CHAPITRE V
Le Dépôt d'Auteuil
Le Dépôt d'Auteuil
« Avant la guerre de 1870, les colleclions de la Ville de Paris « élaieiit disséminées dans diverses annexes (quai de Bélhune, avenue « Yicloria, boulevard Morland).
« Après la réorganisalion de l'adminislralion municipale, en i87J, « le service des Beaux-Arls concenlra ses colleclions, partie dans les « combles de l'hôtel Carnavalet et partie dans les magasins du boule- ? vard Morland, plus spécialement affectés aux œuvres de sculpture; « mais ce n'était qu'un palliatif des plus défectueux et les œuvres d'art « de la Ville étaient menacées à la longue de s'altérer gravement, et « même de disparaître, par suite de leur entassement dans des locaux
8 OÙ les atteignaient des détériorations de toutes sortes, lorsque diverses « circonstances vinrent forcer l'attention à s'arrêter sur cette situation « transitoire, très préjudiciable aux intérêts de l'ai'l, à Paris.
« D'une part, l'augmentation croissante des objets appartenant au « matériel de la ville nécessita rapidement l'affectation à ce service de « la plupart des locaux occupés par les collections des Beaux-Arts au « boulevard Morland.
« D'autre part, la Conservation de la bibliothèque Carnavalet ne « larda pas à réclamer les pièces des combles pour le placement du « trop-plein de ses livres.
« De plus, et en dehors de ces considérations d'ordre général, « un intérêt tout spécialement artistique plaidait en faveur d'une instal- « lation nouvelle qui permît de réunir les collections toujours crois- « saules, d'en assurer la conservation et de ne pas priver le public de « richesses où les artistes, au moins, devaient trouver des renseigne- « menls précieux.
« Malgré cela, le statu quo se prolongea plusieurs années faute « de ressources, et ce ne fut qu'à la date du 2 août 1886 que le « Conseil Municipal, passant outre aux obstacles budgétaires, vota un « crédit permettant de construire à cet cfll^t un bâtiment spécial, sur « les terrains appartenant h la Yille de Paris, rue La Fontaine et rue « Gros
« Les difficultés inhérentes à la nature complexe des objets, aux « exigences de l'éclairage et à l'obligation d'utiliser le plus de surface « possible, rendaient difficile un classement strictement méthodique; « néanmoins, on s'est efforcé d'éviter la confusion en établissant cer- « laines grandes lignes d'ordre général.
« Au rez-de-chaussée se trouvent les esquisses des œuvres d'art « exécutées ])our la décoration des édifices civils ; toutes celles qui
sont le résultat de concours sont classées ensemble, et celles qui ont été commandées directement sont également réunies, de manière à permettre la comparaison des deux systèmes.
« La décoration généralisée des édifices civils étant, depuis 1878, la préoccupation presque exclusive du Conseil Municipal, il en résulte que les collections du rez-de-chaussée se rapportent pour la plus grande partie, au mouvement artistique de ces dernières années; cependant, on a pu reconstituer un certain nombre de documents, se rattachant à l'ancien Hôtel de Tille, comme les esquisses du Sanglier cVErymanthe, de Delacroix; des Quatre Savons de Coignct; du plafond d'Ingres; des voussures et des pendentifs de Lehmann, etc.
« C'est également au rez-de-chaussée que se trouvent la collection des médailles de la Tille et un certain nombre de tableaux et de bustes contemporains, qui, ayant perdu leur caractère officiel par suite des transformations politiques, n'en méritent pas moins d'être conservés comme œuvres d'art ou comme renseignements historiques.
« Au premier étage est exposée la série des esquisses relatives aux travaux d'art exécutés pendant la seconde partie de ce siècle, dans les édifices religieux, avec les subsides de la Tille de Paris. De plus, un certain nombre de tableaux provenant d'églises oii des raisons décoratives avaient exigé leur enlèvement, forment un ensemble intéressant ; on y remarque les noms de Philippe île Champagne, Natoire, Tien, Reslout, Heim et Ary Scheffer. Enfin, quelques tapisseries anciennes donnent ime première idée des richesses de cette nature dont la Tille peut disposer.
« Mais la forme ou l'insuffisance du local, qui oblige de tenir encore « tant d'objets en réserve, ne donne qu'une idée imparfaite des collec- « tiens, telles qu'elles seront développées dans le musée agrandi, of- « frant d'une part, dans un ordre méthodique, des spécimens de tapis-
« séries du xvi" siècle, du faubourg Saint-Marcel, des Gobelins, de « BeauYais, d'Aubusson, de Lille, de Bruxelles et de Turin; montrant, « d'autre part, les acquisitions de tableaux modernes. D'après le désir « exprimé à plusieurs reprises par le Conseil Municipal, ces toiles « doivent constituer avant tout un ensemble de manifestations artistiques « appliquées au Paris actuel, à ses aspects divers, à ses types, à « ses usages, comme le 14 Jailh't, de Roll, Ylncendie, de Courbet, la « Forge de Rixens, Y Usine àga.:-, de Delabaye.
« Tel qu'il est, le musée d'Auteuil forme déjà une précieuse coUec- « lion d'esquisses et une des sources les plus fécondes d'enseigne- « ments artistiques. Quand ce musée sera complété, Paris, comme la « plupart des grandes villes de Hollande, d'Allemagne et d'Italie, se trouce vera posséder, h côté des grandes collections de l'Etat, une série artis- « tique spéciale d'un caractère essentiellement parisien où les trans- « formations de la vie moderne viendront se refléter successivement.
x\insi s'exprime une notice datant de 1889 et de laquelle il semble résulter qu'à cette époque, on était dans l'intention de créer à Auteuil le musée définitif de la Aille de Paris. Les plans existent même pour la continuation de la galerie qui devait contenir toutes les œuvres d'art.
C'est alors qu'un autre mouvement d'esprit, qu'un changement dans les idées fit qu'on abandonna le projet de réunir à la rue La Fontaine toutes les richesses de la Ville, et qu'au lieu d'en faire un musée d'abord et un dépôt ensuite, on ne lui donna plus que celte dernière destination.
Après l'exposition de 1878, on avait fait transporter derrière le Palais de l'Industrie, aux Champs-Elysées, le pavillon que la Ville de Paris avait fait construire pour l'Exposition au Champ de Mars. Depuis lors, cette galerie en fer, et dont la propriété appartenait à la Ville, n'avait eu que des destinations sans grande importance. Des concours et des expositions, telles que celles delà carrosserie ou de la cuisine, y tenaient leurs
assises, ainsi que quelques sociétés de peinture dont les assemblées modestes n'auraient pu aspirer à un plus grand cadre.
Le transfert du Champ de Mars aux Champs-Elysées avait été assez coûteux et, tel qu'il était, le pavillon de la Yille de Paris était d'une utilité contestable.
En 1890, M. Renaud, inspecteur des Beaux-Arts de la Ville, engagea le Conseil Municipal à y transférer les collections d'Auteuil.
La proposition était d'ailleurs foi't tentante, car une chose se serait toujours opposée au développement de ce musée, l'éloignement où se trouve le dépôt de la rue La Fontaine. Quelque ordre qu'on y eût apporté, on eût risqué de ne point trouver beaucoup de visiteurs en dehors de ceux qui habitent Auteuil, et la Ville de Paris qui convie tout le monde à venir visiter ses collections et qui veut mettre ses richesses à la portée de tous, n'aurait pas atteint son but.
La dépense pour arranger, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, d'une façon convenable, le bâtiment de la Ville de Paris devait s'élever h cent cinquante mille francs; aussi, le projet d'agrandissement et d'embellissement n'eut pas de suite et l'on se borna à faire aménager l'intérieur, par des cloisons, en salles d'exposition où l'on accrocha les tableaux, gravures et collections.
Ce fut ainsi que se créa le musée de la Ville de Paris aux Champs- Elysées. L'idée de M. Renaud était bonne et on n'aurait su trouver un emplacement mieux choisi et plus central pour y installer une exposition.
Pourtant, on pouvait mieux attendre encore et la Ville de Paris se devait à elle-même de posséder un palais pour y mettre ses collections et recevoir les nombreux visiteurs qui venaient pour admirer ses richesses.
D'ailleurs, outre la modestie du palais des Champs-Elysées, un autre inconvénient commençait à se faire sentir : quelques années plus tard,
la place eût manqué pour une exposition complète de tout ce qui mérite d'être vu.
Quoi qu'il en soit, en attendant la nouvelle et définitive demeure où seraient enfin classées toutes les collections de la Ville, il fallut, après huit années d'existence, fermer les portes du pavillon des Champs- Elysées, qui avait été condamné par les architectes de la nouvelle Exposition à disparaître, ainsi que son grand voisin le Palais de l'Industrie et tout ce qu'il renfermait reprit encore une fois le chemin d'Auteuil, heureux d'y trouver un abri jusqu'en 1901, époque à laquelle la Ville de Paris prendra possession de son petit Palais des Beaux-Arts, sur l'avenue conduisant aux Invalides par lii pont Alexandre III.
Voici donc, une fois déplus, le dépôt de la rue La Fontaine renfermant presque tout ce que la Ville de Paris possède. Je dis presque tout, car il se trouve que par suite de Fétat provisoire des choses, bien des œuvres d'art, des tableaux surtout, sont allés à l'Hôtel de Ville pour orner les locaux du Conseil Municipal, en attendant leur transport définitif.
En tant que dépôt, Auteuil est fort bien compris, et tout ce qui y est contenu se trouve jDlacé dans des conditions d'aération et d'hygiène, si je puis m'exprimer ainsi, qui font que les œuvres peuvent y séjourner sans subir d'altération.
Ici, bien entendu, il ne s'agit pas, comme dans un bâtiment destiné à recevoir un musée, de faire de l'architecture ; les escaliers n'y sont pas en marbre ni même en pierre sculptée, et les salles d'exposition ne sont pas combinées pour mettre en valeur les peintures qu'elles reçoivent. Ce qu'a cherché avant tout M. Maillard, l'intelligent et actif inspecteur des travaux d'art, fêtes et expositions, c'est d'écarter toute chance de détérioration pour les peintures et les sculptures pendant le temps qu'elles y séjournent, et toutes les précautions dans ce sens ont été prises.
Le projet de 1889 n'ayant pas eu de suite, la seconde galerie que l'on désirait construire pour compléter l'ensemble des bâtiments et en faire un
lout ne lui pas édifiée. On se contenta de reconstruire un pavillon qui avait appartenu à la Ville de Paris pondant l'Exposition, vaste hall éclairé par les vitrages du plafond et dans lequel on trouve une place largement suffisante pour y tenir les statues à l'abri de toute détérioration et de l'humidité.
Une aussi courte étude ne permet pas d'entrer dans les détails et d'énumérer toutes les œuvres que contient le dépôt d'Auteuil ; il y a pourtant lieu de citer, parmi les plus célèbres, quelques noms d'artistes, afin de donner un aperçu de la variété autant que de la richesse des collections de la Yille.
Parmi ces œuvres, beaucoup et non des moindres sont, ainsi qu'on l'a vu plus haut, placées provisoirement à l'Hôtel de Yille ou au musée Cernuschi.
Ce sont des tableaux religieux, des Philippe de Champagne, des tableaux d'auteurs inconnus des écoles française et italienne, ceux de Natoire, Heim, Scheffer, J.-P. Laurens, Ary Scheffer, Albert Maignan, Bonnat, puis toute la série des peintres modernes : Maillot, Courbet, Roll, Guilbert, Baudoin, Boutigny, Ribot, Fanlin-Latour, Madeleine Lemaire, Duez, Didier Puget, Cari Rosa, Jeanniot, Brouillet, Weerst, Gagliardini, Clairin, Pelouse, Sysley, Guillemet, Bourgeois, Desboutins, Rafaëlli. Les uns avec leurs paysages, les autres avec leurs vues de Paris, d'autres encore dans des tableaux de genre ou dans les scènes de la vie moderne, donnant une idée de l'éclectisme qui a présidé à leur choix.
A côté, sont exposées toutes les séries d'esquisses, esquisses pour les décorations des édifices religieux, où l'on ne compte pas moins de trois cents études de tableaux répartis dans les églises de Paris et du département de la Seine et signées J.-P. Laurens, Maignan, Nanteuil, Giacometti, Signol, Cogniet, Chasseriau, Français, Lenepveu, Benjamin Constant, Debat-Ponsan, Dagnan-Bouveret, Chartran.
Depuis 4870, les édifices civils ont eux aussi leur décoration. C'est
l'ancien Hôtel de Yille avec les esquisses de Lelimann, Delacroix, Ingres, puis, le nouveau bâtiment pour lequel on a eu recours aux artistes les plus émérites: Hanoteau, Bellel, Français, Dubuffe, Delaliaye, Puvis de Chavannes, Pelouse, Dagnan-Bouveret, Brown, Saintin, Cormon, Besnard, Duez, Tatlegrain, Rapbaël Colin, Luigi Loir, Bonnat, Lliermilte, Robert Fleury.
Plus loin, ce sont les esquisses des mairies, des écoles et monuments publics, pour lesquelles on a fait appel à des artistes tels que Moreau de Tours, Comerre, Emile Lévy, Boullanger, Jobbé-Duval, Gervex, Maillard, Bonnal, Lafon, Karbowsky, Brainlôt, Bourgannier, Vau(hier, Arus, Prouvé, Cbabas.
Il y a aussi les gravures et les sculptures de Chapu, Gruyère, Hercule, Moreau, Rodin, Paris, David d'Angers; les réductions, les modèles des statues de l'Hôtel de Ville, signées Cbaplain, Coulan, Mercié, Fremiet, Falguière, Chartraisse, Moreau-Vauthier, Chapu, Dalou et les modèles achetés pour les squares, ceux qui attendent leur reproduction, les esquisses pour les monuments religieux.
On le voit d'après ce qui précède :
Auteuil tient à la fois ou plutôt a tenu du musée et du dépôt. Musée, il a eu l'ambition de l'être, sans succès. Aussi, son litre de dépôt est-il parfaitement justifié.
Le rôle de son conservateur n'en est pas moins important. Non seulement il a à veiller à la garde, à la sécurité des collections, mais encore son avis est bon à prendre pour le choix des œuvres ou maquettes à exécuter, à compléter ou à placer d'une façon définitive.
Ce choix peut s'exercer en des occasions très différentes.
Supposons, le cas est rare, mais il peut se présenter, une exposition nationale, internationale ou même privée, faite dans un but artistique ou philanthropique, dont la Ville de Paris veuille rehausser l'éclat par le prêt d'une de ses collections plus spécialement ijitéressante, le conserva-
teurdu dépôt doit désigner cette collection d'accord avec l'inspecteur des Beaux-Arts, s'occuper de la faire assurer, de lui réserver une place importante dans l'exposition, d'y faire opérer son transport, de veiller à son retour à Auteuil dans des conditions de conservation absolue.
Quand un sujet ou une statue ont été commandés avec la reproduction en marbre ou en bronze, la maquette n'a qu'à attendre patiemment au dépôt le jour fixé de son exécution. Mais il y a ce que j'appellerai les abandonnées ou reculées, et ce sont les plus nombreuses : abandonnées ou reculées par indécision, par manque d'argent pour la transformation en marbre ou en bronze ou bien parce que l'emplacement qui pouvait convenir h cette œuvre n'a pu être trouvé ou a changé de destination. C'est alors que le conservateur du dépôt doit intervenir d'une façon utile, rafraîchir la mémoire de l'administration et presser la décision de la Commission Municipale des Beaux-Arts, en lui signalant l'œuvre intéressante qui avait paru, au premier abord, digne de figurer dans un musée, dans un square ou sur une place publique.
Enfin, quand les directeurs de Carnavalet, Galliéra, Cernuschi, ont une place vide à occuper dans leur musée, c'est encore le conservateur du dépôt qui peut les renseigner, les conseiller et les aider à satisfaire leur légitime désir.
Tel qu'il est à l'heure actuelle, le dépôt d'Auteuil remplit parfaitement le but qui lui a été assigné. D'ailleurs, jamais à aucune époque, il ne sera appelé à rendre autant de services que maintenant, puisque, en ce moment, outre tout ce qu'il renferme comme dépôt proprement dit, il donne asile à tous les éléments qui doivent composer le futur musée de la Ville de Paris, lorsqu'en 1901, le petit Palais des Beaux-Arts sera mis à sa disposition.
Il est d'ailleurs d'une utilité indispensable, car le système d'achat des œuvres de sculpture, adopté par la commission des Beaux-Arts, exige qu'entre le moment où le modèle a été acheté et celui où il sera
reprodiiit, la nouvelle acquisition trouve un refuge. Il s'écoule, en effet, forcément un certain laps de temps avant que la commission des Beaux- Aiis ait pu statuer.
En outre, les richesses que possède la Tille de Paris demandent une réserve. Elle ne saurait être mieux placée qu'àAuteuil.