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Gazette des Beaux-Arts, tome XXXV, 2e période, p

bleue, coiffé d'un turban jaunâtre, confectionne des souricières. Il est impossible, après avoir considéré cette figure, de ne la point rattacher tout d'abord à la fameuse peinture du Prado.

Un des caractères frappants de l'artiste qui m'occupe, est sa façon de tracer les ombres. Quand diverses lumières se concentrent sur un objet, il s'attache, avec une prodigieuse fidélité, à rendre la projection double et parfois triple des ombres.

Très prononcée dans le retable de Mérode, la même particularité se joint à tout un ensemble de caractères pour nous révéler la main de l'auteur dans deux volets exposés au Prado même dans le salon d'Isabelle II, sous le nom de Jean Van Eyck '.

Sur l'un, celui de droite, Sainte Barbe, non la Vierge, comme le dit le catalogue, occupe un banc gothique artistement ouvragé et que déjà nous connaissons par les trois Annonciation mentionnées plus haut. Adossée à une haute cheminée où flambe un feu de bois, elle lit. Son manteau d'un vert médiocrement harmonieux recouvre une tunique de velours bleu fourrée d'hermine, une jupe de drap d'or. Dans un vase d'étain plonge une branche d'iris, et non loin d'une fenêtre, sur une crédence, repose dans son bassin, une gracieuse aiguière de cuivre, présente aussi dans le tableau du Louvre. Cette fois encore l'ombre projetée par les divers objets a les démarcations typiques observées ailleurs. Par les fenêtres du fond, ouvertes sur la campagne, nous apercevons, en voie de construction, la tour qui bientôt servira de prison à la jeune chrétienne. Avec le retable de Mérode, la Sainte Barbe est l'œuvre la plus caractérisée de son auteur.

L'autre volet, en moins bon état, nous donne le portrait d'un personnage, vêtu de la robe des Franciscains, agenouillé dans un intérieur, sous le patronage de saint Jean l'évangéliste, drapé de rouge. Au fond de l'appartement un miroir convexe où se réfléchissent trois personnages. La cheminée gothique est surmontée d'une statuette de la Vierge et, par les fenêtres, l'œil embrasse une contrée où, entre des montagnes chargées de neige, s'élève un château féodal. Une inscription tracée au bas de la peinture nous apprend qu'il s'agit du portrait de maitre Henri Werlis (de Werle), de Cologne, en 1438.

ANNO MILLE110 C QTER X. TERETOCTO HIC FECIT EFFIGIEM... GI Mister HENRICUS WERLIS MGER COLON.

1. N08 1352 et 1353. Crowe et Cavalcaselle rattachent ces volets à Pierre Cristus.

Le peintre est-il lui-même originaire de Cologne — et j'inclinerais assez à l'admettre — ou peint-il simplement un citoyen de cette ville? Comment le savoir? Ce nom de Werle se présente assez fréquemment dans les annales colonaises. La famille est du reste éteinte. Sur Henri de Werle je n'ai aucun renseignement. Les deux volets procèdent d'Aranjuez.

LE CHRIST ENTRE LA VIERGE ET SAINT JEAN, PAR JEAN G 0 S S A R T, DIT MABDS

(Musée du Prado.)

La présence, à Madrid, de plusieurs œuvres d'un peintre à peine représenté ailleurs, tend à faire croire à quelque mystérieux rapport avec l'Espagne. M. Justi, dans l'analyse qu'il donne du Mariage de la Vierge, voit, dans le portail sous lequel se célèbre l'union, un souvenir de quelque église de la Péninsule ibérique. 11 va plus loin ; les matériaux du temple en construction seraient espagnols, et quiconque a visité Léon et Salamanque y doit, selon lui, reconnaître d'emblée le calcaire conchylien de ces provinces. La démonstration paraît subtile.

Quels sont les droits de l'auteur de l'Adoration de l'Agneau sur un grandiose ensemble exposé clans le salon d'Isabelle, sous le nom de Q. Matsj's, que pourtant le catalogue désigne comme étant indubitablement d'Hubert Van Eyck? On se fonde naturellement, pour étayer cette supposition, sur l'analogie de sujet et de conception avec la partie supérieure du retable de Gand. Sous une arcade trilobée, en style gothique flamboyant, les bustes du Christ, de la Vierge et de saint Jean sont réunis. Dans une lunette, ménagée au-dessus du cintre, apparaît un ange. Il chante en tenant des deux mains une feuille de musique notée. Tout cela est de grandeur naturelle.

Certes, le peintre n'a pas fait preuve d'une bien grande somme d'imagination. Il a repris à Hubert Van Eyck, avec ses types, la disposition générale de ses figures. D'autre part, en le dépossédant de son oeuvre au profit de Matsys, on s'est fondé sur l'analogie du Christ bénissant avec celui du Musée d'Anvers. Mais, pas plus que Van Eyck, Matsys n'est intervenu dans l'exécution de la présente peinture, pourtant une page de premier ordre1. Il y eut un temps où on la donnait à Martin Schongauer, et ce fut sous cet aspect que la jugea Clément de Ris. Passavant y vit avec plus de justesse une production du xvie siècle et proposa le nom de Van Orley copiant Van Eyck. En réalité, il s'agit de Jean Gossart dit Mabuse que ne méconnaîtront aucun de ceux qui ont pu voir l'Adoration des mages de Castle Howard, le Saint Luc de Prague, ni, dans leurs dimensions plus étroites, les deux volets d'Anvers.

Ici, peut-être plus que partout ailleurs, Mabuse se révèle grand peintre. Les mains : celle du Christ qui se lève pour bénir, celles de la Vierge, jointes en prière, celle enfin de saint Jean montrant le Sauveur, suffiraient à établir, s'il était nécessaire, que nous sommes en pleine Renaissance. Elles sont d'un modelé précieux, un peu maniéré, et rendues avec une finesse dont il existe peu d'exemples à aucune époque.

La gamme des colorations est chaude et riche. Le Christ, vêtu d'un manteau de pourpre bordé d'un large orfroi, et retenu par une agrafe d'un merveilleux travail, la Vierge couronnée d'or et de perles, saint Jean couvert de la traditionnelle tunique en poil de chameau, se détachent sur un fond rouge, relevé de moulures d'or, combinaison qui, à elle seule, pourrait suffire à caractériser Mabuse.

1. Une copie ancienne figura à l'Exposition rétrospective de Madrid. Elle appartenait au couvent des Descalzas reaies.

Mais ce qui achève de persuader est l'exquise figure d'ange, inspirée encore une fois des Musiciens célestes de Van Eyck, mais dont la robe d'un bleu pâle et les mains sont du Mabuse le plus caractérisé.

Déjà M. Justi avait prononcé le nom de ce peintre illustre devant le tableau. Aucune restriction ne me semble nécessaire. J'ajoute que si Mabuse a été plus original, jamais il n'a surpassé comme excellence le présent morceau de peinture.

Est-on fondé à dire avec M. Justi que le Prado ne possède aucun Van Eyck authentique?Sur ce point je serai moins affîrmatif. Au cours de mon exploration des salles basses du Musée j'ai été vingt fois attiré par une petite peinture, malheureusement exposée dans les conditions les plus défavorables, mais dont il m'a paru que seul, Jean Van Eyck pourrait être l'auteur. C'est le n° 1857, rangé parmi les inconnus, sans doute la même peinture que Passavant désigne comme un « brave petit tableau » et range dans l'Ecole de Memling.

Il s'agit d'un tableau de très petit format (61 centimètres sur 32), provenant de l'Escurial. Je n'arrive point, malgré mes recherches dans la légende des saints, à en pouvoir préciser le sujet.

Au fond d'une chapelle gothique un prêtre célèbre la messe. L'autel est surmonté d'une très grande croix où le Christ parait représenté au naturel. La Vierge et saint Jean sont placés de chaque côté. L'officiant élève l'hostie mais porte le regard vers la gauche où est prosterné un homme de qualité, vieillard en robe rouge, fourrée de noir, et dont les traits offrent une frappante analogie avec ceux du chanoine Pala, du célèbre tableau de Jean Van Eyck à l'Académie de Bruges. A droite, et vêtu de bleu, un autre personnage, également agenouillé. Dans le fond, à gauche, la sacristie décorée de peintures et, plus bas, une ouverture par laquelle on aperçoit un cheval et des ballots de marchandises. Naturellement une peinture de si petites dimensions demanderait à pouvoir être examinée de près. Celle-ci m'a paru compter parmi les plus précieux échantillons de l'ancienne Ecole que possède le Musée de Madrid.

A l'époque où, — en 1843, il y a conséquemment un demi-siècle, — Louis Viardot faisait paraître ses Musées d'Espagne, il rangeait dans l'œuvre des Van Eyck, l'attribuant à Marguerite, leur sœur, un Repos en Egypte. « On y voit, dit-il, comme dans son tableau du Musée d'Anvers (?) sur le même sujet, la sainte famille voyageuse s'arrêtant

au milieu d'un paysage des Flandres, frais, gras et verdoyant. Au second plan, des paysans mènent leurs charrues, et saint Joseph, courbé sur son bâton de voyage, apporte un grand pot de lait à la Vierge nourrice. »

Dans cette description je crois reconnaître le n° 1521, attribué par le catalogue à Patenier, avec réserve, toutefois. Mal placée, la peinture n'en demeure pas moins frappante par son extraordinaire aspect de réalité, son caractère presque moderne et sa chaude coloration. Le nom de Van Eyck m'était venu aux lèvres et ma surprise a été grande de m'ètre rencontré, à un demi-siècle d'intervalle, avec Louis Viardot qui, parmi toutes les œuvres du Musée de Madrid, s'en alla cueillir précisément cet échantillon pour le donner à Marguerite Van Eyck. A l'Escurial, d'où provient cette peinture, elle passait pour être de Lucas de Leyde.

C'est sous ce nom encore, — perpétuel recours des catalographes du Midi en peine d'attribution d'oeuvres flamandes, — que figurait, dans la collection d'Elisabeth Farnèse, la petite Flagellation (n° 1869), venue de Rome en 1745. Ici, par exemple, ce n'est pas précisément à un maître du Nord que nous avons affaire; c'est à Antonello de Messine et à nul autre. Les personnages, pas plus que l'architecture, ne paraissent flamands; tout l'ensemble de la conception nous ramène vers l'Italie. La scène se passe au milieu de fragments architecturaux dans le style de la Renaissance. L'on songe à Cesare da Sesto, à B. Montagna, à Mantegna lui-même. Au premier plan est couché un aveugle d'un caractère admirable. Mais ici, de nouveau, pour se prononcer en pleine connaissance de cause, il faudrait pouvoir regarder de près, la peinture mesurant à peine 49 centimètres sur 35.

On le voit rien que par ces quelques exemples, la section des primitifs du Prado réclame un examen des plus sérieux. Elle réserve bien des surprises à qui pourra consacrer à son étude le temps nécessaire.

Les réserves que nous nous sommes permises, touchant l'attribution de quelques œuvres particulièrement notables, ne l'empêchent pas de tenir ses promesses : je dirai même qu'elle les dépasse, car, en vérité, la critique s'est montrée trop sobre d'informations touchant ce groupe si curieux au double point de vue de l'art et de l'histoire.

Voici par exemple Roger Van der Weyden. On dirait qu'après s'être intéressé à la célèbre Descente de Croix, dont précisément le

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