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sous le czar Boris Godounoff, pour être le clocher de la métropole. Parmi les trente-deux cloches que porte cette tour, il en est une qui peut rivaliser avec les plus grosses du reste de la chrétienté. Elle pèse 4000 pouds, ou 72 000 kil. On ne la sonne qu'aux trois grandes fêtes de Vannée, et non pas en la mettant en branle, car elle est immobile, mais en frappant le battant contre ses parois. Cette cloche énorme n*est pourtant qu'une espèce de joujou en comparaison de celle qui fut fondue en 1737, par ordre de Timpératrice Anne. Celle-là, qui a vingt pieds de haut sur vingt pieds de diamètre intérieur, ne pèse pas moins de 12 000 poudSy ou 216 OOQ kil. Cette masse énorme, qui est assurément la plus grosse pièce de métal qu'ait fondue la main des hommes, tomba pendant qu'on la hissait sur un échafaudage, d'autres disent dans un incendie, et resta, brisée d'un côté, à demi enfouie dans la terre. En 1836, un ingénieur français, M. de Montferr'and, parvint à la soulever et à la poser sur un piédestal, au pied de la tour.
Les trois autres églises du carré ont toutes trois le titre de cathédrale (sabor). Elles furent d'abord bâties en bois. La plus ancienne, depuis leur reconstruction en briques, est celle de l'Annonciation, qui date de 1397. Ce qu'elle offre de plus curieux, ce sont les fresques qui la décorent, œuvres de deux moines russes et de deux époques, 1405 et 1508. Les voûtes représentent le paradis, ou la réunion des grands saints. Chose bien digne de remarque 1 entre les bienheureux fêtés par l'Église, les peintres, bien que moines, ont placé des philosophes païens, qui ne se distinguent de leurs compagnons que parce qu'ils n'ont pas sur la tête le nimbe, emblème de la demi-divinité des bienheureux. Parmi ces philosophes admis aux joies du ciel chrétien, on peut ne pas s'étonner de rencontrer Anacharsis : il était Scythe, c'est-à-dire presque Russe; ni Socrate, qui mourut comme le juste, préchant le Dieu unique, maximum et optimum. Mais on est plus surpris de voir, auprès de saint Pierre ou de saint Nicolas, Aristote l'en-
rain^ tout ce que la nation a de plus cher et de plus sacré. Près des temples et des images que je viens de citer, sont des reliques d'une autre espèce. Voilà le vieux palais des czars, non moins étrange et non moins bariolé, de ses fondations jusqu'au faîte des coupoles, que l'église de Saint- Basile; voilà le vieux palais des patriarches, où se conservent encore tous les actes et tous les livres du saint synode ; voilà le sénat et l'arsenal; voilà le Trésor, ou palais des armures (Oroujéïnaia palatà), dans lequel vingt salles sont encombrées des objets les .plus précieux par la matière, le travail ou les souvenirs qu'ils rappellent : des trônes, des sceptres, des couronnes, des bijoux, des armes, des armures, des drapeaux, des croix, des crosses, des bâtpns de commandement. On trouve là, parmi d'autres curiosités, le sceptre et le globe qu'envoya, dit-on, l'empereur Alexis Gomnène à l'un des premiers grands princes moscovites, Vladimir Monomachos, le trône. d'Ivan III, celui de Boris Godounoff, celui des deux fils d'Alexis, Ivan et Pierre, les couronnes des royaumes de J'Asie et de l'Europe annexés à la Russie, les habits que Pierre le Grand portait à Pultava, et le brancard sur lequel on promenait Charles XII à cette bataille qui décida entre les deux rivaux, etc. Les Russes regrettent sans doute de n'avoir pu donner aussi place dans cette collection de trophées nationaux aux canons pris à l'armée française eu 1812, ou plutôt ramassés derrière elle pendant l'effroyable retraite qui suivit les premiers tmomphes de cette campagne fabuleuse. Ils sont rangés devant l'arsenal.
Mais de toutes les curiosités du Kremliïi, celle qu'on montre avec le plus d'empressement, parce qu'elle aura peut-être bientôt disparu, c'est la partie de l'ancienne résidence des czars qu'on appelle, à cause du travail extérieur des murailles, le Palais à facette {Granovitaiapalata). C'est dans la grande salle, qui remplit tout l'édifice et dont les voûtes circulaires reposent sur un pilier central, comme la vieille salle aux archives de l'abbaye de Westminster,
que les czars tenaient leur cour, qu'ils donnaient audience aux ambassadeurs, qu'ils écoutaient débattre en leur présence par le saint synode les questions religieuses. A cette salle, tant de fois citée dans les annales russes, attenàit le célèbre PerronrRouge, théâtre aussi d'une foule d'événements historiques. Ce Perron-Bouge est déjà renversé, et peut-être le même sort attend le Palais à facettes. Ils doivent céder la place au nouveau palais impérial {imperatorskii dvoretz), commencé sous Elisabeth, et que chaque règne nouveau voit agrandir, mais non pas terminer. Les vieux Moscovites, que révolte le seul nom de Saint-Pétersbourg, voient avec un mécontentement qu'ils ne prennent pas la peine de cacher, et qu'il leur est facile de justifier cette fois, l'empiétement toujours progressif du moderne sur l'ancien. Ds s'indignent contre les grilles de fer qui font d'un monument national la propriété du souverain ; ils s'indignent contre les lourdes constructions récentes qui écrasent, par le seul contact de leur massive régularité, les légères et capricieuses dentelures des tours orientales du vieux Kreml. Il est sûr, il est évident que, faisant offense aux règles du goût, non moins qu'aux souvenirs de l'histoire, Yimperatorskii dvoretz mérite d'être comparé de tous points au palais florentin que Charles-Quint fit insolemment construire dans l'alcazar moresque de TAlhamrâ.
Si les touristes de l'Italie recherchent avec empressement l'occasion de se trouver à Rome pendant la semaine sainte, pour avoir le spectacle des grandes cérémonies de l'Église catholique, les voyageurs moins nombreux qui parcourent le nord de l*Europe feront bien de passer à Moscou le temps de Pâques, s'ils veulent connaître aussi les grandes cérémonies de l'Église grecque. Quant à moi, j'eus d'autant plus à m'applaudir d'avoir pris cette époque pour le voyage de Moscou, que le carême russe s'étant trouvé presque d'un mois plus tardif que le nôtre, et Pâques n'étant arrivé que le 27 avril, on avait passé les grands froids d'un long et rigoureux hiver, et la neige amoncelée depuis
k mois d'octobre venait de fondre enfin sous la tiède haleine du printemps. On pouvait donc, sans crainte de geler sur pied, passer quelques heures de nuit à la belle étoile. C'est la nuit, en effet, comme à Rome, qu'a lieu le plus imposant et le plus magnifique des spectacles du culte; non pas le jeudi saint, toutefois, ni dans la soirée, mais deux jours plus tard, et à l'heure précise où le 'samedi finissant, et avec lui la semaine des fêtes lugubres, commencent, avec le dimanche, les fêtes triomphales. A onze heures du soir, la veille de Pâques, j'étais monté avec quelques amis sur la plus haute plate-forme de mon observatoire ordinaire, la tour à*Ivan-VélikL Bien enveloppés dans nos pelisses et nos bonnets fourrés, nous bravions la petite gelée qui durcissait encore chaque matin la surface des flaques d'eau. Le vent ne soufflait pas; la nuit était parfaitement calme et sereine, mais obscure néanmoins, et les seules étoiles scintillaient au firmament. Cette profonde obscurité du ciel ne permettait pas de distinguer autre chose, en jetant nos regards sur Moscou, que les pâles lanternes de l'éclairage public, lesquelles, dispersées dans les rues et les places, et vues de haut en bas, semblaient les étoiles d'un ciel inférieur. Nous pouvions nous croire lancés hors de notre planète, n'ayant autour de nous que le vide infini et l'immensité de l'espace où nagent les astres et les mondes. •
Jusqu'au milieu de la nuit régnèrent le silence et l'immobilité. Dans la ville entière, aucun bruit , aucun mouvement ne pouvait faire soupçonner l'approche d'une fête générale. Enfin minuit sonne. Aussitôt l'énorme bourdon suspendu sous nos pieds, que frappe le battant de fer secoué par quatre vigoureux sonneurs, lance dans l'air un son grave et retentissant. A la voix de cette reine des cloches , et comme si la baguette d'un enchanteur eût donné le signal, toutes les églises s'illuminent à la fois. Notre tourd7van- Vélikise montre entourée de plusieurs ceintures de feu, et Moscou tout entier sort des ténèbres. C'est en ce moment
LE KREMLIN DE. MOSCOU. 39â
que le métropolitain , ouvrant les portes du sanctuaire où il se tenait caché , prononce au milieu de la cathédrale de V Assomption la parole sacramentelle : Christ est ressuscité. Alors, pour la seconde fois, le bourdon résonne; les trentedeux cloches de la tour lui répondent , et , s'ébranlant de proche en proche, toutes celles des neuf cents temples illuminés. Dans chaque église, dans chaque chapelle, les diacres et les chantres entonnent l'hyume de louange auquel tout le peuple répond en chœur, et le canon mêle sa grande voix à ce concert universel. Il ne manque que le tonnerre pour que tous les grands bruits de la terre soient réunis. Bientôt de longues processions sortent de toutes les églises pour en faire le tour. Le clergé marche en tête , et chaque assistant porte un cierge à la main. Nous avions sous les yeux la procession de la cathédrale. Entouré d'archevêques, d'évêques, de diacres, de tout le haut clergé grec en pompeux costumes de cérémonie, le métropolitain était suivi d'une foule de généraux , d*officiers , de magistrats et d'employés civils dont les riches uniformes brillaient aux feux de toutes ces lumières mouvantes, et les yeux n'étaient pas moins éblouis par tant de spectacles éclatants que les oreilles n'étaient assourdies par les bruits confus, et prolongés des voix humaines, des cloches et du canon. Les offices commencent alors et se prolongent bien avant dans le jour.
Parmi toutes les fêtes de l'Église grecque, Pâques est la plus grande et la plus populaire. C'est aussi la plus magnifiquement célébrée, et ce qui lui donne une supériorité incontestable sur les fêtes de l'Église romaine , principalement sur celles que Rome elle-même célèbre, c'est que toute la population y prend une part active et sérieuse, c'est que tous les fidèles se font un âevoir d'y assister, non pas en curieux, pour amuser leurs yeux d'un spectacle, mais avec recueillement et piété. Certes, dans ce peuple jeune, neuf, où la civilisation commence seulement à luire et n'éclaire que les hauteurs de la société, le scepticisme n'a .pas encore
pénétré à la suite des lumières. La foi se montre encore , aveugle si Ton veut et amie de vaines pratiques, mais naïve et sincère. Il suffit, pour la reconnaître à tous ses caractères, de jeter un coup d'œil sur la foule qui se presse, qui s'agenouille, qui se frappe la poitrine et baise humblement la terre autour de tous les autels, de toutes les images, de tous les objets de sa dévotion,
Pâques est à Moscou Tépoque des visites et des cadeaux, comme le jour de Tan à Paris , comme Noël à Londres , à Berlin , à Saint-Pétersbourg: On se sert alors , pour le salut, d'une formule particulière : Christ est ressuscité, — En vérité^ il est ressuscité. Pendant six semaines après Pâques, on ne s aborde qu'avec cette phrase et cette réponse sacramentelles, et, pendant six semaines , toutes les lettres conamencent par cette même félicitation : Christ est ressuscUè. Mais Pâques amène un autre usage plus singulier, plus spécial et plus touchant. Dès que le métropolitain, en prononçant la fameuse formule , donne le signal des réjouissances, la joie des fidèles éclate dans les transports d'une embrassade universelle. Que les parents embrassent les parents, que les amis embrassent les amis , ce serait trop peu; pour un moment tous les hommes sont frères, tous les hommes sont égaux. Les valets embrassent leurs maîtres, les serfs embrassent leurs seigneurs, les moujiks embrassent les nobles , les pauvres embrassent les riches. Et chaque embrassade se compose invariablement de trois baisers sur les joues. On ne voit, on n'entend que des baisers dans les maisons , que des baisers dans les rues, que des baisers partout , entrecoupés seulement par le salut : Christ est ressuscité, et par la réponse : Vrairmnt^ il est ressuscité.
Mais à ces démonstrations d'allégresse générale, k cette universelle effusion des cœurs, se joignent déplus solides témoignages d'union et de fraternité entre les hommes. D'abondantes aumônes accompagnent ces baisers qui rapprochent les petits et les grands , la misère et l'opulence.
Dans toutes les maisons , suivant le rang et la fortune , on distribue aux nécessiteux des bardes , des vivres , de l'argent. Ce jour-là, demander n'est point une boute, et donner • est un devoir. Au reste , il faut le reconnaître et le proclamer, la cbarité est grande en Russie. C'est , bêlas ! Punique correctif à cet état de cboses antisocial, anlibumain, antireligieux, qui,attacbe l'bomme à la glèbe, ainsi qu'une brute, qui fait de Tbomme la propriété d'un maître, homme comme lui. Du moins , cet unique correctif k la servitude , la cbarité, s'exerce largement. Une foule d'établissements de bienfaisance sont fondés et entretenus par des dons volontaires , et nulle famille dans l'aisance ne manque d'avoir ce qu'on appelle ses pauvres , qu'elle se fait un devoir et un honneur d'assister avec fidélité. Dans ces habitudes bienfaisantes, on sent les mœurs, de l'Orient, où la charité est un dogme religieux mieux pratiqué qu'à l'Occident, et je ne serais pas surpris que bien des gens en Russie, nobles ou marchands, riches par la naissance ou par l'industrie , donnassent aux pauvres la dîme de leurs revenus, comme le voulut, comme l'enjoignit Mahomet. Certes on reconnaît à tous ces caractères le sentiment de la fraternité humaine, de la fraternité devant Dieu, tel que l'a prêché Christ , le premier dans le monde , tel qu'il a consolé , pendant des siècles, par la promesse d'une autre vie meilleure, les opprimés et les souffrants. La fraternité , c'est le premier des trois termes dont se compose aujourd'hui le progrès de la destinée humaine ; c'est par elle que viendront la liberté et l'égalité. Puissiez-vous , ô Russes , peuple doué de grandes vertus naturelles , peuple bon, brave, patient, fidèle, hospitaUer, généreux, puissiezvous marcher à ce progrès avec toutes les forces de la raison et de l'amour ! C'est au sortir de votre longue passion dans la servitude , que vous pourrez vous embrasser fraternellement les uns les autres , et vous écrier avec un juste orgueil : Christ est ressuscité !
Lorsqu'au retour d'un voyage en Italie, j'éerivis le premier de ces quatre volumes des Musées d'Europe (première édition, 1842), sans avoir autre chose, pour aider ma mémoire , que de simples notes , dont je regrettais bien alors la rapidité et Tinsuffisance, je n'avais ni la pensée ni l'espoir de donner une suite à ce travail particulier. Mais depuis, d'autres voyages successifs à travers toute TEurope, de Grenade à Moscou, par Madrid, Londres, Anvers, Amsterdam , Munich , Vienne , Dresde , Berlin , Sainl- Pétersbôurg, m'ont donné le rare et précieux avantage de visiter à peu près toutes les grandes collections d'art des diverses capitales d'États. J'ai donc pu généraliser , pour l'Europe entière, un ouvrage d'abord tout spécial à lltalie. Ce vaste travail, qui comprend en abrégé l'histoire de toutes les écoles , et , en quelque sorte, de tous les artistes dont la vie est dans leurs œuvres plus que daûs leurs actions , aurait dû, sans les circonstances favorables qui m'ont conduit partout, se diviser entre plusieurs écrivains. Ainsi fait, il eût gagné sans doute par le talent et l'autorité de ses rédacteurs; mais il eût perdu d'abord l'une de ses qualités.