En
primé le patriarche. Il n'y a que trois métropolitains en Russie : celui de Kiev, le premier par le droit d'ancienneté ; celui de Novgorod, qui a Saint-Pétersbourg dans son diocèse, et celui de Moscou. Moine, et non marié, comme tous les hauts dignitaires de l'Église russe, qui laissent au bas clergé le mariage et la famille, le métropolitain de Moscou était un petit vieillard maigre et débile, à la barbe grisonnante, qu'on s'accordait à dire homme d'esprit et d'instruction. Tout ce qui me frappa dans le rituel grec, comme différant essentiellement du nôtre, c'est une cérémonie préliminaire qui sert d'introduction à l'office. Servi par trois diacres, comme Vénus par les Grâces, le métropolitain fait sa toilette àams le temple et devant le public. Après qu'on l'a dépouillé de ses vêtements extérieurs, il se peigne les cheveux et la barbe, il se lave les mains et la figure, et c'est seulement ensuite, lorsqu'il a revêtu le riche et pompeux costume de sa dignité, que le clergé, s'humiliant devant le chef de l'Église, le salue de la fumée de ses encensoirs.
Très-nombreuses, et quelquefois anciennes, les églises forment la partie monumentale de Moscou. Rien, d'ailleurs, dans leur forme et leur construction, n'offre le moindre rapprochement avec les grandes cathédrales gothiques élevées depuis le moyen âge par l'Église latine. Ni Saint-Pierre de Rome ou Saint-Paul de Londres, ni Saint-Étienne de Vienne ou Notre-Dame de Paris, ni la cathédrale de Séville ou celle de Nuremberg, ne sauraient trouver d'analogue en Russie. Petites, basses, étroites, les églises de Moscou, même les plus fameuses et les plus vénérées, ne sont que des chapelles à dômes et à clochetons. S'il s'en trouve quelqu'une plus ambitieuse,* qui, sur une enceinte toujours courte et exiguë, dresse des nefs plus élancées, on peut être certain qu'elle est l'œuvre d'un architecte italien, qui a porté, dans les formes adoptées pour le rite grec, un peu de l'élégance et du grandiose des temples romains. Telle est l'Assomption {Ouspenshii Saàor), re-
bâtie en 1475^ à la place d'une antique église en bois, par Alberto Fioravanti, de Bologne, que les Russes nommaient Aristotil; tel 'est Y Archange Saint-Michel {Arkangelskii Sabor), que le Milanais Alevisi reconstruisit également sur l'emplacement d'une vieille église, et Y Annonciation {Bla^ govechtchenskii Sabor), qu'il termina vers 1485, pendant qu'il élevait les murailles en briques du Kremlin, avec l'assistance de Marco-Antonio et de Pietro, deux autres Italiens. Ce qui rend les églises grecques plus petites encore qu'elles ne devraient le paraître, c'est qu'elles sont coupées presque en deux moitiés par la cloison du sanctuaire, où n'entrent que les prêtres pendant les offices, où les femmes ne peuvent jamais pénétrer. Mais, semblables par là, comme par la forme et les proportions, à l'église tout orientale de Saint-Marc à Venise, ces églises sont, pour la plupart, très-riches et très-ornées à l'intérieur. D'antiques peintures byzantines en couvrent tous les murs, toutes les voûtes, toutes les coupoles. Sur la plupart de ces images sont appliquées des plaques de métal, des espèces de carapaces en or ou en argent battu et ciselé imitant les habits qu'elles couvrent et remplacent, de sorte que souvent une paroi entière est toute revêtue de ces plaques de métaux précieux, étincelants, où se voient seulement, sous la forme de quelques trous sombres, les têtes et les mains des figures de bienheureux. Certaines images, les plus anciennes et les plus révérées, sont enfermées dans des châsses ou sous des dais en argent et en or massif, et chargées d'une foule d'ex-voto, qui sont habituellement des pierres précieuses, diamants, rubis, émeraudes, saphirs, de telle dimension et de telle valeur qu'elles feraient honneur au trésor d'un roi.
La plus curieuse des églises de Moscou, parce qu'elle est la plus russe, c'est-à-dire la plus orientale, c'est assurément celle qu'on appelle Vasili Blagennoï (]Basile l'heureux, le béat). Elle fut bâtie, en 1554, sous Ivan le Terrible, qui voulait remercier ainsi le ciel de la prise de Khasan,
et qui compléta son œuvre pie par un trait digne de Taffreux surnom qu'il ne mérita que trop bien. Nous Tavons rapporté précédemment *. Cette église, très-petite cependant, est multiple dans tous les genres. Outre son nom populaire, elle s'appelle encore la Protection de la Vierge (Pa^ hrofskôi), la Sainte Trinité sur le rivage, Jérusalem, etc. Horizontalement, elle est coupée en deux parties, ayant un rez-de-chaussée et un premier étage auquel on monte par des perrons extérieurs; et, dans le sens vertical, ces deux ^tages sont divisés en trente-six compartiments, sans communications entre eux^ formant autant d'églises dans la même. Au dehors, la bizarrerie ou plutôt la bigarrure n'est pas moindre. Suivant l'usage presque immuable, les toit sont couronnés de petites coupoles. Mais pas une ne ressemble à Tautre, ni par la taille, ni par la forme, ni par la couleur. Et pourtant l'ensemble de cette étrange pagode ne plaît pas moins à l'œil que ses curieux détails : preuve nouvelle que, dans les arts, on peut arriver au beau par des voies très-diverses, et qu'il ne faut pas plus condamner absolument un genre qu'il ne faut en adopter exclusivement un autre.
Vasili Blagennoï n'est pas dans le Kremlin, maiô tout auprès du mur d'enceinte, sur la Belle-Place, et presque en face de la Porte-Sainte, que personne ne traverse sans se découvrir humblement la tête. On croit, pour expliquer cet usage, que c'est l'ancienne porte particulière aux czars, où l'on saluait en entrant, comme les paysans saluent encore devant la porte de leurs seigneurs. Mais c'est dans l'intérieur même et au centre du Kremlin, que quatre églises, décrivant un carré parfait, forment la véritable métropole et le sanctuaire de la Russie. L'une de ces églises, celle qui porte le nom de Saint Nicolas Goltounskii, ou le thaumaturge, le faiseur de miracles, n'est qu'une
chapelle adossée à la tour d'/van- Véliki, rebâtie en 1600,