Aujourd'hui c'est un chemin de fer
de bonne heure monté sur le sommet de la haute tour . d'Ivan- Véliki (de Jean le Grand), (fui, au centre du Kremlin, centre lui-même de la ville, la domine tout entière, et dans toutes les directions. C'est le clocher de la cathédrale. Pour prendre une idée de cette position si commode , qu'on suppose les tours de Notre-Dame à la hauteur dû Panthéon. De là-haut, sur une plate-forme circulaire, où sont pendues dans de larges embrasures les petites cloches du troisième étage, se déroule, à perte de vue, le plus magnifique panorama. Les regards dirigés alternativement sur tous les édifices de cette ville singulière, qui en rappellent les différents âges,. on peut commodément repasser par le souvenir les principales phases de son histoire.
La première fondation de Moscou appartient au douzième siècle. C'est une date ancienne pour toute ville qui ne fait pas remonter sa généalogie jusqu'à un municipe romain, ancienne surtout dans un pays dont le nom même était alors moins connu de l'Europe que celui de la Chine. Ce fut lourii (Georges), fils de Vladimir Monomachos, qui fit construire, en 1147, les premières maisons d'un bourg sur la colline que couronna depuis le Kremlin. Vingt ans plus tard, son fils André éleva sur la même place ht première église de l'Assomption {Ouspenski, la Mort, ou plutôt le Sonmieil de la Vierge), et le petit-fils d'André, Daniel, le plus jeune des enfants de saint Alexandre Nefski, y fixa la résidence des grands princes de Moscou, qu'agrandirent -ses successeurs immédiats, Ivan Danilovitch et Dmitri Ivanovitch sumonmié Donskoï. Enfin, les fondateurs de la puissance des jczars, Ivan III, Ivan IV le Terrible, et Boris Godounoff , en avaient fait, à la fin du seizième siècle, la vaste et puissante capitale d'un empire toujours agrandi. Ce ne fut pas toutefois sans périls, sans combats, sans catastrophes, que Moscou atteignit son développement et sa puissance. Attaqué au levant et au couchant, au midi et au nord, par les princes de Souzdâl, de
Kiev et de Tyot, par la république de Novgorod , par I^ Lithuaniens et par-toutes les races tataresf, il fut dévasté de fond en comble par les Mongols, sous Batu-Khan, au commencement du treizième siècle, sous Tokbamykb, en 1382, et un peu plus tard, sous lédigheï, l'un des lieutenants de Tamerlan, puis enfin par les Polonais en 1611, lorsque, alliés du faux Démétrius (Dmitri), ils occupèrent toute la ville, d'où les repoussèrent le boucher Minine et le prince Pojarski, venus de Nijni-Novgorod. Mais un autre ennemi que ses voisins d'Europe et d'Asie ravagea plus fréquemment encore la capitale des czars, je veux dire le feu. On ne saurait croire combien de fois Moscou fut détruit par des incendies. Schnitzler, dans son Tableau statistique, etc., en cite un au treizième siècle, un autre sous Dmitri Donskoï, vers 1370, puis en 1382, puis encore avant la fin du même siècle, puis en 1547, sous Ivan le Terrible, puis en 1571, et vers 1590, sous Fédor Ivanovitch, puis en 161 1, sous l'un des faux Démétrius. Et je ne parle ici que des incendies complets, généraux, où disparaissait la ville entière, car des incendies de maisons, de rueS; de quartiers, il serait impossible d'en faire le dénombrement. « La négligence des Moscovites est si grande, dit Olearius (Œlschlœger, Voyage en Moscovie et m Perse, 1635), qu'il ne se passe point de mois, ni même de semaine , que le feu ne prenne à leur ville , et que cet élément, rencontrant une matière fort combustible, et renforcé par le vent, ne réduise en cendres, dans un moment, plusieurs maisons, même des rues entières. Peu de jours avant notre arrivée, le feu avait consumé la troisième partie de la ville, et il y a cinq à six ans, qu'un accident semblable faillit la détruire entièrement.... Ceux qui foçit ces pertes s'en consolent en quelque façon par la facilité qu'ils ont de trouver des maisons neuves, toutes bâties, au marché destiné pour cela hors de la muraille blanche, où l'on achète pour fort peu de chose une maison entière, que l'on fait démonter, transporter
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et rebâtir ei^ fort peu de temps au lieu oh était la première. »
Je ne crois pas qu'en 1812, lorsque, pour dernière défense contre un ennemi maître de leurs murs, les Moscovites se décidèrent à brûler eux-mêmes la ville sainte profanée par rétranger, je ne crois pas qu'ils comptassent alors sur les ressources du marché aux maisons. Dans ce dernier et sublime effort d'un sauvage héroïsme, la Rome tatare (comme l'appelait Mme de Staël) prit un aspect nouveau, et c'est de sa ruine totale que date sa véritable splendeur. Qu'on la compare au serpent qui, se dépouillant de sa vieille enveloppe, en revêt une plus brillante, ou à l'op qui sort plus pur du creuset, ou au phéniz qui s'envole de son bûcher plus jeune et plus beau, toujours est-il que l'incendie de 1812 a changé une ville de bois en une ville de pierre (c'est le nom qu'on donne à la brique en Russie), et qijie Moscou, à l'abri désormais d'une si fréquente calamité, n a plus à sa porte un marché de maisons. Quand on voit cette résurrection rapide et magnifique, quand on se rappelle ce que Londres est devenu par le grand incendie de 1665, Lisbonne par le tremblement de terre de 1755, Hambourg parle grand fm de 1842, on reconnaît que ce ne sont jamais les calamités physiq^oes, mais seulement les fautes morales des nations, qui détruisent sans retour les ouvrages de Thonmie, qui effacent du globe les cités et les empires.
Du haut de la tour divan- Véliki, l'aspect de Moscou, étendu, comme l'autre Rome, sur les croupes et les pentes de plusieurs coUines, est étrange jusqu'au fantastique. Rien dans le reste de l'Europe, et probablement dans le reste du monde, n a pu préparer à ce spectacle singulier. C'est à deux circonstances principales que Moscou doit cette originaUté complète. D'abord les toits des maisons ne sont ni de tuiles, ni d'ardoises, ni de chaume, ni de planches, ni d'aucune matière employée en d'autre pays. Ils sont tous en feuilles de tôle, et tous uniformément peints en rouge
foncé OU: en vert pâle. Et puis, cette immense marqueterie de deux couleurs éclatantes, toujours mêlées et toujours en opposition, est parsemée en tous sens et comme émaillée par les dômes, les minarets, les clochers et les clochetons d'une innombrable multitude d'églises. Jamais, même après la grande Gordoue des Arabes, qui renfermait, au dire de leurs géographes, deux cent mille maisons, six cents mosquées, cinquante hôpitaux, huit cents écoles publiques et neuf cents bains, jamais aucune ville n'eut autant d'édifices consacrés au culte. Jadis on disait proverbialement de Moscou qu'il possédait quarante fois quarante églises. Les incendies et les prises d'assaut, joints à l'effet du temps, en ont fait disparaître bon nombre. Mais on en compte encore au moins neuf cents aujourd'hui. Toutefois, que ce mot d'église ne cause pas d'illusions : ce sont généralement de simples chapelles, de toutes formes, de toutes couleurs, rappelant Byzance et l'Asie beaucoup plus que Rome et l'Europe, et qui, vues de haut et de loin, semblent autant de petites pagodes en porcelaine de Saxe.
On a longtemps nommé Moscou le grand village, et chacun de ces deux mots était également vrai. Pour l'étendue de son enceinte, aucune ville ne mérita mieux le nom de grande. On la dit encore, et longtemps elle fut, en effet, la plus grande ville de l'Europe. Avec une population qui ne dépasse pas 350 000 âmes, elle se vante d'être plus vaste que Saint-Pétersbourg qui a 500 000 habitants, que Paris qui en renferme plus d'un million, que Londres qui a le double dé Paris. Je crois que ce dernier point est fort contestable ; mais il est certain que Moscou n'a pas moins de quarante verstes ou environ dix lieues de tour. Quant au nom de village, il nç le méritait pas moins lorsque les habitants de cette capitale d'un pays barbare, d'un pays de servitude, où*la civihsation n'avait pas encore lui, allaient acheter au marché des maisons toutes faites. Aujourd'hui, sans doute, un tel nom ne serait pas inventé. Et pourtant, Moscou, dans certaines parties et sous certains rapports,
n est rien de plus qu'un grand village. Les quartiers du centre seulement, tels que le Kitai-Gorod et le Beloï-Gorod, qui entourent le Kremlin, offrent des rues véritables, dont les maisons se touchent et foiment, sans interruption, des lignes monumentales. Ailleurs, les habitations sont isolées, entourées de cours et de jardins. Il y a même, en dedans du mur d'enceinte, de vastes parties entièrement vides, des champs cultivés,* des prairies, des bois, des étangs. On peut, sans sortir de la ville, chasser à tir et à courre. C'est dans ces habitations dispersées, véritables maisons de campagne réunies en cité, que la vieille noblesse moscovite peut continuer l'antique genre de vie, la vie des patriarches, qu'elle menait de temps inamémorial dans ses terres. Là, chaque famille, amenant les provisions d'hiver de possessions plus ou moins lointaines qu'elle habite l'été, traîne aussi après elle ses chevaux, ses vaches, ses poules et ses innombrables valets. Les uns sont tisserands, les autres tailleurs ou cordonniers, charpentiers ou maçons, médecins quelquefois; et souvent encore, joignant l'agréable à l'utile, des orchestres de musiciens-serfs donnent chaque soir, après le travail de la journée, un concert à leurs maîtres, qui trouvent ainsi, sans sortir de chez eux, sans récourir à personne, tout ce qu'il faut pour mener l'oisive et somptueuse existence des gens qui se nomment bien nés.
La position générale de Moscou rappelle singulièrement celle de Prague. La Moskva traverse l'ancienne capitale russe comme la Moldau l'ancienne capitale bohème, et par une inflexion semi-circulaire toute semblable. Dans l'une et dans l'autre, la rivière baigne, sur la rive du nord, le pied de la colline que couronne le vieux château-palais, appelé Kremlin ici, et là Hradschin. Seulement il faudrait, pour la parfaite similitude, qu'au lieu d'être assise sur la rive méridionale de sa rivière, la principale partie de Prague s'étendît à l'entour des créneaux ruinés qui ceignent encore la demeure de ses anciens rois. Du reste, entre Prague et Moscou, la ressemblance est purement to-
pographique. Si l'on veut trouver tme ressemblauee pittoresque, celle de l'aspect, celle qui frappe les yeux, il faut franchir toute T Allemagne, toute la France, et s'arrêter seulement à l'autre bout de l'Europe, au centre de l'Espagne. C'est Madrid, avec sps ondulations de terrain, avec sa multitude de petits clochers dépassant çà et là les blocs des maisons, c'est Madrid qui rappelle le mieux l'effet général d'une vue de Moscou. Mais qui pourrait s'étonner de ce rapport intime entre deux villes si distantes pourtant, et. si étrangères l'une à Tautre qu'elles se connaissent à peine de nom? Ne sait-on pas que l'Orient a pénétré dans l'Europe par ses deux extrémités? N'est-ce pas rOrient qu'ont apporté les Arabes en Espagne et les Mongols en Russie? Maîtresse en civilisation des premiers Arabes sortis de leurs plaines de sable à la voix du prophète, la Byzance du bas Empire n'a-t-elle pas été l'institutrice des Russes pour le culte, pour la langue et pour les arts ? N'est-ce pas Byzance qu'oyi retrouve dans la Sainte-Sophie de Novgorod ou Y Assomption de Moscou, comme dans la Mezquita de Cordoue , — qu'on retrouve dans VAlcazar des califes h Séville ou dans YAlhamrd des émirs à Grrenade, comme dans le Kremlin des czars?
La ressemblance entre la Russie et l'Espagne, malgré l'extrême différence du climat et des caractères nationaux, se fait sentir dans tout ce qui leur est venu , à lune ou à l'autre, par l'imitation, par rimportp.tion étrangère, et principalement dans les arts. Si les Russes, s'arrêtant pour leurs saintes images à la manière des Byzantins, n'ont rien à opposer à la grande peinture des {espagnols, émancipée du dogme par l'art comme celle des Italiens, la similitude frappante qu'oS're l'architecture dans les deux pays s'étend, par exemple, jusqu'à la musique, et même aux deux espèces de musique, la sacrée et la profane. Dans le rituel grec, conmoie dans le rituel latin, cette musique traditionnelle qu'on nomme le plain<hant est paiement le chant
grégorien, celui que le pape saint Grégoire établit pour rËglise universelle, à la fin du sixième siècle, trois cents ans avant le grand schisme de Byzance. Les deux rituels viennent également du bas Empire, où Ton connaissait dès longtemps, et bien avant saint Grégoire, le cantique de saint André, Et si Ton pouvait remonter du plain-chant à ce cantique, et de ce cantique à la musique des anciens, l'on reconnaîtrait sans doute que l'art de la musique, comme celui de la peinture, a une filiation traditionnelle et ininterrompue depuis les anciens Grecs jusqu'à nous. On reconnaîtrait aussi que le plain-chant fixé par saint Grégoire a fait, en quelque sorte, partie du dogme chrétien, comme la peinture des Byzantins, et qu'ils sont tous deux restés immuables pendant une longue période de temps. Seulement cette période d'immobilité dans l'art a beaucoup plus duré pour l'Église grecque que pourTÉglise latine. En Itali,e, puis en Espagne, ce fut à Tépoque d'émancipation générale appelée la Renaissance, grâce aux Palestrina et aux Monteverde, imitant Giotto et ses successeurs, que la musique rompit les liens du dogme, coname la peinture, pour entrer dans la pleine liberté de l'art. En Russie, l'introduetion d'une musique sacrée autre que le plain-chant grégorien, ainsi que d'une peinture autre que la byzantine, date seulement du siècle passé, lorsque, sous la grande Catherine, Giuseppe Sarti créa le célèbre corps des Chantres de la cour, dirigé ensuite par Bortnianski, et maintenant par le général Alexis Lvoff. Mais, pour le rituel au moins, dès l'origine et jusqu'à cette heure, la ressemblance est restée complète entre la musique religieuse du nord et celle du midi de l'Europe.
Cette ressemblance n'est pas moins frappante pour la musique populaire, si on la cherche entre TEspagne et la Russie. Ecoutez les chants nationaux des peuplades caucasiennes aujourd'hui soumises aux Russes, les Arméniens, Géorgiens, Baschkirs, Eirghises, Tcherkesses, etc.; rien ne ressemble plus aux chants arabes conservés en Anda-
loiisie; et toute la musique russe, qui est venue de là, a gardé, comme la musique espagnole, le caractère de son origine orientale. A Moscou principalement, et dans le quartier populaire du Zamoskvarétchié (pays au delà de la Moskva), on pourrait se croire au faubourg de Triana de Séville, qui est au delà du Guadalquivir. C'est qu'à Moscou vivent aussi un grand nombre de Bohémiens, gens de cette race nomade qui, venue d'Egypte vers le quatorzième siècle, et peut-être précédemment de l'Inde, s'est répandue dans toute l'Europe, s'appelant Zingari en Italie, Gitanos en Espagne, Gypsies en Angleterre, Zigeuner en Allemagne, Tsigani en Russie, et se nommant eux-mêmes Pharaons. Ces Bohémiens sont les musiciens du peuple; ils forment des troupes assez nombreuses de chanteurs, qui font des excursions jusqu'à Saint-Pétershourg, où Ton in-% vite pour entendre les Bohémiens comme pour prendre le thé et pour danser au bal. Ce qui frappe le plus dans leurs chants nationaux (si le nom de nation peut se donner à une race dispersée et vagabonde), c'est le singulier rapport, la similitude frappante qu'on y trouve avec ceux des Bohémiens d'Espagne. Il y a des morceaux lents et tendres qui semblent des tirahas et des polos de l'Andalousie. D'autres sont animés, vifs et sémillants comme les seguidillas de la Mahche ou la jota d'Aragon. Sur ces mouvements rapides, les femmes se lèvent, jeunes ou vieilles, et se mettent à danser, ou plutôt à glisser sur le parquet, en donnant à leurs bras, à leurs épaules, à leurs hanches, à tout leur corps des frémissements bizarres, des mouvements désordonnés, qui les jettent peu à peu, comme les bayadères et les aimées de l'Orient, dans une sorte de transport et d'ivresse. C'est que, pour dernière ressemblance, en Russie conune en Espagne, le même air est à la fois un chant et une danse.
Puisque les Bohémiens de Moscou devaient être cités ici, il me reste à dire, pour achever leur histoire, qu'ils
ont conservé là non moins purement qu'ailleurs tous les caractères de leur race, et qu'ils sont, malgré l'extrême différence des climats, tout semblables aux Bohémiens que j*ai vus en Hongrie, en Angleterre et en Espagne. Dans les femmes surtout, ces caractères sont visibles et prononcés. Elles ont les cheveux et les yeux noirs, la peau brune, les dents blanches, Toreille maigre, la gorge petite, les doigts effilés, la taille cambrée, le corps souple. Elles s'habillent d*oripeaux, de clinquants, d'étoffes bariolées. Chacune s'attife à sa guise ; mais, rouge ou vert, de soie ou de coton, toutes portent le véritable peplmn attaché sur les épaules. D'où leur vient, et comment conservent-elles encore cette mode de la Grèce antique ? Et ce. n'est pas seulement par la physionomie, c'est aussi par les mœurs que les Bohémiens de Russie ressemblent à ceux du reste de l'Europe. Là aussi, les hommes ont pour principale profession le maquignonnage, le commerce et la médecine des chevaux ou du bétail ; là aussi, les femmes disent la bonne aventure, et tous sont, comme je l'ai dit, les musiciens du peuple ; là aussi, ils vivent en tribus, sous l'autorité d'un chef électif. Tout ce qu'ils gagnent est mis en commun ; les gens valides nourrissent les enfants, les vieillards, les mala* des. C'est le communisme en exercice. Si les mœurs des Bohémiens à l'égard des autres races ne sont pas irréprochables sous le rapport de la probité, s'ils ont ce que les phrénologues appellent poliment la bosse de l'appropriation, c'est-à-dire l'instinct naïf du vol, comme les sauvages de la mer Pacifique, en revanche, dans les rapports des sexes, leurs mœurs sont d'une extrême sévérité. Ni par les hommes, ni par les femmes, la race bohémienne ne se mêle à nulle autre. Une femme mariée est incorruptible; elle payerait une faute de sa vie, comme V adultère de l'Évangile, et tous les gens de sa tribu auraient le droit de lui jeter la première pierre. Quant aux filles, quelquefois, avec la permission des chefs et des anciens, elles se marient à des Russes ; mais ce n'est qu'après de longues épreuves
d'affection et de fidélité mutuelles. Quelquefois aussi (ce cas est fort rare) elles sont vendues au profit de la communauté, qui les recueille lorsqu'elles sont abandonnées de leurs riches amants. Au reste, si Ton veut connaître dans tous leurs détails les nîœurs des Bohémiens russes, on n'a qu'à lire celle des nouvelles de Cervantes qui est intitulée la Gitanilla de Madrid, Bien qu'écrite il y a deux cent soixante-dix ans, l'histoire est encore de notre époque, et bien que tracé en Espagne, le portrait n'est pas moins ressemblant en Russie. Ne faut -il pas admirer quelle est, dans certaines races émigrées, la puissance des traditions originelles, puisque, au physique et au moral, sans correspondre et sans^ se connaître, leurs tribus sont absolument les mêmes au pied de l' Alhamrâ de Grenade et du Kremlin de Moscou?
Mais les Bohémiens, cités à propos de la musique, comme la musique à propos des arts venus de l'Orient, m'ont fait oublier trop longtemps que je suis au faîte de la tour d'Ivan-Véhki, cherchant à discerner les monuments que présente le panorama circulaire de la vieille cité moscovite.
Parmi les toits rouges et verts des maisons, parmi les coupoles et les clochers des temples, comptons d'abord, hors de l'enceinte du Kremlin, les édifices profanes ; le nombre n'en est pas fort considérable, et tous sont de récente origine. Voilà, sur la même place, le grand et le petit théâtre, l'Opéra et le Vaudeville. A l'exception de San Carlo, de Naples^ et de la Scala, de Milan, aucune salle en Europe n'est aussi vaste que le premier. J'entends aucune salle de spectacle, car celle dé bal et de concert qu'on nomme à Moscou l'Assemblée de la noblesse est encore plus gigantesque et plus magnifique. Sous ses pilastres de marbre blanc et ses lambris dorés, elle peut contenir quatre à cinq mille personnes. — Voilà, d'un autre côté, la Maison d'exercice, destinée aux manœuvres des troupes pendant l'hiver. Deux régiments d'infanterie, ou deux batteries d'artillerie à cheval, peuvent commodément manœu-
vrer dans cette salle immense ^ la plus grande peut-être qu'il y ait au monde. Elle a 80 sagènes de long sur 21 de large (c'est-à-dire environ 162 mètres sur 42 1/2); et, chose vraiment étrange ! elle est couverte par un siinple plafond uni, posé sur ses quatre murailles. Pas un berceau de voûte, pas un pilier, pas ime colonne. Je n*ai pu savoir au juste par qui fut construite cette toiture étonnante ; les uns m'ont nommé Tingénieur Bétancourt, les autres le général Oarbonnier, l'un des quatre élèves de l'École polytechnique que Napoléon, après le baiser de paix donné à Tilsitt, mit au service de l'empereur Alexandre. Naturalisés Russes, tous quatre ont eu la plus brillante carrière, et le général Destrem, seul survivant*, occupe encore un des premiers rangs dans l'empire. — Voilà enfin, en descendant le cours de la rivière, un autre établissement phénoménal, la Maison des Orphelins et des Enfants trouvés (Vospitatelnii dont). De ce vaste hospice, créé et richement doté par Catherine II, respecté, en 1812, par les Français et par les Russes, et alors seule maison de Moscou habitée et tranquille, relève une population d'environ vingt-cinq mille âmes. Outre ses employés nombreux, un monl-depiété, un hôpital d'accouchement, outre un millier d'orphelins des deux sexes, qui, destinés à la profession de maîtres et d'institutrices, forment une espèce d'école normale, outre un nombre à peu près égal d'enfants trouvés, auxquels on donne là les premiers secours, la maison, entretient au dehors, dispersés dans les villages, plus de vingt mille enfants abandonnés, qui reçoivent une petite pension jusqu'à quinze ans, pour devenir ensuite paysans de la couronne. C'est dans la chapelle de ce puissant établissement de bienfaisance que j'ai assisté à l'une des cérémonies religieuses de la semaine de Pâques. L'office était célébré par le métropolitain, qui occupe la première charge de l'Église grecque, depuis que Pierre le Grand a sup-