte son nom. — Daniel de Voltcrrè : un Christ mort soutenu par sa mère et deux anges, en figurines, mais dans le style énergique de Michel-Ange, son maître. — Baroccie (Federico Fiori) : une esquisse de sa grande Descente de croix qui est dans la cathédrale de Pérouse, une petite Nativité , autre esquisse terminée, etc. On lui attribue encore une Sainte-Famille, qtd me semble de l'école bolonaise. L'idée de cette composition, dit même le livret, est empruntée à Caracci. Mais comment, et à quelle époque , Barroccio ^ qui avait vingtd^ix ans de plus qu'Annibal Carrache, se serait-il fait tout à coup son imitateur? — Pierre de Cortone (Pietro Berettini) ; V Alliance de Jaâùb et de Laban, le Retour â!Agar, un Noli me tangere, et quelques bonnes esquisses, qui promettent habituellement plus que ne tiennent ses tableaux. — Carlo Maratta : une énorme collection de dix- neuf ouvrages.Il y en a de tous les âges de ce peintre, qui termine honorablement, en pleine décadence, la liste des maîtres romains. Le Repos en Egypte est encore dans le goût

SAIRT-PÉTBRSBOURÔ. 355

d'Andréa Saechi ^ dont il fut disciple ; la Samaritaine et V Adoration des bergers , datées du milieu de sa vie, sont de sa meilleure manière; enfin , le JiLgément de Paris fut peint par Garle Maratte à Tâge de quatre-vingt-trois ans, et une petite Sainte^Famille , de ses derniers jours, n'est pas même achevée.

Ecole de Venise. Oiovani Bellini : Jésus adoré par saint Pierre et saint Antoine, — un autre Jésus adoré par quatre saintes , Catherine , Elisabeth , Hélène et Lucie. Ces deux compositions, caprices de commettants qui réunissent leurs patrons ou patronnes^ sont de faibles échantillons pour l'illustre fondateur de la grande école vénitienne. — Giorgion (Gioi^o Barbarelli) : un Saint intoine à mi-corps, simple figure d'étude 3 et un excellent portrait d'honmie, que je crois non-seulement de Giorgion, mais Giorgion lui-même. Du moins cette forte tête, cette belle physionomie si douce, si intelligente, rappellent bien tous les traits du gros George^ et ^ par exemple , son portrait de Munich; un portefeuille placé sous la main du modèle ajoute une nouvelle probabilité à cette supposition qui, vérifiée, donnerait un grand prix au portrait. Il est daté de 1511, de Tannée même où Giorgion mourut, âgé de trente-quatre ans. Peut^tre Tavait-il destiné à cette ingrate et volage maîtresse dont l'abandon lui coûta la vie. — Titien (Tiziano. Yecelli) : seize cadres portent le nom du peintre centenaire. Mais ce que fait le catalogue en rendant à l'un de ses élèves une Marie Madeleine, devrait être fait, je crois, à Vég^à de bien d'autres tableaux. Ce serait justice, et pour ceux à qui l'on restitue , et plus encore pour, celui qu'on dépouille. Qui peut reconnaître Timmortel auteur de Y Assomption et de cent autres merveilleux chefs-d'œuvre dans une petite Mor done , dans une Andromède au rocher^ dans une Angélique avec Médor, qui n'est que la très-faible imitation de Vénus et Adonis; dans un portrait de TArétin, où l'on ne trouve pas plus la figure si connue du satirique ami de Titien que le pinceau de Titien lui-même? — Ce qiii est bien du

peintre de Gadore , ce qu'on ne saurait lui reprendre sans injustice, c'est un beau portrait de la femme qu'on nomme sa maîtresse, une certaine Laura de Dianti, qui fut celle d'Alphonse I", duc de Ferrare , de cette beauté qu'il a peinte sous une foule d'aspects , qu'il a mise jusque dans la mythologie et dans les testaments; c'est un autre portrait de femme, en profil , très-fine et très-élégante peinture ; et le portrait d'un enfant conduit par sa gouvernante, qu'on croit celui de l'un des fils de Titien, Orazio ou Pomponio; c'est la Toilette de Vénus, provenant de la Malmaison ; cSest la Danaé, répétition de celle de Naples, et qui rappelle un peu, par la beauté des chairs, les fameuses Vénus de Florence et de Madrid. Quant au portrait de Gaston de Foix y n'est-il pas plutôt de Giorgion, qui, près de mourir luimême , a peint effectivement le jeune héros français un an avant sa mort glorieuse soiis les murs de Ravenne? Au surplus , quelque opinion qu'on se fasse de l'authenticité des cadres donnés à Titien, il faudra bien convenir que nul d'entre eux n'est de premier ordre, que nul ne répond dignement à la grande idée qu'éveille ce grand nom, et que Titien n'est pas encore représenté k l'Ermitage. — Sébastien del Piombo (Bastiano Luciano) : un beau portrait du cardinal anglais Polus (Pool), président du concile de Trente. — Paris Bordone : une très-jolie figure de la Foi, et quelques portraits. — Le Bassano (Jacopo da Ponte) : on a réuni sous son nom une vingtaine de pages ; mais évidemment tousles sujets sacrés , traités en grandes proportions ou en demi-nature, sont plutôt de ses fils, Leaûdro et Francesco. Le vrai Bassano se retrouve dans quatre paysages animés, en pendants, les travaux du printemps, de Tété, de l'automne et de l'hiver, et dans une assez grande composition des Noces de Cana , toute remplie de chiens , de chats, de légumes, de fruits, des objets chéris du peintre ; il est étrange qu'il se soit privé du bœuf-, de l'âne et de la chèvre. — Jacopo Palma, il Vecchio : un beau portrait de femme, et une Sainte-^Famille dont le sujet divisé forme

deux groupes, suivant l'usage défectueux du maître, mais dont la peinture excellente est digne de ce disciple bien^mé de Titien. — Tintoret ( Jacopo Robusti) : deux portraits faibles, insignifiants, et une grande Naissance de saint Jean-Baptiste^ dont la vue fait naître un scrupule très-légitime. Le livret dit avec raison qu'elle est peinte dans la manière de Paul Véronèse; or, plus jeune que Tintoret de dix-huit ans, Véronèse ne pouvait guère lui imposer sa manière. Ne serait-ce pas simplement une imitation de ce dernier, faite par un de ses successeurs dans Técole , et non par son prédécesseur? Au reste, on peut dire aussi de l'illustre fils du teinturier : il n'est pas représenté à l'Ermitage. — Paul Véronèse (Paolo Gagliari) : est-il plus heureux qt\fi Tintoret, avec seize ouvrages comme Titien? pas beaucoup, à mon avis. La plupart de ces ouvrages sont de simples esquisses, telles que V Adoration des rois, le Biche ÉpuUm et le pauvre Lazare , ou des études, telles que le groupe de concertants où il s'est peint avec Titien et Tin* toret. Le Saint George , Y Ascension ^ la Pentecôte j le B^os en Egypte, tous en demi-nature, une Sainte-Famille à micorps, qui me semble sa meilleure peinture à TErmitage, et même la Descente de croix, œuvre considérable, qui fut gravée, dit-on, par Augustin Garrache, avant qu'il abandonnât le burin pour le pinceau, tous ces tableaux me paraissent insuffisants, soit chacun à part, soit tous ensemble, pour élever à la haute place qui lui est due le puissant auteur des Noces de Cana, duSotfper chez Lévi et de VEnlè» vement d* Europe. — Ganaletto (Antonio Canale) : le Mariage du doge avec la mer y et la Béception d'u/n ambassadeur de France à Venise, grandes vues du canal principal et de la place Saint-Marc, animées par de nombreuses foules portant les costumes à la française qui étaient usités en Italie dans le miUeu du dix-huitième siècle.

École de Bohgne, Prancesco Prancia (Raibolini) : l'Enfant Jésus bénissant le monde, précieux échantillon du pre« mier fondateur de l'école bolonaise , du digne rival de ses

eontemporains le Pénigin et Bellini; après lequel nous passons sans intermédiaire aux réformateurs de toute l'école italienne, qui leur doit une ère nouvelle et brillante^ les Carrache. Lodovico Carracci : une dizaine de pages, entre autres une copie de la Zingarella de Col'rége, maître qu'il affectionnait particulièrement, et dont il recommandait à ses neveux Tétude et Timitation pour les corhger des défauts qu'avait mis à la mode Técole exagérée de Michel-Ange ; une Mise au tombeauy dans le style vénitien, dont sa manière fut une dérivation; une Sainte-Famille en fine miniature, gravée par Augustin Carrache ; un Christ portant la croix, de Texpression la plus noble et la plus touchante, etc. — Agostino Carracci : une Vierge aux douleurs^ qu'on suppose Fun des rares ouvrages du peintre.de la première Communion de saint Jérôme^ qui fut d'abord orfèvre, graveur, professeur, et qui mourut jeune.— Annibale Carracci : douze ouvrages, dans les divers genres qu'il a cultivés; — histoire sainte, \a^ Descente de croix, les Trois Maries au Sépulcre, la Samaritaine, le Repos en Egypte, la Sainte-Famille, etc. ; — histoire profane, Diane et Endymion, — paysages, divers sujets épisodiques, tels que le Repos de la Sainte-Famille, dans un cadre rond comme les Lunette du palais Doria. Plusieurs de ces tableaux ont de l'importance; mais aucun cependant n'est de premier , ordre dans l'œuvre considérable du fécond Annibal, qui, maître illustre, forma tant d'illustres disciples. — (xuide (Guido Reni) : dans une quinzaine de cadres, grands ou petits, esquisses ou tableaux, on peut trouver tous ses genres et suivre toutes les variations de sa manière. Il y a des miniatures de quelques pouces, comme la Sainte^ Famille et V Adoration des mages ; il y a des toiles de dix pieds carrés, comme la Dispute suri* Immaculée Conception; On voit Guide à ses débuts dans une Vierge glorieuse, encore timide, incertaine ; — puis, avec la plénitude de son talent, de sa force, de sa beauté, dans un vigoureux Saint François adorant l'Enfant > Dieu, et dans cette grande

SÀINT-PÉTBRSBOURG. 359

Querelle thèologiquej traitée à la façon de la Dispute sur le Saint'Sacrement de Raphaël et de la Dispute sv/r la Trinité d'Andréa del Sarto, oii Tétrange effet de l'apparition qu'on croit voir dans un jaune d'œuf est bien racheté par l'admirable ensemble du groupe des vieillards ; — puis enfiji , ^près le regrettable abandon de sa ]7ianii6re chaude^ et r0,doption de cette nuance argentée et pâle, que je nomme blafarde, on te voit encore dans V Enlèvement d'Europe. BijHi des gens, je le sais, approuvent, admirent cette deroière transformation (le Guide. Ils peuvent avoir raison; où est le juge souverain dans les choses de goût? lirais je reste avec ceux qui la blâment et la déplorant, et je ne puis concevoir, par exepiple, qu'on éprouve dpvant ce pâle Enlèvement d'Europe un autre sentiment que le FiBgret, quand on a dans l^ souvenir l'énergique et éclatant cbef-d'oBuvre que Véronèse a laissé sous ce nom au palais des doges. — Albane (Francescp Albani) : quelques ouvrages dans les deux genres qu'il a traités si diversement, l'histoire sacrée et la mythologie. D'un côté, V Annonciation en figurines, et le Baptême du Christ, répétition ou copie du grand et noble tableau de la pinacothèque de Bologne ; de Tautre, le Triomphe de Venues et VEnlèvement d'Europe y qu'on peut citer parmi les plus vastes et les plus charin^tes compositions du maître qui fut justement surnpmmé V4nacréon de la peinture. — Dominiquin (Domenico Zampieri) : exposé de son vivant même, non-seulement à des jalousies furieuses, mais encore aux copies, aux imitations* et contrefaçons, le fils du cordonnier de Bologne ressemble par ce côté au fils du tailleur de Florence. Il faut, pour Dominiquin, être sur ses gardes comme pour Andréa del Sarto. Des treize tableaux mis sous son nom à TErmitage, combien lui en resterait-il après une sévère investigation? Le livret reconnaît déjà que la Timoclée devant Alexandre n'est qu*une copie dont l'original se trouve à Pjaris, — que la Sibylle delphique est la variante des sibylles du Capitole et du palais Famèse, — que le

petit Cfmst au Calvaire doit être restitué à Ludovic Carrache. Mais qui oserait se reudre garant du Saint Jérôme à mi-corps, — ou duReniement de saint Pierre, — ou de 1*^45somption de la Madeleine? La petite Trinité, fine et délicate peinture assurément, n'est-elle pas d'une époque plus moderne? La même question n'est-elle pas permise encore à propos de la grande Extase de sainte Thérèse , car la célèbre réformatrice des Carmélites ne fut canonisée qu'en 1621, lorsque Dominiquin avait déjà quarante ans? En tous cas, y trouve-t-on bien la touche du Martyre de sainte Agnès, des Aumônes de sainte Cécile, de la Notre^ Dame du Rosaire, de toutes ses œuvres mystiques? Ce que l'on peut, ce que l'on doit, si je ne m'abuse, laisser à Dominiquin, c'est une figure de Y Amour, pourtant de médiocre valeur, et surtout la Sainte Hélène entourée des instruments de la Passion, qui passe pour un portrait de la fille du peintre. Mais, quoique traitée avec un amour tout paternel, cette simple figure ne saurait faire entièrement connaître le plus illustre élève des Garrache, dont tant de belles œuvres recueillies à Rome et à Bologne ont immortalisé le nom. — Guerchin (Giovanni Francesco Barbieri) : sa part est plus importante et plus digne de lui. A la vérité, sur les dix ou douze pages qu'on lui donne, quelques-unes sont au moins fort incertaines, telles que les Trois âges de la vie, ou la Sainte Claire, petite esquisse qui rappelle plutôt son condisciple Schidone ; d'autres, faibles et froides, telle que le Saint Sébastien attaché au tronc d'arbre. Il en est aussi plusieurs qui ne sont que de simples esquisses , comme Y Apparition de la Vierge à saint Laurent, ou de fines miniatures, comme Sainte Catherine d'Alexandrie et Saint Pierre et saint Paul* Mais on peut compter pour œuvres importantes Saint Jérôme dans le désert de Chalcis, appelé par la trompette céleste, deux Saintes-Familles di\ersement traitées , enfin une vaste composition nouvellement acquise , car elle n'était encore ni cataloguée ni mise en place, il y a dix ans, qui représente Y Assomption. Tandis

'^ que, dans le haut du tableau, la mère de Dieu s'avance '1^ rajeunie vers le céleste séjour, dans le bas, les apôtres ac- 1|. courus à son tombeau n'y trouvent que des roses fleuries ■^, au lieu de sa dépouille mortelle. Dégradée en plusieurs 3,. parties, retouchée en plusieurs autres, cette grande toile f-, rappelle néanmoins, autant par son mérite supérieur que j. par sa disposition tout à fait analogue, le chef-d'œuvre du ^ magicim de la peinture y la fameuse Sainte P,étronille, qui y.;, est en original au Gapitole et en mosaïque à Saint-Pierre. j^ École de Naples, Privée de Ribera, qu'il faut bien rendre j^ à Técole de Valence, celle de Naples n'a plus que deux maîtres dignes de mention , tous deux élèves du peintre [J espagnol, Salvator Rosa et Luca Giordano. Mais ils ont j. l'un et Tautre une part considérable, quinze à vingt comj positions. J'ai trop souvent parlé de Luca Giordano , le Fa ,j, presto, le copiste universel, pour qu'il me reste rien & jg, ajouter sur sa manière expéditive et toujours imitatrice, ,jj, sur sa prodigieuse fécondité, sur son exemple fatal qui pré- ^ cipita la décadence. Il suffit de dire qu'il est à l'Ermitage, jj. comme partout ailleurs, ce qu'indique l'autre surnom plus ji. noble qu'il a reçu, le Protée de la peinture* Voici de Titajj lien , du flamand , de l'espagnol ; voici de fines esquisses ^ près de toiles immenses ; voici de la mythologie près de j^ l'histoire sacrée, le Jugement de Paris et la Descente de croix, le Triomphe de Galathée et la Nativité de saint Jean- Baptiste, la Nymphe Aréthùse et le Massacre des Innocents; '^ voici des allégories, et des paysages, et des animaux, e tutti ,^ quanti. Quant à Salvator Rosa, autre peintre universel, L mais le plus original de son école, on peut le connaître et j l'étudier au musée de Saint-Pétersbourg, non-seulement dans tous les genres qu'il a cultivés, mais sur d'excelleijts „ échantiUons en tous les genres. Voulez-vous le peintre d'histoire sacrée, son côté le plus faible et le plus négligé? ] , cherchez un Denier de saint Pierre, un Saint Pierre repentant et un Enfant prodigue, dont la tête est passionnée, 1^ j^échante, pleine d'instincts bas et vicieux. Voulez-vous le

peintre d'histoire anecdotique, son côté le plus fort et le plus fécond? vous trouverez Démocrite et Protagoras, Ulysse et Nausicaa et les Soldats jouant aux déSf page admirable par la hardiesse des poses , par la force et Téclat du coloris. Voulez-vous le peintre de portraits? il y a celui d'un poëte lauréat^ qu'on appelle Torquatô Tasso, et qui est peut-être simplement le cavalière Marini ; il y a l'énergique tête d'un bandit, beaucoup plus poétique que celle du poète. Voulez-vous enfin le peintre de marines et de paysages? voici deux Vues de mer, à l'aube du jour et au soleil couchant, toutes deux calmes, tranquilles, sereines, où l'imitation de Claude est flagrante ; voici un Diogèneje^ tant son écuelle, répété de Poussin, une côte aride et rocailleuse, où sont groupées quelques figures pittoresques, enfin un site montagneux, sauvage, tourmenté /dans le genre préféré du peintre et dans son style le plus vigoureux.

Là se terniine, avec là série des diverses écoles de peinture et celle de leurs plus illustres maîtres, Ténumération des meilleurs tableaux que nous ayons rencontrés à l'Ermitage. Mais ce palais, vaste dépôt d'objets d'art, n'offre pas seulement des tableaux à la curiosité du visiteur ; et si notre tâche n'était bornée, il y aurait une autre analyse à entreprendre, non moins longue, non moins prolixe. Nous indiquerons, toutefois, avec autant de brièveté que ferait une simple table des matières, et seulement en les groupant par grandes masses, par règnes, familles, genres et espèces, comme dirait un naturaliste, les autres objets précieux que renferme la petite maison de Catherine la Grande.

Les copies fort exactes et fort remarquables de toutes les Loges de Raphaël, peintes sur des toiles tendues imitant la fresque, dans une galerie qui a précisément la forme et les proportions de celle que le peintre d'Urbin, devenu architecte à trente-cinq ans, éleva dans la palais des papes ; — une collection de statues^ statuettes et bustes, en bronze,

en marbre, en terre cuite, qui réunit aux portraits de plusieurs czars et czarines, et de plusieurs hommes célèbres depuis Pierre le Grand, Galitzin, Schéréméteff, Roùmantzoff, Souworoff, Tchitchagoff, etc*, quelques morceaux d'art de premier ordre, tels qu*un Faune en bronze de Giam Bologna, qui surmonta longtemps une fontaine publique en Italie, et qifatre marbres de Ganova, le groupe de l'Amour et Psyché, Hébé, Terpsychore et Paris ; — une collection de dessins originaux, que Ton évalue à dix-huit mille pièces; il y en a de Raphaël et de tous les grands maîtres ; — une collection de gravures, estampes, lithographies, etc., dont le nombre dépasse cent mille, à ce qu'on assure, et oii l'on trouve Marc-Antoine, Albert Durer, Ribera, Rembrandt, etc.; — une collection de médailles et de monnaies, divisée en trois sections principales : médailles de l'antiquité, surtout grecques et romaines, médailles du moyen âge, médailles orientales ; — une collection de camées et pierres gravées, rangées sous des vitrines, qui comprend environ dix mille pièces originales, venant des Egyptiens, des Perses, dps Étrusques, des Grecs, des Romains, de l'Europe moderne, et un supplément d'environ trois mille pièces copiées en pâte et en plâtre; — quelques mosaïques, soit italiennes du-dix-septîème siècle, soit msses et modernes, entre autres celles de M. Wekler, d'après Paul Potter et Claude le Lorrain ; — quelques tableaux sur porcelaine et une nombreuse collection de miniatures et d'émaux; on en compte deux cent vingt-six groupés en neuf cadres ; — émaux de Limoges, du quinzième siècle, vases, plats, ustensiles peints de Faenza; — poupées et animaux automates, bureaux et fauteuils mécaniques, horloges à musique, dont l'une contient tout un orchestre et douze cylindres de rechange ; — plusieurs armoires remplies d'ouvrages d'orfèvrerie et de bijouterie, en pierres précieuses, or, argent, platine, filigrane, etc.; — ouvrages en cire, ivoire, ambre, coquillages ; — petits temples, portiques, fontaines , colonnes ornées ;

— vases de toutes formes et de toutes grandeurs, tables, consoles, guéridons, coupes, jattes, candélabres, trépieds, en bois sculpté, bronze, marbre^ granit, cristal, porcelaine, jaspe, malachite, porphyre, cipoline, serpentine, brèche, kpis-lazuli, quartz, onyx, sardoine, agate, etc.;

— vases et idoles de la Ghine^ du Japon^ de la Mongolie ;

— anticpiités de Kertsch, en Grimée, non moins curieuses que celles de Pompéi, provenant des fouilles que l'on opère dans une espèce de nécropole, dans les tombeaux de l'antique Panticapée, colonie grecque de l'Asie Mineure, qui fut la capitale du royaume de Bosphore, où Mithridate mourut, où s'établirent les Romains après le roi de Pont, puis les Grecs du bas Empire, puis les Génois au quatorzième siècle, puis les Turcs sous Mahomet II, puis les Russes en 1774; — enfin, pour clore la liste des curiosités, le célèbre Règlement de VErmitagey l'une des lois conçues, rédigées et promulguées par Gatherine II pour sa petite république intérieure *.

Je ne saurais non plus passer sous silence, quoique étant

1. Règles d'après lesqueUes on doit se conduire en entrant : 1** On déposera en entrant ses titres et son rang, ainsi que son chapeau, et surtout son épée ; — 2" les prétentions sur les prérogatives de la naissance , l'orgueil et autres sentiments semblables devront aussi rester à la porte; — 3** soyez gai; toutefois ne cassez ni ne gâtez rien; — 4** asseyez-vous, restez debout, marchez; faites ce que bon TOUS semblera sans faire attention à personne ; — ô" parlez modérément et pas trop fort , pour ne pas troubler les autres ; — 6* discutez sans colère et sans vivacité; — 7** bannissez les soupirs et les bâillements pour ne causer d'ennui ni être à charge à personne; — 8" les jeux innocents proposés par une personne de la société, doivent être acceptés par les autres; ~ 9° mangez doucement et avec appétit; buvez avec modération pour que chacun retrouve ses jambes en sortant; — 10* laissez les querelles en entrant. Ce qui entre par une oreille doit sortir par l'autre avant de passer le seuil de la porte. — Si quelqu'un manquait au règlement ci-dessus, et sur le témoignage de deux personnes , il sera obligé , pour chaque faute , de boire un verre d'eau fraîche (sans en excepter les dames), et, indépendamment de cela, de lire à haute voix, une page de la ïélémachide (poème ennuyeux de Trédiakoffski) , etc.

plus étrangère à mon sujet, la bibliothèque^ particulière des czars, qui n'est pas la bibliothèque impériale, et que renferme aussi le palais de TErmitagë. Les quelques cent mille volumes qui la composent proviennent presque tous, de collections formées par des hommes éminents de divers pays : l'historien russe Tcherbatoff à Saint-Pétersbourg, Nicolaï et Zimmermann à Berlin, l'abbé Graliani àNaples, et en France Diderot , d'Alembert, Voltaire enfin, de qui Catherine a fait acheter toute la bibliothèque. Elle comprend plus de six mille tomes sur toutes les matières, dont un grand nombre sont annotés de la main du grand homme, sans compter les extraits et manuscrits, parmi lesquels il s'en trouve quelques-uns, dit-on, encore inédits, malgré les cent volumes de ses œuvres complètes.

C'est un autre édifice qui renferme la galerie des antiques. Il faut aller la chercher à l'extrémité de Saint-Pétersbourg, près de la cathédrale de Smolna, dans le Palais de Tav/ride, ainsi nommé par Catherine II; qui le fit bâtir pour son favori Potemkin (Patiomkine), tandis qu'il faisait la facile conquête de Tancienne Chersonèse-Taurique, la Crimée. Ce musée provisoire, comme on l'appelle, n'est pas encore bien considérable en nombre, ni surtout bien riche en chefs-d'œuvre. La plupart des marbres qu'il renferme furent achetés par l'empereur Paul, lorsqu'il voyagea en Italie et en France sous le nom de prince du Nord. Dans la grande rotonde à l'entrée et dans la grande salle oblongue à colonnes, qui n'a pas moins de cent pas sur trente, et que termine un jardin en serre chaude , voici, parmi les statues, bustes, bas-reliefs, sarcophages, vases, colonnettes, etc., les morceaux qu'on peut chercher de préférence : d'abord, une YéniMS pudique, répétition de la célèbre Vénus de MédiciSy qui a aussi des bras modernes et des mains non moins maniérées. Elle fut donnée à Pierre le Grand par le pape Clément XI, en 1719 ; — un Jupiter- SérapiSf un Hercule au repos, deux autres Hercules plus

petits , portspt les pommes des Hespérides, un Silène et une petite déesse iJy^'ie, dont les draperies sont très-belles. On rencontre aussi, près de ces reliques vénérables de l'anticpiité, quelques marbres tout modernes, un Prométhée animant Thonmie, un Pygmàlion animant Oalathée, puis d'assez bonnes copies de V Apollon pythien, du Laocoon, de la Vénus callipyge, etc.; enfin, près de quelques précieuses colonnes de manganèse, ou quartz rouge de Sibérie, on rencontre, étendus à terre ou dressés contre les murailles, des marbres arabes, persans, géorgiens, pris dans les expéditions milita,ires qu'ont faites les Russes en Orient, Ce ne sont pas des images, bien entendu, car toutes les sectes musulmanes, issues d'Aly ou d'Omar, sont encore iconoclastes, mais des tables ou panneaux, dont les inscriptions, souvent dorées, et les ornements en forme d'alvéoles rappellent singulièrement les décorations de la mosquée arabe de Gordoue et de TAlhamrâ moresque de Grenade. On trouve encore dans le palais de Tauride un assez grand assortiment de meubles rococo, et des tableaux d'Angelica Kaufmann, de Vien, de Mongez , de de Troy , qui pourraient bien recevoir le même nom. Les seules peintures bonnes et curieuses sont diverses Vues de Dresde, de Varsovie et de Saint-Pétersbourg, par Canaletto le neveu. La principale est une espèce de grand panorama de Varsovie, où le peintre s'est représenté en habit de marquis français, avec la perruque poudrée et Tépée en sautoir ; elle porte la date de 1779. Ce n'est donc pas le vrai Canaletto (Antonio Canale), niort en 1768, mais le neveu, Bemardo Belotto, mort à Varsovie en 1780, et que Ton confond d'habitude avec son oncle, sous le nom commun des Ganar letti. y .

Dans un pays d'aristocratie puissante comme la Russie, oïl les nobles seuls ont le privilège de l'éducation de même que celui de la fortune, où seuls ils forment leur goût par les études et les voyages, on comprend que la possession

d'une galerie, d'une collection d'objets d'art, soit presque inséparable de la possession d'un grand nom , d'un grand bien, d'une grande demeure. Les nobles russes, en effet, sont comme les patriciens de la moderne Italie; leurs hôtels, comme les palais de Rome ou de Venise ; et si nul d'entre eux ne peut montrer quelqu'un de ces anciens musées de famille qui font encore l'orgueil des maisons Borghèse, Doria, Sciarra, Colonna, Gorsini, — ou Manfrin, Barbarigo, Pisano, Gapovilla, ni davantage quelqu'un de ces somptueux cabinets dont les richesses s'accumulent depuis des siècles dans les majorats de l'Autriche et de l'Angleterre, c'est parce que les hôtels de la noblesse russe sont tout nouvellement bâtis dans une ville toute neuve, à l'extrémité de l'Europe, et que son goût pour les arts n'est pas moins nouveau que les demeures qu'elle habite ; c'est enfin parce qu'elle a pour ses galeries, comme l'empereur pour la sienne, l'irréparable désavantage des derniers venus.

Je vais indiquer rapidement les principales collections particulières de Saint-Pétersbourg, et les principaux objets que j'ai notés en les visitant :

Cabinet du grand chambellan, M. de Tatischtcheff, ancien ambassadeur à Vienne et à Madrid ; une troupe de cavaliers et de fantassins en armure du moyen âge, muette garnison d'une espèce de château fort; — plusieurs marbres et bas- reliefs antiques, camées, pierres dures, mosaïques, meubles curieux, porcelaines du Japon, de Saxe, de Sèvres, etc.; '— et parmi les tableaux, malheureusement dans des salles fort obscures : un ancien diptyque flamand qu'on attribue à Jean Van Eyck, le Calvaire et le Jugement dernier f celui-ci divisé en deux groupes, audessus la Trinité recevant les élus, au-dessous les damnés enveloppés dans les ailes de la Mort; — une Annonciation, de Filippo lippi ; — les copies de la Cène et de la Vierge aux rochers j de Léonard, la première par Marco d'Oggione, et celle de Saint Jean, de Raphaël, par le Bro»zino ;

— une Sainte-Famille, du Frate, petite, mais belle et noble ; — une Vierge glorieuse, d'Innocent dlmola;— une Vierge au voile, donnée à Raphaël, mais qui me semble du Pérugin, comme le JésiLs adoré par Marie et Joseph; — une • très-belle Vénus, de Titien ; — l'esquisse ou la copie réduite du Souper chezLévi, de Paul Véronèse ; — les Trois Grâces, d'Albane ; — deux figures à une fenêtre, la mère et la fille, faisant la même tête vieille et jeune, qu'on donne à Murillo, et qui sont une belle étude de Velazquez ; — un Claude, un Bassano, etc.

Cabinet du comté Alexandre Kouchèleff, formé par son oncle le prince Besborodko, chancelier de Catherine II : une Sainte-FamUle, d'Andréa del Sarto ; — une Sainte Catherine, de Carlo Dolci ; — un Saint Jean au mouton, de Murillo ; — un Ecce Homo, de Rubens, dans sa manière la plus travaillée, la plus magnifique ; — une Adoration des rois, tableau capital de Poelenbourg; — une superbe Marine, de Rembrandt, sujet rare dans son œuvre. C'est une plage hollandaise; terre, mer, ciel, tout est gi:is et tout est lumineux. — Des Darnes, de Terburg; des Joueurs de dés, de Téniers ; une Halte de cavalerie, de Wouwermans, morceaux de premier choix, de grande valeur ; — un magnifique paysage de Ruysdaél, VÉclu>se de moulin ; — un autre, d'Hobbéma ; — une grande et excellente Chasse dans une forêt, d'Adrien Van de Velde; — trois vaches de Paul Potter, etc.

Cabinet de la princesse Anne Bèloselsky de Belozerski : une petite Madone, étude de Corrége ; — une belle Judith, attribuée à Andréa del Sarto, peut-être de Pontormo ou de Squarzella ; — une Descente de croix, de Sassoferrato, sujet à plusieurs personnages, sans dont unique dans son œuvre, qui se compose à peu près tout entière de Madones au giron; — un Saint François visitarU saint Dominique, de Carlo Dolci, très-fin et même très-fort; — un charmant Noli me tangere^ d'Annibal Carrache ; — un petit Mariage de sainte Catherine, sur cuivre, qu'on dit de Paul Véronèse,

et qui est sans contredit d'Alessandro Turchi, l'autre peintre de Vérone ; — un Héros victorieux^ allégorie de Poussin; — un Fumeur^ de Terburg, etc.; — une belle collection de gravures, dont plusieurs avant la lettre, et même des épreuves d'essai d'Edelinck, Raphaël Morghen, Masson, Desnoyers, etc., et quarante-huit portraits d'hommes et de femmes célèbres du siècle de Louis XIV, la plupart gravés par Nanteuil.

Cabinet du prince Joussoupoff : un groupe de Psyché erdevéôy par Ganova; — une allégorie de la Fécondité et une belle esquisse de saint Pierre et saint Paul, par Rubens; — une Chasse aux loups ^ de Rubens et Sneyders; — un beau portrait de femme, de Giorgion ou de Sébastien del Piombo ; — quelques morceaux d'Annibal Garrache, Guide, Salvator Rosa, Ganaletto; — un Saint Jean, deMurillo; un Combat, de Wouwermans ; — un autre Combat sur v/n pont qX V Enlèvement ^Europe, de Glande le Lorrain; — puis un grand tableau de notre école moderne, que j'ose à peine désigner, par respect pour son auteur; c'est une déplorable composition de Sapho et Phaon, signée Louis David, 1809. Quand on voit dans quelle profonde décadence était déjà tombée Técole classique de l'empire, même sous le pinceau de son chef, il est facile de reconnaître que cette école ne pouvait se continuer jusqu'aux élèves de ses élèves, que l'art devait forcément chercher à se rajeunir dans la violente réaction du romantisme, c'està-dire de la liberté personnelle.

Gabinet de la comtesse de Laval : une collection d'antiques, statues, bas-reliefs, bronzes, albâtres, terres cuites, vases étrusques; une Joconde^ de Léonard, qui est au moins la cinquième répétition du même, modèle ; — une Sainte-Famille, de Fra Bartolommeo ; — un très-beau Davidy de Guide; — un Martyre de saint Barthélémy, esquisse de Guerchin; — quelques morceaux de Rembrandt, Poelenbourg, Wouwermans, Wynants, Everdingen, etc.,

Cabinet du comte Nicolas Gourieff, dans une habitation somptueuse, disposée avec autant de bon goût que de richesse par Tarchitecte Bossé : une excellente Madone^ de Luini, tableau digne de Léonard, à qui Ton pourrait attribuer également les têtes, les mains, les chairs, les draperies et le fond du paysage ; — un Jouey/r de luth, de Garavage; — trois précieuses études de Léopald Robert, de 1821 et 1822; — une Terpsychore^ de Canova, etc.

Cabinet du comte de Schéréméteif : une Sainte-Famille^ de Rubens, belle, mais fort dégradée ; — une vigoureuse Atalante au sanglier, de Jordaëns ; — plusieurs Vues, de Canaletto le neveu; — plusieurs Têtes, de Greuze ; — des études faites en Italie par Eiprensky, etc.

Saiut-Pétersbourg est une ville trop moderne, puisqu'il n'y a. pas un siècle et demi que Pierre le Grand en marqua la place dans les forêts de la Finlande et les marais de la Neva, et une ville trop européenne pour la forme de ses édifices comme par les mœurs de ses habitants, pour qu'un voyage à Saint-Pétersbourg soit un voyage en Russie. Les touristes de profession, qui ne parcourent que les grandes routes et ne traversent que les grandes cités, qui ne voient un pays que par la portière de leurs caresses et du balcon de leurs auberges, doivent au moins aller à Moscou. Certes, Moscou n'est plus la vieille capitale des czars, celle que se disputèrent les Mongols et les Polonais, et qui, victorieuse des uns et des autres, hérita des dépouilles de Kiev et de Novgorod. L'Europe occidentale a pénétré jusque-là ; elle s'y est infiltrée avec toute sa civilisation ; elle y règne en souveraine, et chaque jour, emportant quelques débris des formes du pas;5é, étend sur la jeune nation moscovite cet uniforme niveau qui, du centre de l'Europe vieillie, monte et coule comme le flot d'une marée sans reflux sur le reste du monde. Mais toutefois, préservée par la distance et par les derniers efforts d'une résistance qui s'épuise, Moscou tient encore assez à TOrient, à l'Asie, par sa position géographique, au moyen âge par son aspect, ses institutions et ses mœurs, pour offrir, aux gens de nos contrées et de notre époque, le plus curieux de tous les spectacles, celui d'une ville originale.

Tracée. dans des plaines uniformes, et presque habituellement à travers des bois marécageux, la grande chaussée.

foute récente *, qui lie Tune à l'autre les deux têtes rivales de Tempire, offre peu d'intérêt à Tœil et à l'esprit. On traverse la petite chaîne des montagnes de Valdaï, qui, dans une contrée moins plate que la Russie, n'auraient pas même de nom, car c'est simplement une montée et une descente, — puis , Novgorod (ville neuve), la plus vieille des villes russes, malgré son nom, et dont l'antique église de Sainte-Sophie fut le premier temple élevé par les Moscovites à la religion que leur donna Byzance, — puis Tarjok, célèbre par ses merveilleux ouvrages en cuirs parfumés, dorés et de toutes couleurs, — puis la Tver, puis lé Volga, qui serait le plus grand fleuve de l'Europe, surpassant même le Danube par la longueur de son cours et la largeur de ses rives, si, passant la frontière de l'Asie, il n'allait se perdre dans la Caspienne, — puis Kline, avec ses forges et ses pâles imitations des excellentes armes circassiennes, — puis enfin le palais bizarre, curieux et tout oriental de Pétrofski, élevé par Catherine la Grande à la mémoire de Pierre le Grand, où vint camper Napoléon, le soir de cette victoire sanglante, de cette bataille de géants, qu'on nomme en Russie Borodino, en France la Moskva, où il attendit vainement la députation qui devait lui apporter les clefs de la ville soumise, et d'où il vit, après une seule nuit passée au Kremlin, les lueurs de l'horrible incendie qui, en détruisant Tabri conquis par son armée, la livrait aux inévitables désastres d'un combat inégal contre le froid et la faim.

L'entrée de Moscou, par le côté de Saint-Pétersbourg, n'offre pas l'aspect général, la vue d'ensemble, que désire un voyageur à sa venue dans un pays nouveau. On y entre, comme à Paris par la barrière d'Enfer, ou d'Italie, ou de Charenton. Aussi, n'eus^je aucim regret d'arriver à la tombée de la nuit. Mais le lendemain, malgré la fraîcheur, ou plutôt le froid encore vif d'une matinée d'avril, j'étais

Page 1