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ET DE L'HOTEL DE GLUNY

Par une coïncidence heureuse, et si rare qu'elle ne se rencontre, que je sache, en nul autre endroit du monde, les plus précieux et les plus importants morceaux de ce double musée sont précisément les deux édifices qui le renferment. Il était impossible de trouver entre le confenant et le contenu un plus complet accord, une plus intime harmonie, puisqu'ils sont du même temps, du même pays, du même style, que leur ressemblance est parfaite de tous points, et qu'ils semblent réciproquement faits l'un pour l'autre. C'est le fourreau et l'épée, le noyau et l'amande. Jl faut donc parler un peu du dehors avant de pénétrer au dedans.

Sur un vaste emplacement qui s'étendait de la Sorbonne actuelle au petit bras de la Seine, devant la Cité, il existait, dès le IV* siècle de l'ère chrétienne, un palais romain dont les jardins descendaient en amphithéâtre jusqu'aux murs de la vieille Lutèce. Commencé, selon toute apparence,

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par l'empereur Constance-Chlore, qui fit un séjour de quatorze ans dans les Gaules (entre 292 et 306), achevé par Julien, que ses soldats mutinés y proclamèrent Auguste en 360 , il fut encore habité par Valentinien I" et par Valens (entre 364 et 378) ; puis, après la destruction de l'empire, par les rois franks de la première et de la seconde race (de la fin du ve siècle à la fin du x'). Lorsque ceux de la troisième race se furent construit une nouvelle résidence à la pointe de l'île de la Cité, le palais des empereurs romains, qu'on appelait les Thermes de Julien ou les Thermes de Paris, et qui devint le Palais-Vieux, fut traversé par la nouvelle enceinte que fit élever Philippe-Auguste, vers l'année -1208, pour percevoir des droits d'entrée aux portes de la ville. Ses vastes dépendances, morcelées entre une foule de possesseurs nouveaux, se couvrirent de constructions, et devinrent un des quartiers de Paris, dès que Paris s'étendit, avec ses murailles, au delà des deux bras de la Seine. Le Palais-Vieux, luimême, donné par Philippe-Auguste à son chambellan, passa dans les mains de divers propriétaires jusqu'à l'époque où, vers 1340, il fut acheté de l'évèque de Bayeux par Pierre de Chaslus, au nom de l'ordre de Cluny. Devenu dès lors bien de mainmorte, il resta en la possession de cet ordre riche et puissant pendant quatre siècles et demi, jusqu'à la Révolution.

L'on ne sait pas quelle destination donnèrent d'abord les moines de Cluny au palais de Julien, de celui qu'ils appelaient l'Apostat. Ce fut un siècle environ après l'acquisition de ces ruines romaines qu'un de leurs abbés, Jehan de Bourbon, fils naturel du duc de Bourbon Jean I", commença la construction d'un édifice moderne sur les fondations mêmes d'une partie du Palais- Vieux. Cet édifice ne fut toutefois achevé qu'après 1490, par un autre abbé, Jacques d'Amboise, le plus jeune des six frères du célèbre cardinal

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de ce nom, qui dépensa « cinquante mille angelots provenant des dépouilles du prieur de Leuve, en Angleterre, à l'édification de fond eu cime de la magnifique maison de Cluny, audit lieu jadis appelé le palais des Thermes. » (Pierre de S.aintJulien'.)

Habitant le vaste monastère que Tordre possédait en Bourgogne, près de Mâcon, et duquel relevèrent jusqu'à deux mille couvents dispersés en Europe, les puissants abbés de Cluny, qui disputèrent à ceux du Mont-Cassin le titre d'abbés des abbés, et qui se consolèrent de la décision papale portée contre eux en prenant celui d'archiabbés, ne résidèrent point dans leur hôtel de Paris, bien qu'il fût voisin de leur autre propriété, le collège de Cluny, situé place de la Sorbonne. Ils le prêtèrent à des hôtes illustres. On cite en premier lieu la veuve de Louis XII, Marie d'Angleterre, sœur de Henri YIII, qui, sur l'invitation de François h^, vint, en 1515, passer le temps de son deuil à l'hôtel de Cluny, dont les derniers travaux s'achevaient h peine. C'est depuis lors qu'une des pièces de fhôtel se nomme chambre de la reine Blanche, parce que les reines de France portaient le deuil en blanc. Parmi les hôtes de l'hôtel de Cluny, Ton cite encore le roi d'Ecosse Jacques V, qui s'y maria, en 1556, avec Madeleine, tille de François 1er ; puis le cardinal Charles de Lorraine, à son retour du concile de Trente en 1565; puis ses neveux le duc de Guise et le duc d'Aumale ; puis une troupe de comédiens qui s'y installèrent en 1579 et n'en furent chassés qu'en 1584 par arrêt du parlement; puis un légat du pape en 1601 ; puis les religieuses de Port- Royal en 1625.

En reprenant aux couvents détruits leurs biens de mainmorte, la révolution ht entrer à la fois dans le domaine public les ruines des Thermes romains et l'hôtel des moines de Cluny. Un décret impérial, daté de sep-

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tembi'C 1807, avait concédé à l'hospice de Charenton la grande salle de bains du palais de Julien, occupée alors par un tonnelier ; ce ne fut qu'en 1836 que la ville de Paris reprit possession de ces débris du plus vieux monument de Lutèce. Trois ans auparavant, en 1833, M. Alexandre Dusommerard avait pris à loyer l'hôtel de Cluny. Ce n'était pas toutefois pour en faire son habitation personnelle. Homme de science et de goût, aimant avec amour le moyen âge et la renaissance, doué d'ailleurs de celte persévérance passionnée qui seule mène à bonne fin les projets, il avait consacré déjà trente ans d'études, de recherches et de dépenses à rassembler toutes sortes de monuments des époques qu'il préférait dans notre histoire nationale; et c'était pour donner asile à ses chères et précieuses collections qu'il avait choisi le manoir de Jacques d'Amboise, leur contemporain. A la mort du regrettable auteur des Arts au moyen â(jc, arrivée en 1842, madame veuve Dusommerard préféra généreusement céder en bloc à la France toutes les collections de son mari, que de les disperser par une vente plus utile en détail; et tandis que la ville de Paris faisait don à l'Etat des ruines romaines du Palais-Vieux, la loi du 24 juillet 1843, en autorisant l'acquisition des monuments d'art et d'archéologie rassemblés par M. Dusommerard, constitua le musée des Thermes et de l'hôtel de Cluny, qui fut ouvert au public le 16 mars 1844.

Dans cette belle création, l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou du hasard heureux qui réunit et conserva les deux seuls monuments civils que Paris possédât de l'époque romaine et de la renaissance française; ou de l'infatigable et habile persévérance du savant collectionneur qui parvint à les peupler des objets de leurs temps; ou du concours à la fois donné par un gouvernement et une assemblée politique pour fonder une institution qui

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fût seulement consacrée aux souvenirs nationaux, à l'histoire et aux arts du passé. Mais il faut bénir en tous cas cette triple association du hasard heureux, de Thabileté persévérante et de l'occasion saisie avec discernement , puisqu'elle a doté la France de cette précieuse institution nationale , qui, unique en son espèce, est digne de faire Torgueil de Paris et l'envie du monde civilisé.

Bien que réuni en un seul établissement, le musée des Thermes et de Ihôtel de Cluny se divise, comme son nom même l'indique, en deux parties distinctes. Du palais des Césars et des ftlérovingiens, il ne reste que la partie qui contenait les bains , les thermes. A l'entrée ouverte sur la rue de la Harpe, on voit encore les fondations de Vhypocaustum, ou fourneau servant à chauffer l'eau; puis, dans les parois d'une première salle dépouillée de ses voûtes, les niches où se plaçaient les baignoires du tepidarium (bain d'eau tiède); puis la piscine , ou réservoir des eaux ; puis enfin la grande salle carrée, voûtée, et dont une paroi se creuse trois fois en hémicycle pour former autant de niches à baignoire, qui était le frigidarium (bain d'eau froide) de ce palais romain dont plusieurs fondations, s' étendant comme un vaste réseau sous les constructions voisines, attestent encore l'étendue et la grandeur. Forte sans être massive , et hardie autant que solide, cette grande salle du frir/idariiun frappe et étonne par son aspect imposant. Kile n'a pourtant d'autre décoration, à chaque extrémité des retombées de la voûte, que des proues de navires, ancienne origine des emblèmes que Paris a conservés jusqu'à présent. C'est sous les voûtes, élancées conmie l'ogive, de ce majestueux édifice, qu'on a rangé les plus anciens monuments du musée, ceux qui proviennent de l'époque gallo-romaine. Ils appartiennent tous à la sculpture. Ce sont , par exemple, quatre autels élevés à Jupiter, par les naulcs ou mariniers de Lutèce,

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pendant le règne de l'empereur Tibère ;, et trouvés sous le chœur de Notre-Dame, qui prit , en effet , la place d'un temple payen ; ce sont deux autres autels à quatre faces, dédiés à Diane-Lucifère, des fragments de bas-reliefs, des tombes, des inscriptions, etc. Mais tous ces objets, d'une exécution grossière , qui ne rappellent nullement l'art des Grecs, même transporté à Rome, et qui sont peut-être les premiers essais de nos pères les Gaulois dans la civilisation que leur apportaient les Romains, s'adressent moins aux artistes qu'aux archéologues, et je n'ai rien de plus à faire qu'à les indiquer.

Conservé par miracle au milieu de tous les changements qui ont tant de fois bouleversé la face de Paris, et restauré maintenant avec autant de goùl que de soin, l'hôtel de Cluny, comme la salle des Thermes, est, je le répète, la plus importante partie de la collection qu'il renferme. De même que les rues de Venise , bordées de leurs palais, forment le musée de l'architecture vénitienne, de même il forme le plus curieux et le plus complet spécimen de l'architecture française appliquée aux habitations particulières, pour l'époque intéressante qui précéda immédiatement l'introduction des arts de l'Italie et la substitution des ordres grecs à Yogive du moyen âge , qui précéda la renaissance. Je puis prendre à témoin son mur d'enceinte à créneaux, la tourelle à pans coupés qui se détache sur sa façade gothique, la double frise et la balustrade à jour qui couronnent son premier étage, les fenêtres en pierre ciselée qui traversent ses combles pour s'étendre en avant des toits, les élégantes cheminées qui complètent sa décoration supérieure, sa fiiçade du côté du jardin, plus simple et plus austère, sa grande salle basse, dont la voiite en arcades ogivales repose sur un pilier central isolé, l'escalier à jour et en limaçon qui mène de cette salle à la chapelle, enfin cette chapelle, d'une riche architecture, dont les

hautes nervures de la voûte retombent également en faisceaux sur un autre pilier central qui a son point d'appui sur celui de la salle basse. Dans cette chapelle, où Ton vit s'établir successivement la section révolutionnaire du quartier, puis un amphithéâtre de dissection^ puis un atelier d'imprimerie , on a retrouvé les écussons armoriés de la famille d'Amboise, le K couronné de Charles VIII, qui désigne clairement l'époque de sa construction (entre 1483 et 1498), et l'un des vieux vitraux, le Portement de Croix.

C'est dans les appartements du rez-de-chaussée et du premier étage que sont placés tous les objets divers dont se compose le musée du moyen âge, déjà tellement riche et tellement accru depuis la mort de son fondateur, que l'on y compte, d'après le dernier supplément au catalogue, récemment publié, jusqu'à 2586 articles. Si les convenances, les nécessités du local n'ont pas permis de classer et de ranger matériellement ces milliers d'objets de toute espèce dans un ordre méthodique arrêté d'avance, cet ordre se trouve du moins dans le catalogue et ses suppléments, de sorte qu'on peut le suivre à la faveur des numéros de la série générale,

La première section, formée de la sculpture, commence aux débris gallo-romains que nous avons trouvés dans le frigidarium du palais des Césars. Elle se continue, dans l'hôtel de Cluny, à partir des objets qui appartiennent au xi*' siècle. Les uns sont en pierre, — fragments de statues, chapiteaux, tombes, pierres tumulaires, gargouilles, écussons;— d'autres en marbre et en albâtre, — statues, bustes et bas-reliefs; — d'autres en plâtre, — généralement des moulages de morceaux connus et renommés;—d'autres en bois sculpté, — grands et petits retables, groupes, figures, bas-reliefs et panneaux, parmi lesquels se remarque une série des rois de France, de Clovis à Louis XIII, avec leurs légendes j — d'autres en ivoire, —

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