‹ Les musées dA̓ngleterre, de Belgique, de Hollande et de Russie: guide etChapitre 9 sur 38 · ÉGLISES · texte numérisé non relu

ÉGLISES

Bien qu'Anvers, qui diffère en cela de Bruges, ait un véritable et complet musée , il faut cependant , comme à Bruges , aller chercher dans les églises le complément des œuvres d'art qu'enferment ses murailles. La cathédrale, ou Notre-Dame, célèbre par son antiquité, sa tour merveilleuse, sa grosse cloche et son carillon, est la plus richement dotée , bien que Rubens ait fait à peu près seul tous les frais de la décoration. C'est dans la cathédrale qu'est la fameuse Descente de croixj qui passe unanimement pour la plus belle page de son œuvre immense. Allons donc surle-champ nous prosterner devant ce chef-d'œuvre; mais n'oublions pas qu'il faut être en garde contre les exigences de l'imagination, qui, pour les choses très-vantées, veut toujours plus que le possible, et que ne satisfait pas la première vue, même des Alpes et de FOcéan.

La Descente de croix — faite pour payer k la confrérie

des arquebusiers d'Anvers un terrain dont Rubens avait besoin pour agrandir sa maison — est le panneau central d'un vaste triptyque, encore conservé sous cette forme , qui offre sur ses deux volets la Présentation de la Vierge et la Présentation de Jésus. Ce tableau se voit mal ; il est placé un peu trop haut, et reçoit des reflets de jour qui ne permettent pas d'en saisir d'un coup d'oeil tout l'ensemble. Cette disposition défectueuse exige d'autant plus l'attention du spectateur, réclamée d'ailleurs tout entière par l'importance de l'ouvrage, qui gagne à une longue et profonde contemplation. Il est inutile de détailler le sujet, que tout le monde connaît au moins par la gravure. C'est une grande scène de grand caractère, où l'on sent une conception plus sévère et plus haute, un travail plus réfléchi et plus achevé que d'habitude, de la sagesse et du calme au milieu d'un mouvement énergique, et, pour cette fois, non moins de noblesse que de fougue et d'emportement. La composition se recommande par la plus parfaite unité. Tout se meut autour du centre, le corps de Jésus, corps merveilleux, adorable, plein de morbidezzay bien lourd, bien flasque, bien mort (trop mort peut-être, car il n'annonce pas la résurrection prochaine), et conservant néanmoins une dignité qu'on peut appeler majesté divine. Le saint Jean en manteau rouge, qui, fièrement campé, soutient les restes inanimés du Sauveur; la Vierge , absorbée par sa douleur profonde, et la Madeleine, dont les pleurs augmentent la grâce et la beauté, forment, au pied de la croix, un admirable groupe. Je ne parle ici que de la composition et du style ; à quoi bon louer la couleur dans le chef-d'œuvre de Rubens?

On a placé dans l'autre grande nef de la cathédrale , et pour faire pendant à la Descente de croix , un second grand triptyque, d'égale dimension, que Rubens avait peint pour le maître autel de l'église Sainte-Walburge. Celui-lk représente la Mise en croix, dans son panneau central : sur le volet de droite , un centurion romain faisant enchaîner des

.prisonniers ou des martyrs; sur le volet de gauche, un groupe de disciples et de saintes femmes regardant le supplice du Sauveur. Au centre de ce groupe, est une superbe vieille, le plus beau personnage , à mon avis, de la triple composition. Quant au tableau central, beaucoup de gens le placent au niveau de la Descente de croix, lui trouvant même plus de verve , de chaleur et d'entraînement. Je ne puis partager cette opinion , et la Mise en croix me semble fort infërieure à son célèbre pendant. Le sujet est confus, dispersé; et au lien de cette fougue si vantée, je trouve plutôt un abus de la force corporelle en jeu, un abus des muscles tendus, de la chair nue et remuante. Toutefois, le corps du Christ est encore d'une grande beauté dans ce tableau, où le publicf ordinaire de la paroisse admire en outre le portrait du chien de Rubens, qu'il y plaça, longtemps après coup, à la demande du curé de Sainte-Walburge.

Sur le maître autel de cette cathédrale d'Anvers, dédiée à Notre-Dame, Hubens a placé une grande Assomption de la Vierge^ sujet traité aussi sur le fond de la conpok par Corneille Sehut. Ce tableau renferme au moins trente personnages : cependant Rubens l'acheva complètement en seize jours ; et comme il évaluait, dit-on, à cent florins par jour le travail de s(m funceau, il se contenta de seize cents florins pour prix de cette grande toile, l'eut en conservant ses fraîches carnations et son naturel souvent trop yulgaire, Rubens a vraiment ennobli dans ce tableau ses ordinaires modèles; il a jeté sur toute la composition un parfum de poésie et de sainteté qui n'est pas commun dans ses œuvres. La Vierge est mieux qu'une blonde et rose Flamande, et les groupes d*anges qui la couronnent, ou qui poussent dans l'espace le nuage sur lequel la mère du Sauveur monte aux cieux , ne sont pas seulement de gros garçons joufflus. Cette composition, du style le plus noble qu'ait atteint Rubens, est aussi d'un coloris éblouissant. Et cependant (l'identité du sujet provoque cette comparaison) je ne crois pas qu'elle égale V Assomption de Titien, qui

* occupe la plaee d'hoimenr au musée de Venise; je ne trouve dans l'œuvre du Flamand ni la même conception, ni la même vigueur, ni la même sublimité.

Ce n'est pas encore tout ce que Rubens a laissé à la cathédrale d'Anvers. La seconde chapelle à droite du chœur renferme, avec le tombeau de Jean Moretus, un beau portrait de ce typographe célèbre, et un autre triptyque de petites proportions, où l'on voit, sur les deux volets, Saine Jean-Baptiste et Sainte Catherine y et, sur le panneau du centre, la RéswrrecHon. C'est une œuvre de moyenne beauté, reconmiandable cependant par les deux qualités qui ne sont pas les plus ordinaires chez Rubens, la sagesse de la composition et la correctiooi du dessin.

Dans l'église Saint -Paul, qu^on afxpelle aussi les Bo-^ minicains, parce qu'elle appartenait à cet ordre, et le Calvaire, à cause d'une ridicule représentation du Golgotha sur un rocher en coquillages, se voit un autre célèbre et excellent tableau de Rubens, la Flagellation. Il est diffî* cile de trouver, même dans les œuvres de son pinceau, une scène plus vigoureuse et de plus merveilleuse couleur. Les bourreaux frappent bien , et avec rage. Le Christ est patient, résigné ; et son beau corps blanc, tout ensanglanté, est un prodige de modelé ferme et savant. Mais on vou* drait, dans son regard et dans son attitude, une eipressioa plus haute et phis céleste. H ressemble trop h un soldat passé par les armes.

La vue de cette Flagellation^ justement fameuse, ne doit pas tellement absorber le visiteur de l'église Saint-Paul qu'il ne donne quelques r^ards et quelque admiration à d'autres bons ouvrages qu'eUe renferme; entre autres, un très-beau Portement de croix , de Van Dyck ; un Christ en croix, de Jordaêns, fort et commun suivant son usage, et un Saint Dominique, de Gaspard de Crayer, tableau allégorique , symbolique , mystique, mais fort remarquaMe, même auprès de Rubens, dont il rappelle la manière et les «qualités.

C'est surtout à la modeste église Saint-Jacques que doivent se rendre en pieux pèlerinage les admirateurs du grand peintre d'Anvers. Là se trouve son tombeau , son portrait et l'un de ses chefs-d'œuvre. Le tombeau, dessiné par Rubens lui-même, remplit une petite chapelle derrière le chœur de l'église. Son corps repose au centre de cette chapelle, sous une vaste pierre tumulaire, que foulent aux pieds les dévots et les touristes, et qu'on a surchargée d'une longue inscription latine où sont rappelés en style lapidaire tous les nomè, titres et mérites du défunt. D siJïi-

. sait d'inscrire ce seul mot : Rubens. « Veux-tu vanter ' César? dit Shakspeare, appelle-le César, et restes-en là, >» Le tableau qui orne l'autel réunit, sous le prétexte d'une Sainte-Famille, toute la famille du peintre. Saint Georges le guerrier est Rubens lui-même ; saint Jérôme , son père ; le Temps, son grand-père; un ange, son plus jeune fils; Marthe et Madeleine, la femme qu'il avait eue et celle qu'il avait alors. Quant à la Vierge, on croit que c'est une demoiselle Lunden, qui lui servît de modèle en plusieurs occasions, et qu'on appelait communément le Chapeau de

' paille, depuis que Rubens l'avait peinte avec la coiffure qu'indique ce surnom. Cette prétendue Sainte-Famille, qui, par le nombre des personnages, sort beaucoup des dimensions ordinaires, est un tableau magnifique, d'une composition ingénieuse et facile, d'une couleur incomparable, d'un effet ravissant, et d'une conservation parfaite. De toutes les grandes œuvres de Rubens que j'ai vues, dans les Flandres, en France, en Angleterre, en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Russie, je n'en connais point de supérieure à cette simple réunion de portraits. Cependant Rubens ne mit que dix-sept jours à la peindre. C'était quinze ans avant sa mort, arrivée en 1640.

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