CHAPITRE IV
Musée Cetnuschi
Le Musée Cernuschi
C'est encore par un don que la Ville de Paris enlrail en possession du musée Cernuschi. C'est le plus récent, car son inauguration date du 26 octobre 1898, mais ce n'est pas le moins intéressant, puisqu'il forme un ensemble qu'il serait bien difficile d'égaler, surtout de nos jours.
Au milieu de toutes les richesses que 'possède la Ville de Paris, il
était précieux pour elle de recueillir une collection unique sur l'art chinois et japonais, et celle-ci est à coup sûr une des plus remarquables qui existent.
Curieuse histoire que celle de ce musée, aussi intéressante que la figure de celui qui en conçut l'idée et la réalisa!
Les conséquences les plus inattendues procèdent de faits qui leur sont étrangers, et l'on étonnerait bien du monde si l'on racontait que la création du musée Cernuschi est un des résultats indirects des événements politiques qui suivirent la guerre de 1870; c'est pourtant la vérité.
De la grande figure de M. Cernuschi se détachent trois caractères bien distincts : un ardent amour pour sa patrie d'adoption, un dévouement sans bornes aux idées républicaines et ime intelligence si remarquable pour tout ce qui touche aux questions monétaires, qu'on peut le placer parmi les grands financiers de notre époque. Ces trois traits caractéristiques semblent devoir s'effacer et c'est surtout comme collectionneur, comme créateur d'un musée d'art chinois et japonais, que le nom de M. Cernuschi passera à la postérité.
En fait, nous n'avons pas ici à suivre pas à pas la vie de ce laborieux, qui sut se faire lui-même, depuis ses débuts politiques en Italie et ses commencements modestes au Crédit Mobilier jusqu'à la création de la Banque de Paris que son intelligence financière avait su faire naître.
C'est en 1871 que commence la troisième phase de sa vie. Eprouvant le besoin de trouver à son activité des débouchés moins hasardeux que ceux de la politique, M. Cernuschi, à la tête d'une fortune considérable, conçut le projet de faire le tour du monde et demanda à son ami, M. Théodore Duret, de bien vouloir l'accompagner.
A cette époque, les pays d'extrême Orient n'avaient pas encore subi les transformations actuelles et la moisson était ample, pour qui cherchait à collectionner des œuvres d'art.
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Le Japon passail par une crise polilique telle, que Ions cenx qui possédaient des richesses, bronzes, dessins, faïences ou porcelaines, se les laissaient l'acilement acheter; les monuments publics eux-mêmes, les temples étaient dépouillés, sans même que le gouvernement songeât à revendiquer pour lui des trésors qui lui appartenaient en réalité.
Les réfoi'mes de toutes sortes, la réorganisation de l'armée, le bouleversement de toutes les classes causaient une telle gêne qu'on se débarrassait de tous les objets de valeur.
Le terrain était donc admirablement préparé.
« Débarqués au Japon, nous allâmes d'abord à raventure, dit « M. Dnret dans la Pieviie ?\()uvdle, acheter comme tous les autres « des bibelots. Le hasard des rencontres fit que nous nous trouvâmes « bientôt possesseurs d'un certain nombre de pièces de bronze qui, « réunies dans notre hôtel, formaient un noyau frappant agréablement « l'œil. L'idée nous vint alors de persévérer dans l'exploitation de ce « filon particulièrement intéressant. »
Ainsi qu'on le voit, aucime préméditation n'avait hanté le cerveau des voyageurs et c'est, on pourrait presque dire, par hasard, que la collection commença à se former.
M. Cernuschi et son compagnon de voyage, comprenant tout le parti qu'on pouvait tirer de la situation, s'empressèrent d'en profiter et commencèrent systématiquement à réunir tout ce qui pouvait augmenter leur butin.
S'établissant dans les grands centres, ils s'adressaient immédiatement à un marchand sachant l'anglais et y fixaient leur quartier général. C'est chez lui que se réunissaient tous les autres commerçants apportant ce qu'ils pensaient pouvoir être acheté en bronzes, porcelaines et faïences. Aussitôt acquis, les objets étaient payés sur l'heure, emballés et expédiés en France par le premier paquebot en partance.
Un ami de M. Cernuschi, M. Causse, actuellement encore conser-
valeiu" (lu musée, était chargé de recevoir les caisses arrivant à Paris. Il y en eut jusqu'à 900, paraît-il, qui finirent par encombrer les docks et la douane.
A force d'acheter, la connaissance des objets d'art s'aflinait chez les collectionneurs.
En deux ans que dura le voyage, ils parcoururent les provinces de Yokohama, Yédo, Kobé, Osaka, Ivioto, Nagasaki. Delà, ils passèrent en Chine, à Pékin, à Canton, en Mongolie, trouvant le moyen d'accjuérir les objets les plus précieux, et poursuivant leur tâche de façon à compléter chaque série des objets et à constituer l'ensemble que nous avons sous les yeux.
Après avoir laissé l'argent nécessaire pour permettre de continuer des achats, i\I. Cernuschi et son compagnon regagnèrent l'Europe.
Une circonstance assez peu connue hâta leur retour. Ils étaient en train de parcourir l'Inde, cherchant dans ces pays à réunir les spécimens les plus marquants de l'art hindou, lorsque M. Cernuschi crut s'apercevoir que le gouvernement anglais avait démonétisé une quantité considérable de pièces d'argent français et les avait écoulées dans ses colonies.
Cette constatation avait éveillé l'attention du financier, qui se hâta de revenir à Paris et fut assez heureux pour arrêter par son inlluence personnelle la frappe que l'on faisait en France. D'un autre côté, la nécessité de rentrer dans sa patrie d'adoption se faisait sentir. La politique active semblait, par suite de sa longue absence, n'avoir plus pour lui le moindre attrait et son activité avait largement de quoi s'occuper avec les collections qu'il rapportait.
Le voyage avait duré presque deux ans, de juin 1871 à février 1873.
Aussitôt en possession de ses caisses, le premier soin de M. Cernuschi fut de les déballer.
Une exposition générale de toutes les œuvres d'art fut organisée au
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Palnis de l'Induslrio, du mois d'aoûl 1873 au 51 jamicr 1874, et cul uu alliait puissant; c'était une révélation de l'art chinois et japonais dont jusrpi'alors on n'avait jamais tu de spécimens aussi nombreux cl aussi riclies. Dans le même temps, M. Cernuschi faisait construire rii(Mel lie l'avenue Yelasrpiez; tout y était aménagé dans le but d'exposer la cidleclion.
Tel qu'il élail du vivant de son pro])riélaire, Ici il est resté, car la simplicité de la vie de M. Cernuschi était si grande qu'il avait laissé toute la place à son musée, vivant exactement au milieu de tous ses bronzes et de toutes ses porcelaines. L'apparence extérieure de riiùlcl est simple. Ou y reli'ouve la préoccupation de l'architecte d'avoir voulu faire un monument qui tendît seulement à mettre en valeur les collections qu'il renferme.
Après avoir franchi la grille d'entrée, on pénètre sous une voûte donnant à gauche sur un vestibule oii aboutit l'escalier.
Déjà quelques bronzes, les deux monstres de l'entrée, une glace, des personnages, sont réunis en bas.
Dans la cage de l'escalier, un grand panneau éclairé par le plafond en vitrage.
C'est une légende, reproduite en tapisserie, et qui a pris force crédit en Chine, car, dans la collection des porcelaines, des kakémonos et des livres, nous voyons la scène retracée plusieurs fois. Un empereur aurait, paraît-il. ordonné dans un rescrit de faire brûler les livres de science. Les lettrés se seraient alors réunis dans les forêts pour les apprendre par cœur. En effet, on voit des personnages en train de lire des livres au milieu d'une forêt représentée par quelques arbres. Le tout se détache sur un fond bleu.
Celle tapisserie du dix-septième siècle est fort belle et admirablement conservée.
F,n face, sur l'autre panneau, im grand kakémono japonais repré-
sente, sous forme de portrait, les sept béatitudes. Ce sont : la guerre, la force incarnée dans le guerrier BisJiamnu, armé de pied en cap et couvert d'une puissante armure ; Oteï, le Diogène japonais, l'indigent, le paresseux, le lauréat de l'oisiveté, vivant grassement d'aumônes, la panse bien garnie; il a déposé sa besace remplie h côté de lui et joue une sorte de jeu ressemblant aux échecs avec Yé-Bizou. Ce Yé-Bizou est la divinité qui nourrit le Japon, qui lui fournit son existence matérielle ; aussi le voit-on traîner derrière lui un poisson, aliment fort répandu. Un peu plus loin, Fou Knï'ohiiju, représentant la longévité qui, an Japon, semble être une béatitude; c'est lui que les ans ont tellement déformé qu'on le figure toujours grotesque et, signe caractéristique, avec un crâne démesuré en hauteur. A côté, se tronve Daï KoJiOu, le dieu de la richesse, qui étale ses plans ; c'est le commerce, une sorte de Mercure. Deux femmes : les Beaux Arts ou la Musique, Ben Then, et Juvo, la Science, complètent cet ensemble aux tons de vieil ivoire jaunâtre, d'autant plus intéressant qu'il date du quinzième siècle.
Puis, entourant la cage de l'escalier, ce sont des bêtes : crabes gigantesques, chiens, cerf, biche, tortues en bronze; enfin, un empereur en bronze de grandeur humaine et dont les détails sont d'une finesse admirable de ciselure.
Au-dessus de la voûte et donnant par une large baie sur l'avenue A^elasquez, se trouve la chambre à coucher. D'aucuns pourraient s'imaginer y rencontrer un mobilier chinois avec incrustations de nacre; non point. M. Cernuschi avait gardé dans toutes les habitudes de sa vie une grande simplicité, et telle nous la voyons actuellement, telle était à peu près sa pièce de repos : un lit en fer, une simple table de toilette indiquaient seulement autrefois que l'on se trouvait dans une chambre à coucher, installation frappante dans sa modestie, comparée à toutes les richesses qui l'entourent.
Aujourd'hui, comme toujours d'ailleurs, des étagères remplies d'une
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colleclion de Ihéièrcs japonaises el cliinoises vcrles, ronges, grises, et des grès Bizen ressemblant sonvent par Jenr patine à des bronzes ou à nos morceaux de bois sculpté. A examiner ainsi l'ensemble, on remarque déjà la différence de conception artistique des Chinois et des Japonais; ces derniers, bien qu'ouvriers absolument remarquables, ne savent pas donner cette conscience dans le détail qui se retrouve dans les pièces cliinoises et qui en t'ont des cbefs-d'œuvre accomplis.
Sous les étagères, court une galerie où sont rangés des animaux, des dieux. Nous retrouvons encore Ote", avec sa panse garnie et sa besace. Fou Kurokuju el son crâne difforme, Daï Koliou et ses sacs de riz. Est-ce le patron des banquiers ou des cbangeurs? Je ne sais, mais il parait qu'en 1871 du moins, presque tous avaient un Daï Kokou comme enseigne.
Dans une vitrine au milieu, une série de livres en forme d'albums.
La pièce qui fait l'angle de l'avenue Velasquez et du Parc Monceau constitue un salon de réception dont le centre est occupé par une série de bronzes chinois du temps de la Renaissance, d'un travail remarquable.
Deux grands panneaux peints, l'un sur la cheminée, l'autre lui faisant face, figurent la mort et le triomphe de Boudha.
Deux kakémonos représentant un même personnage qu'une légende prétend êti'e le portier de l'enfer.
Le dessus de la cheminée' est hindou, vases, brûle-parfums et Boudha indien. Ce travail, tout dilférent déjà, se rapporte comme forme et comme procédé à ces objets persans que l'on trouve partout de nos jours.
En garde-feu, une superbe plaque de bronze sculpté japonais, en face un miroir japonais en métal poli, d'une épaisseur d'au moins quatre à cinq centimètres et d'environ un mètre de hauteur. Un système de déclenchement permet de voir par derrière le soleil, la lune
(ii) LES MUSÉES DE LA VILLE DE PARIS.
et ini dragon à trois griffes qui se délaelie nrlmirnblemenl sur celle plaque de bronze.
Puis, ce sont encore des meubles en bois sculpté à siège et à dossier en marbre, vastes fauteuils et larges canapés; un énorme briile-parfum venant de Pékin et dont les dessins attestent la haute antiquité ; un philosophe chinois, morceau de bois sculpté, qui prouve la diversité des talents chez ces races asiatiques.
Enfin, deux coffrets de Taï Ivoum sur la cheminée, marqués des trois feuilles de mauve.
Dans la grande salle des bronzes, nous retrouverons d'ailleurs de nombreux spécimens de ces chefs-d'œuvre qui marquent une époque spéciale dans l'ail chinois.
Dans la pièce contiguë, se trouvait le bureau de travail de M. Cernuschi. Actuellement, des vilrines y renferment la série de ces innombrables petits bibelots comme la Chine et le Japon en fournissent encore maintenant; ce sont des petites ciselures de jade, de cristal de roche, des collections entières de netskés, en ivoire, fouillés jusque dans les moindres détails ; une collection curieuse, parce qu'elle est complète, de dix-huit apôtres boudhiques en jade sculpté.
En suivant, on arrive dans la grande salle où se trouvent réunis tous les bronzes des Chinois et des Japonais, constituant un ensemble irréprochable de l'histoire de l'art dans ces deux pays.
Dans le fond et formant balustrade, une immense pièce en bois sculpté d'un travail extraordinaire de profondeur, c'est un des pans de la pagode de iSankin.
Le jour lunjluuit d'en haut et pénétrant de côté par les trois grandes baies donnant sur le parc Monceau, jette des clartés qui font valoir la patine de tous ces bronzes, au milieu desquels trône magnifiquement, dans une pose tie béatitude accomplie, le grand boudha de Mégouro, le Çaluamouni, reposant sur un vaste piédestal, Les jambes sont croisées