MUSÉE ETHNOGRAPHIQUE
A l'imitation du British Muséum, le Louvre a ouvert, dans le cours de l'année 1850, un petit musée qui porte le même titre que Yethnographical room, et qui doit grandir sans cesse avec les voyages d'exploration et les conquêtes du commerce. C'est une collection de ces objets divers appelés curiosités, appartenant, comme l'indique ce nom grec du musée, à tous les peuples de la terre, dont ils doivent exposer à la vue les mœurs et les usages. Voyageurs, conquérants, fondateurs de colonies sur tous les points habitables de notre planète, ayant même comme des relais et des auberges échelonnés sur les routes de leurs possessions, les Anglais, plus tôt et mieux que nous, pouvaient rassembler les éléments d'une telle collection.
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Aussi celle de Londres embrasse-t-elle la Chine, les Indes, l'Egypte, la Nubie, l'Afrique intérieure, le Mexique, le Pérou, la Guyane, le pays des Esquimaux, et l'Australie enfin, qui est déjà en géographie, et qui sera bientôt en réalité, la cinquième partie du monde.
Nous ne sommes pas encore si riches et si complets. Nous n'avons pas les cinq parties du monde en raccourci; mais quelques pays, et les plus curieux, sont déjà fort bien représentés. Aimez-vous les chinoiseries? Voici tout le Céleste Empire, tout le monde du milieu : l'empereur d'abord, et sur son trône; c'est une statue dorée, vrai magot à barbe blanche, entouré de ces figures hideuses, monstrueuses, menaçantes, dont les Chinois croyaient épouvanter les barbares d'Europe au point que la peur ferait taire leurs canons et fuir leurs vaisseaux. Voici des idoles, des jonques, des armes, des instruments de musique, des bijoux, des ustensiles et ornements en laques; voici de très-riches étoffes, et d'un beau travail, remarquables par l'éclat et l'ingénieux arrangement des couleurs; voici de superbes pièces d'échecs sculptées, en ivoire blanc et rouge ; voici des modèles de pieds longs de trois pouces, et des modèles de mains dont les ongles seuls sont plus longs que les pieds. Il paraît que les dames de Pékin ont hérité des modes qui, dans le temps de Molière, rendaient si recommandables aux yeux des belles les marquis de Versailles :
Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt. Qu'il s'est acquis chez vous Testinie où l'on le voit?
Comme tous les goûts sont dans la nature, vous pourriez préférer les Indes à la Chine. Alors, voici une imitation réduite de l'immense et magnifique pagode de Djaggernal, le Saint-Pierre de la religion de Vichnou. Voici d'autres pagodes, qui sont de simples chapelles, des idoles et des
animaux en bronze ; voici des troupes de petites figurines, de poupées en costumes, qui nous font voir les promenades dos princes javanais avec leur suite, comme d'autres nous avaient montré les mariages et les enterrements des Chinois. Enfin si^ des Indes orientales, vous voulez passer en quatre pas aux occidentales, voici des figures de peauxrouges dans leurs sauvages atours et leurs costumes de combat; voici encore de curieuses figurines venues du Mexique. Semblables aux charmantes statuettes de terre cuite et peinte qu'on fait à Malaga, elles représentent, dans leur réunion, toutes les classes, tous les emplois, tous les métiers qui se peuvent rencontrer à Mexico. Ce sont les sculptures nationales des Espagnols dégénérés qui occupent l'empire de Moctézuma; elles ont remplacé les grossiers Tépitoton des vieux Aztèques. Et cette circonstance que tous les objets à peu près qui composent le musée ethnographique ont été fabriqués dans les pays dont ils portent le nom, dont ils expliquent aux yeux les mœurs et les usages, qu'ils sont les produits d'une industrie étrangère, d'un art national, explique comment ils ont acquis le droit d'être recueillis parmi les collections du Louvre.
A la suite de ces trophées des excursions scientifiques de nos marins, rapportés de l'orient et de l'occident, du nord et du midi, se trouve une collection de dessins et de modèles qui font comprendre et en quelque sorte toucher au doigt les progrès accomplis dans la science nautique, depuis le tronc d'arbre creusé jusqu'au vaisseau à trois
ponts, depuis la voile pendue à un bâton jusqu'à la machine à vapeur faisant mouvoir Thélice. Exécutés avec une fidélité scrupuleuse et une perfection rare, ces modèles reproduisent nos constructions navales jusque dans leurs plus petits détails : avirons, câbles, cabestans, gouvernails, mâtures, voilures, ornements de proues et de poupes, canons, mortiers, instruments nautiques, tout s'y trouve; et l'on arrive ainsi par fragments au modèle d'un vaisseau dans le bassin, d'un vaisseau doublé de cuivre, d'un vaisseau lancé, d'un vaisseau voguant à pleines voiles, pavoisé sur tous ses mâts, et montrant, aux sabords ouverts de ses trois entreponts, sa terrible ceinture de citadelle flottante et tonnante.
Cette collection se complète de certaines curiosités maritimes. D'abord, les plans en relief de quelques-uns de DOS ports de mer, Brest, Lorient, Rochefort, Toulon; puis les débris du naufrage de Lapérouse, retrouvés par Dumont-d'Urville à l'île Vanikoro, dans TOcéanie, près de l'archipel de Salomon; puis enfin le modèle en action des moyens employés pour amener de Louqsor au Nil l'obélisque de Sésostris, qui décore aujourd'hui la place de la Concorde.
A ce musée de marine je n'ai qu'un reproche à faire, mais grave : c'est qu'au Louvre il n'est point à sa place. L'art nautique n'est pas un art, dans le sens que nous devons ici donner à ce mot; c'est une science. Et le nom de musée ne s'applique à la réunion des modèles de ses découvertes et de ses procédés que par un abus analogue du mot, par une autre extension forcée qui l'enlève à son sens véritable. Vous mettez au Louvre les plans en relief de quelques ports de mer; pourquoi n'y mettez-vous pas aussi les plans des places fortes qui sont à l'hôtel deslnva- Hdes? Vous faites au Louvre un musée de la marine; pourquoi n'y apportez-vous pas le musée de l'artillerie? pour-
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quoi n'y faites-vous pas un musée des mines, un musée de physique, de chimie, de géologie, d'histoire naturelle? pourquoi n'y transportez-vous pas d'un seul coup, et de proche en proche, toutes les collections du Jardin des Plantes? Je comprendrais au Louvre un musée de l'architecture, qui offrirait les modèles des plus célèbres monuments de l'antiquité^ du moyen âge et des temps modernes ; qui réunirait, par exemple, le Parthénon, la mosquée de Cordoue^ la cathédrale de Nuremberg, Saint-Pierre de Rome et quelque belle gare de chemin de fer. Je comprendrais aussi, en fait de marine, qu'on y plaçât les poupes ornées que sculpta Puget. Tout cela tient à l'art, est l'art dans ses œuvres. Mais, tel qu'on l'a fait, n'étant qu'une collection d'inventions scientifiques, le musée de marine devrait être au ministère de la marine, ou, si la place y manque, au Conservatoire des arts et métiers.
C'est le nom qu'on donne à une collection tout récemment formée, tout récemment ouverte au public, de divers objets qui ont appartenu et servi à quelques-uns des souverains français. Ce musée, il me semble, doit suggérer la même remarque et encourir le même reproche que celui de la marine. Il n'est pas à sa place dans le Louvre, car il ne mérite pas plus le nom de musée que les objets qui le composent ne méritent le nom d'œuvres d'art. Ce n'est point sa formation que je blâme; tout ce qui peut, en général, léguer à l'avenir la mémoire et la connaissance du passé; tout ce qui peut, en parlicuher, aider comme monuments visibles et palpables à recomposer notre his-
toire nationale, nnérite assurément d'être conservé. Il y a là, d'ailleurs, des souvenirs intéressants, des révélations curieuses, et même des leçons philosophiques. Mais cette collection, si bonne qu'elle soit à former, est-elle bonne à placer au Louvre? Telle est Tunique question posée, et je n'hésite point à répondre non, parce que le Louvre, encore une fois, ne doit contenir que de vrais musées contenant de vraies œuvres d'art. Si je renvoyais tout à l'heure le musée de marine au ministère de la marine, ou, faute de place, au Conservatoire des arts et métiers, je renverrais à présent le musée des souverains, non point aux Tuileries, elles sont occupées, mais à Versailles, ce palais qui vit la royauté dans toutes ses splendeurs, puis dans toutes ses débauches, puis dans toutes ses infortunes, ce palais où l'attendent déjà d'autres collections qui, peuplant un peu ses vastes solitudes, transforment la fastueuse demeure du grand roi en un monument d'utilité publique et nationale. Évidemment, comme ils appartiennent au même passé, Versailles et le musée des souverains sont faits l'un pour l'autre.
Mais un désir, un vœu, un conseil ne peuvent rien changer; et puisqu'on a mis dans le Louvre une collection qui s'appelle musée, il faut, bon gré mal gré, que nous en parlions.
En prenant, comme d'habitude, pour nous diriger dans ce labyrinthe, le fil de l'ordre chronologique, nous trouverons d'abord une espèce de vieille chaise curule en bronze qu'on appelle le fauteuil ou le trône du roi Dagobert (commencement du vu* siècle). Elle fut longtemps à la Bibliolhèque royale, et je ne sais d'où elle y était venue; mais l'on ne saurait guère retrouver dans ses débris l'habileté si vantée de l'orfévre-ministre saint Éloi. — Puis vient une couronne ducale qu'on dit être celle de Hunald, duc d'Aquitaine (viiie siècle), celui qui fut battu par Charles-
Martel, abdiqua, se retira dans un monastère, y passa vingt-trois années, puis en sortit pour se faire battre encore par Cbarlemagne et périr à Pavie, auprès de Didier, roi des Lombards. — Du même temps à peu près seraient l'épée, les éperons, le sceptre et la main de justice de Cbarlemagne, si l'on pouvait croire que ces objets ont plus d'un millier d'années ; mais ils sont si intacts, si proprets, si luisants, si évidemment tout battant neufs, qu'ils ne peuvent être que des reproductions par analogie, par conjecture, comme on les ferait pour un acteur chargé du rôle. — Nous trouvons ensuite, rangés en une série curieuse, les livres de piété. Voici d'abord une belle Bible ornée de miniatures, qui fut offerte, dit-on , à Charles le Chauve, en 850, par les moines de Saint-Martin de Tours; elle serait mieux placée parmi les manuscrits de la Bibliothèque. Voici le Missel de Cbarlemagne, le Psautier de saint Louis, la Bible de Charles V, les Heures de Henri H, de Marie Stuart, de Henri IV, de Louis XIV. A cette série se rattache une pile ou cuve baptismale, qu'on dit être celle de saint Louis. Décorée de nombreux ornements en or et en argent brunis, dans le style des verrières de la Sainte-Chapelle, cette pile mériterait une place, comme œuvre d'art, parmi les monuments du plus beau gothique, avant la renaissance française. Elle devrait être à l'hôtel de Cluny.
Nous passons à des objets sans doute plus authentiques et d'un intérêt plus général, les armures. lien est plusieurs qui devraient, après la cuve baptismale de saint Louis, passer au musée de la renaissance comme spécimens de Fart du ciseleur à sa meilleure époque. L'armure gigantesque de François I^"", qui le couvrait peut-être à Marignan ou à Pavie, car on voit qu'elle a reçu la poussière des combats, est déjà très-belle et très-précieuse; elle vient sans doute des célèbres ateliers de Milan. Mais les armures de Henri II Tem-
portent encore par la délicatesse et le bon goiit du travail, comme toutes les choses de ce temps, et la ciselure sur métaux s'y montre légale de la sculpture en pierre, en marbre et en bronze. On ren)arquera surtout une armure d'acier complète, avec casque et bouclier ; rien de plus magnifique, de plus étonnant que les figures et les ornements de toutes sortes qui la décorent. C'est le chefd'œuvre du genre, et le bouclier mériterait^ plus que celui d'Achille ou d'Énée, d'être décrit et chanté par Homère ou par Virgile. L'armure de Henri HI, dorée du cimier aux jambards , est une parure de mignon ; celle de Henri IV, simple enveloppe de fer, est un vrai costume de soldat ; celle de Louis XHI, noire, triste, mal taillée et mal ajustée au corps, produit cet effet disgracieux qu'on lui voit dans les portraits de Philippe de Ghampaigne et les tableaux de Rubens; celle de Louis XIV enfin uest qu'un habit de parade.
Parmi les curiosités royales figure en première ligne la chapelle où fut institué, le 31 décembre 1578, Tordre du Saint-Esprit. Henri 111 ajouta cet ordre à celui de Saint- Michel, en mémoire de ce qu'il avait reçu la couronne de Pologne et occupé le trône de France le jour de la Pentecôte, où le Saint-Esprit descendit sur les apôtres. Cette chapelle est entière, complète; elle réunit le dais, l'autel, le prie-Dieu, avec le costume et la décoration de l'ordre, qui fut supprimé en 1790, rétabli en 4815, puis encore supprimé en 1830, et pour toujours, s'il plaît à Dieu.
Après les missels, les armures, la chapelle du Saint- Esprit, il se trouve une salle entière, véritable bric-à-brac historique, pleine d'objets de toutes sortes et des plus disparates. A côté d'une belle masse d'armes ciselée, de Henri II, qui devrait accompagner son armure, d'une arbalète de Catherine de Médicis et d'une arquebuse de Louis XUl, on voit un miroir et un bougeoir ornés de ca-
mées, qui furent donnés à Marie de Médicis par la république de Venise; la veuve de Henri IV eût bien fait de les vendre lorsque son fds la laissait à Coloi^ne manquer du nécessaire. A côté des fusils de Louis XVI , vrais jouets d'enfant, de son costume du sacre, que devait , hélas ! moins de vingt ans après, remplacer le costume de l'échafaud, et de son cher étau de serrurier, qui montre à quel état le destinaient, plutôt qu'au trône, sa nature et ses goûts, on voit la grande armoire à bijoux de Marie-Antoinette, où fut caché peut-être le trop fameux co/Zî'er du cardinal de Rohan; puis, faceà face, ce petit bureau d'employé russe que Louis XVIII se fit faire à Mittau, en 1798, lorsqu'il occupait le château des ducs de Courlande, qu'il porta, en 1807 à Hartwell, en 1814 aux Tuileries, et le vieux secrétaire à colonnes de Louis-Philippe, brisé, comme son trône, à coups de crosses de fusil dans la tourmente qui emporta la seconde famille des Bourbons où la première avait été l'attendre.
Une salle entière, celle qui termine le musée des souverains, est consacrée au souvenir de Napoléon. Les objets qu'elle renferme peuvent se diviser en deux classes, comme la vie même du moderne Charlemagne. D'un côté il est empereur, de Tautre général. Ici, la selle de parade, le manteau brodé d'abeilles, tous les vêtements du sacre, y compris la couronne qu'il se mit lui-môme sur la tête; puis, parmi les habits de cour et de cérémonie, tant de tuniques et de culottes en soie, tant de plumes et de galons, que toute cette garde-robe ressemble à la défroque d'un comédien. Là, au contraire, les instruments de mathématiques qui servirent au studieux officier d'artillerie, le lit de sangle, vrai lit de camp, le bureau de campagne où s'enfermaient les cartes géographiques, la petite table où s'écrivirent les bulletins de la grande armée, la fameuse redingote grise, usée comme l'habit que Frédéric II
portait à Rosbach, et le non moins fameux petit chapeau, très-grand, par parenthèse, étant fait pour une tête large et vaste; puis, pour compléter ces souvenirs de cent victoires, ceux d'une double chute : le drapeau du premier régiment de la garde impériale, donné, lors des adieux de Fontainebleau, au général Petit, et le mors du cheval de Waterloo. Là encore est un riche berceau, présent de la ville de Paris au roi de Rome, où plus tard, par une sorte de bravade, la Restauration fit dormir à son tour le duc de Rordeaux. C'étaient les héritiers de deux dynasties, on les servait à genoux, on leur prédisait de hautes et éternelles destinées ; en quittant ce berceau commun , où sont-ils allés l'un et l'autre?
J'avais donc raison de dire qu'il y a là des leçons philosophiques mêlées à d'intéressants souvenirs. Mais je n'en conserve pas moins l'espérance que le musée de marine et celui des souverains iront prendre ailleurs leurs places véritables, et que bientôt les salles qu'ils occupent au Louvre seront plus légitimement remplies par les augmentations utiles, presque nécessaires, que je souhaite aux autres musées, à ceux qui, formés d'œuvres d'art, méritent seuls de porter ce nom.
Pour suivre jusqu'au bout l'histoire de l'école française racontée par ses œuvres, il aurait fallu, en quittant les dernières salles de la peinture au Louvre, passer immédiatement au musée du Luxembourg. Celuirci, en etfet, est la continuation de celui-là; l'un finit avec Léopold Robert, l'autre commence avec M. Ingres. Il en est aussi comme la pépinière, puisque, d'après l'ordonnance royale de 1818, qui a fait de l'ancien palais de Marie de Médicis le musée des artistes vivants, dix ans après que l'un des maîtres français représentés au Luxembourg a cessé de vivre, ses ouvrages sont portés au Louvre, et prennent rang désormais dans notre grande collection nationale.
La vue du musée du Luxembourg, comme, au reste, celle de toutes les expositions annuelles, fait naître sur-lechamp deux réflexions générales. Tune de juste fierté, l'autre de non moins juste modestie. La première est un
retour sur nous-mêmes, quand nous étendons nos regards sur l'Italie, les Flandres et l'Espagne d'à-présent. Les Italiens, les Flamands, les Espagnols, ont été nos maîtres; ils ne sont plus même nos rivaux. Tandis que nous n'avons à nous plaindre que d'une exubérance de sève et d'activité créatrice, eux , tombés au dernier degré de la décadence, ont totalement cessé de produire, et nous pouvons opposer notre fécondité, peut-être excessive, à leur déplorable stérilité ^ La seconde réflexion générale est encore un retour sur nous-mêmes, quand nous étendons nos regards autour de nous, non plus sur le présent, mais sur le passé; qnand nous comparons l'art de notre siècle à l'art des grands siècles. C'est le revers de la médaille. Que voyonsnous aujourd'hui? Une foule de productions moyennes, estimables, dignes d'intérêt, dignes d'éloges; point ou presque point d'œuvres fortes, grandes, capitales, dignes d'admiration , dignes d'enthousiasme. L'art n'est-il pas à peu près dans la même situation que la littérature, et ne peut-on répéter, au moins sous ce rapport, le vieil adage : Ut pictiira poesis : beaucoup de talent, peu de génie; beaucoup de succès, peu de gloire? On dirait, à voir combien le don de produire se rapetisse en s'élargissant, que le domaine de l'intelligence est comme le territoire borné d'une province, où la propriété s'amoindrit en raison directe de ce qu'elle se divise et se morcelle; on dirait qu'il n'y a, dans l'esprit humain pris en masse, comme dans un terrain mesuré, qu'une quantité donnée de sucs alimentaires et productifs, de sorte qu'à la place de hautes futaies pousse un bois taillis, et qu'il vient
1 II est à peine nécessaire de dire que je range les peintres de la Belgique parmi les nôtres , comme je placerais ses écrivains dans notre littérature. Comment supposer que M. Gallail n'est pas un peintre français?
seulement vingt arbustes pour un chêne. J'ignore si telle est la loi de notre nature, mais l'époque actuelle, après celles qui l'ont précédée, en pourrait sembler la démonstration.
Devant ce double résultat^ la diminution de l'art et l'augmentation des artistes, vient naturellement se poser une double question : Faut-il encourager Tari? Oui, dirons-nous unanimement , nous qui comprenons sa puissance et sa grandeur, qui lui vouons un culte pur et désintéressé, qui l'aimons de cet amour dont Fénelon voulait qu'on aimât Dieu, sans crainte de châtiment, sans espoir de récompense. Faut-il encourager les artistes? Ici, je demande à distinguer : Oui, ceux que la nature a faits artistes, ou que l'éducation peut rendre tels; ceux qui trouvent sur-le-champ et d'instinct la bonne voie; ceux qui ne s'en écartent que par excès de qualités ou par quelque erreur du moment , et que l'âge , la réflexion , un bon conseil peut-être, doivent y ramener. Ceux-là, oui, il faut leur tendre la main, les flatter d'une voix amie, louer hautement leur mérite , corriger leurs écarts avec autant de mesure que de sincérité, les traiter enfin comme ces athlètes des grands Jeux que les cris des spectateurs soutiennent et conduisent jusqu'au but où le prix les attend; il faut les encourager. Mais ceux qui manient malgré Minerve la brosse ou l'ébauchoir; ceux que leurs parents ont mis dans un atelier, comme ils les eussent mis au séminaire ou à Saint-Cyr, sans vocation, sans goût, sans aptitude; ceux qui prennent le nom d'artistes et qui ne le mériteront jamais, desquels on dira, quand ils seront à l'âge où mourut Raphaël : « C'est un jeune homme qui promet, » et dont la vie s'usera dans l'obscurité, dans le besoin, dans le dégoût et la haine de leur état; ceux-là, je le dis hautement , il faut les décourager. Autrement on les trompe, on les égare, on les perd. Enlevez-les à l'art, qui
n'attend rien d'eux et dont ils n'attendent rien; rendez-les à d'autres carrières où les succès sont plus faciles et plus communs; ayez le courage de leur dire :
Soyez plutôt maçons, si c'est votre métier.
Lorsque Voltaire renvoyait à ses perruques le perruquier poëte-tragique, il ne faisait pas seulement une bonne plaisanterie, il faisait une bonne action.
Ce que je dis du devoir de la critique dans les arts en général, ne s'applique pas, bien entendu, aux artistes dont les ouvrages forment le musée du Luxembourg. Ceux-là ne sont pas en question, et l'on n'a plus l'embarras de savoir s'il faut les encourager ou les décourager. Mais une autre difficulté surgit devant la critique, et lui barre le chemin. Jusqu'à présent (sauf de très-rares exceptions), si nous avions parlé aux vivants, nous n'avions parlé que des morts. Ici, au moment d'entrer dans l'école française contemporaine, la situation va changer et devenir plus déUcate. Nous serons entre le public et les artistes; nous aurons à parler aux vivants des vivants, et, si Ton ne doit aux morts que la vérité, aux vivants on doit des égards, qui ne sont pas toujours compatibles avec elle. Le public se laisse mener assez docilement, et résiste peu aux impressions qu'on lui suggère; il les cherche d'ailleurs, il ne demande souvent qu'à les trouver toutes faites et toutes formulées. Mais les artistes, parties intéressées dans le débat, ne passent pas aussi facilement condamnation ; ils savent bien récuser et souvent maudire leurs juges. Outre les susceptibilités d'amour-propre qui leur sont communes avec toutes les classes d'auteurs (car un peintre ou un statuaire n'appartient pas moins qu'un poëte au genus irritabile), ils ont de plus le continuel grief de n'être pas jugés par leurs pairs, mais d'habitude par des écrivains dont ils
déclinent la compétence, et qu'ils seraient bien tentés de punir selon la loi du talion. « Ah! disent-ils, en retournant le mot du lion de la fable, si nos confrères savaient écrire /yy En cela, j'estime qu'ils se trompent, et qu'ils ont à attendre plus d'impartialité, plus même d'indulgence et d'égards d'un simple amateur d'art que d'un autre artiste. Les Espagnols disent : « Araûa i quien te aranô? — Otra arafia como yo ^ » Mais à cette pi de non-recevoir toujours opposée à la critique des écrivains, à la timidité si naturelle qu'elle doit leur donner dans l'exercice d'une espèce de magistrature dont l'importance n'etîraye pas moins que la difiiculté , s'ajoutent encore d'autres embarras, d'autres entraves. Ce sont les mille petites considérations qui viennent vous circonvenir et vous enlacer, les liens d'amitié, d'opinion, d'âge, de société, qu'on ne peut rompre entièrement, les ménagements enfin qu'on doit à des hommes qui vivent, et qui vivent de leur profession. Oh ! combien il est facile et doux d'apprécier, en tout repos de conscience, sans crainte de blesser et de nuire, les œuvres de ceux qui ne sont plus, desquels on ne peut rencontrer à la traverse ni l'intérêt, ni la vanité! Combien il est difficile, ingrat et lourd de tenir la balance pour y peser ses contemporains ! C'est une tâche où les droits de l'art et de la vérité sont en lutte perpétuelle avec le désir d'être bienveillant, d^être utile; où l'on est sûr de déplaire autant par la sobriété des éloges que par la vivacité des critiques ; où l'on ne peut louer un artiste sans en blesser vingt, les rivaux de sa personne , de son école, de sa manière ; où ^l'on s'expose enfin, malgré tous les ménagements que peut garder la conscience en face de l' amour-propre, à se
1 « Araignée, qui t'a égratigaée? — Une autre araignée comme moi. »
faire des ennemis , et , ce qui est pire, à perdre ses amis.
Voilà les raisons qui, depuis bien des années, m'ont fait entièrement abandonner, dans les arts et dans les lettres, la périlleuse critique des vivants. Forcé d'entrer au Luxembourg, et d'y mener le lecteur avec moi, je ne veux cependant ni m' exposer aux dangers que je redoute pour les avoir connus, ni enfreindre le vœu que je me suis fait à moi-même de n'être jamais juge que des morts. Je vais donc ici diminuer ma tâche de moitié. J'indiquerai ce qui est, j'indiquerai ce qui manque; mais sans ajouter aux noms des auteurs et aux titres des œuvres un seul mot d'éloge, ni un seul mot de blâme, /n medio tulissimus ibis.
Commençons par le vénérable doyen de la peinture française contemporaine , M. Ingres (Jean-Augustin). La scène prise à l'Arioste, Roger délivrant Angélique, et la scène prise à saint Matthieu , Jésus remettant les clefs à saint Pierre, sont datées de 1819 et 1820. Elles ne font pas suffisamment connaître l'artiste qui, depuis cette époque, s'est élevé beaucoup plus haut. L'on regrette, en les voyant, que le choix des acquéreurs officiels ne soit pas tombé plutôt sur OEdipe devant le Sphinx, sur Y Odalisque, sur la Lecture de Virgile « Tu Marcellus eris ciuoqne, » sur le Vœu de Louis XIII qw\ est à Montauban, patrie de M. Ingres, sur le saint Symphorien , qui est à Autun. On regrette surtout que le chef-d'œuvre du maître, \ Apothéose d'Homère, ne puisse être converti de plafond en tableau. Chacun pourrait alors, sans se rompre les vertèbres du cou, le contempler à son aise, et l'admirer comme il mérite de l'être. Le Portrait de Cherubini, daté de \Sli, est heureusement, dans son genre, une œuvre supérieure aux deux autres; on peut y voir que, pour le portrait, 31. Ingres a conservé pieusement le secret des vieux maîtres.
M. Ary Scheffer peut se plaindre avec autant de justice
de n'avoir au Luxembourg que des œuvres de sa jeunesse, les Femmes Souliotes et le Larmoijmr. Bien que fort distinguées , ces deux pages peuvent-elles remplacer les œuvres de son âge mùr? Elles sont loin d'égaler la Françoise de Rimini ou les quatre grands sujets pris au Faust de Gœthe; et certes elles n'annoncent en aucune manière le Christ au milieu des affligés, le Christ rémunérateur, la sainte Monique, la Tentation de Jésus par Satan, ces pages supérieures, où traduisant, non plus les actions, mais les paroles de TÉvangile , laissant le dogme pour la morale, et rajeunissant la peinture sacrée dans les idées du siècle, M. Ary Schefièr a fondé la nouvelle école de philosophie religieuse. Quant à son frère, M. Henri Scheffer, s'il n'a qu un seul ouvrage dans le musée des peintres vivants, du moins est-ce l'un des meilleurs et des plus populaires qu'il ait produits , Charlotte Corday , arrêtée après le meurtre de Marat.
Plus heureux que M. Ingres et que M. Scheffer, M. Eugène Delacroix peut retrouver dans ses quatre pages, — Dante et Virgile conduits par Plégias sur le lac infernal, le Massacre de Scio, les Femmes d'Alger, et la Koce juive à Maroc, — les diverses époques de sa vie, et suivre les phases, les progrès de son talent. Toutefois les admirateurs passionnés du coloris regretteront la Médée furieuse, l'Entrée de Baudoin à Constantinople , et bien d'autres encore. Ils regretteront aussi que des commandes de décorations intérieures dans les édifices publics enlèvent trop souvent M. Delacroix à ses inspirations personnelles et aux sujets de son propre choix.
Joas sauvé par Josahcth, la Mort d'Elisabeth d'Angleterre et le Meurtre des neveux de Richard III forment la part de M. Paul Delaroche. Les deux dernières de ces trois pages montrent bien son goût et son talent pour les scènes dramatiques, car M. Delaroche n'a peut-être jamais
dépassé en grandeur la figure de la reine vierge, et en intérêt la fin tragique des enfants d'Edouard IV. Mais on voudrait, auprès de ces vastes toiles, quelqu'un des tableaux de chevalet, — comme la Mort du duc de Guise, ou Richelieu ramenant Cinq-Marsi prisonnier , — car M. Delaroche^ il me semble, sans s'y faire plus petit, s'y montre plus parfait.
Malgré la diversité des sujets traités par M. Horace Vernet, — le Massacre des Mamelucks, Judith et Holopherne, Raphaël et Michel- Ange, la Défense de la barrière de Clichy, — ce n'est pas au Luxembourg que ce peintre fécond peut être apprécié à toute sa valeur. 11 avait, je crois, de meilleures œuvres au Palais-Pioyal ; il en a de meilleures aussi, et de plus considérables, au musée de Versailles, où nous le retrouverons.
Après ces cinq noms, auxquels s'attache dès longtemps une renonmiée populaire, je citerai, par ordre alphabétique, ceux que recommandent, au Luxembourg, des ouvrages généralement estimés : Hippolyte Bellangé, le Passage du Guadarrama; — Clément Boulanger, la Procession de la Gargouille; — Jacques - Raymond Brascassat, des Animaux dans un paysage; — Louis Cabat, y Étang de Ville-d'Avray ; — Charles-Emile Champmartin, « Laissez venir à moi les petits enfants; » — Louis- Charles-Auguste Couder, le Lévite cVÉphraim; — Joseph- Désiré Court, la Mort de César; — Thomas Couture, les Romains de la décadence, d'après Juvénal :
.... Sœvior armis Luxuria incubuit, viclttmque ulciscilur orbcm.
Alfred Dehodencq, une Course de Taureaux en Espagne; — Eugène Devéria, la Naissance de Henri IV; — Michel- Martin DroUing, la Séparation d' Hécuhe et de Poli.xène;
MUSÉE DU LUXEMBOUUG. 473
—Jean-François Gigoux, la 3Iort de Cléopâlre ;— Charles Gleyre, le Soir; — Théodore Gudin, Coup de vent dans la rade d'Alger; — Julien-Michel Gué, le Dernier soupir du Christ; — Paulin Guérin, Cain après le meurtre d'Abel: — Ernest-Ântoine-Auguste Hébert, la MaVaria; — Alexandre-Jean-Baptiste Hesse, le Triomphe dePisani; — Philippe-Auguste Jeanron, le Port d'Ambleteuse; — Jules Joyant, vue de l'église délia Sainte, à Venise; — Charles-Ernest-Rodolphe-Henri Lehmann, la Désolation des Océanides; — Eugène Lepoitevin, les Naufragés ; -^ Frédéric Bourgeois de Mercey, Lisière de forêt; — Charles- Louis Millier, Lady Macbeth; — Louis-Edouard Rioult, les Jeunes baigneuses; — Joseph-Nicolas Robert-Fleury, le Colloque de Poissy et Jane Shore; — Théodore Rousseau, Lisière de forêt au soleil couchant; — Nicolas-Jean- Octave Tassaert, une Famille désolée; — Claude- Jules Ziegler, Giotto da^is l'atelier de Cimabuë.
A cette liste, que je ne puis faire complète sans copier le livret, j'ajouterai séparément M"e Rosa Bonheur, pour dire que son Labourage nivernais appelle forcément le vigoureux Marché aux chevaux exposé par elle l'année dernière, et M. Jean Fauvelet, pour exprimer, devant son ciseleur Ascanio rendu dans la manière de M. Meissonnier, le regret que M. Meissonnier ne soit pas lui-même au Luxembourg, avec quelqu'une de ses fines miniatures où revivent la patience, la délicatesse et la touche des petits Flamands.
Les 159 toiles portées sur la dernière édition du livret, datée de 1854, ne forment pas tout le musée des peintres vivants. Quelques autres y sont entrées depuis, et méritent qu'on les signale. Par exemple : le Baiser de Judas, par M. Hébert, l'auteur de la Mal aria, qui ferait mieux peutêtre de rentrer dans sa première voie que d'imiter Gérard Honthorst; — Saint François d'Assise, par M. Léon
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Kenoiiville; — les Comédiens en province^ par M. Biard; — un tableau de nalure morte, animaux et fruits, par M. Monginot; — une grande Vue de Venise, sans nulle imitation de Canaletto, par M. Ziem; — un Paysage d'hiver, par M. François, et un Paysage antique, par M. Corot. Ces dernières toiles viennent augmenter heureusement la faible part du paysage, qui est, comme tous les genres, un peu trop sacrifié au tableau d'histoire. Il serait naturel, cependant, de montrer aux étrangers, et de conserver pour nos neveux, le côté fort de notre époque plutôt que son côté faible. Espérons que le goût académique ne prévaudra pas toujours uniquement, et qu'on ouvrira bientôt les portes du Luxembourg, qui conduisent à celles du Louvre, d'abord aux ouvrages d'un maître dont l'absence est inexplicable, M. Decamps ; puis aux essais de peinture vraiment moderne que le public encourage, applaudit, dans les œuvres de MM. Hamon, Gérôme, Diaz, Dupré, d'autres encore, qui se révèlent à chaque nouveau salon, La postérité les jugera tous plus tard équitablement, et les placera chacun au rang qu'il aura mérité.
Le Luxembourg ne serait pas le musée des artistes vivants, s'il ne comprenait que les ouvrages de la peinture. On y trouve donc tous les beaux-arts , sauf l'architecture et la musique. D'abord, quelques dessins originaux, entre autres une collection de cartons dessinés par M. Ingres, pour les vitraux des chapelles de Dreux et de Saint- Ferdinand. Puis, vingt à trente morceaux de sculpture, groupes, statues et bustes, en marbre ou en bronze, sur lesquels se lisent les noms de MM. Barye, Cavelier, Dantan aîné, Desbœufs, Dumont, Dupaty, Diu'et, Jaley, Joutfroy, Pradier, Rude, etc., mais où l'on cherche en vain d'autres noms qui ne sont pas moins connus et estimables, tels que celui de David d'Angers, pour ne citer qu'un membre de l'Institut , à qui l'on doit le fronton du Panthéon.
Puis, enfin, un assez grand nombre de gravures, au burin, à l'eau-forte ou même sur pierre lithographique. Il faut supposer qu'on admettra bientôt, près de tous ces produits des arts du dessin , ceux d'une invention glorieuse pour notre époque, et qui^ bien que fdle des sciences naturelles, montre déjà, par les prodiges qu'elle enfante, de quel secours elle sera pour conserver et reproduire les œuvres de l'art véritable, — la photographie.