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Rubens diplomatico espanol. Madrid

en pleine évidence l'originalité de l'œuvre. Travail de jeunesse, pourtant d'une période plus avancée que le Jugement de Paris, le tableau a de vraies qualités de conception. Le jeune roi de profil, environné de ses conseillers et de ses gardes, offre beaucoup d'analogie avec la figure introduite dans la composition du même sujet gravée par Bolswert. Entièrement de dos et puissamment campé sur ses jambes, le bourreau élève l'enfant vers lequel se précipite sa mère anxieuse. Cette dernière figure est admirable d'expression, et Jordaens, de qui sans doute on aurait tort de médire, ne se montra jamais assez soucieux du pathétique des choses pour avoir trouvé sous son pinceau ce visage où se peignent au suprême degré les angoisses maternelles. Passe pour Van Dyck: Jordaens jamais. Mais, outre que nous connaissons la manière de Yan Dyck à ses débuts, Jordaens était encore enfant au moment où ce tableau dut voir le jour.

Pas plus ici que dans Y Adoration des Mages, Rubens ne nous montre les types qui lui seront chers plus tard ; il n'est pas davantage le brillant coloriste que l'on sait. Mais pour être amortie, la gamme offre déjà des accords qu'il n'est pas rare de trouver sur la palette du maître : le violet, par exemple, juxtaposé au vert. Il y a de plus cette étoffe où les fleurages d'or s'enlèvent sur un fond noir, si fréquemment répétée dans les toiles du noble coloriste.

Que l'œuvre de Rubens, tout particulièrement à Madrid, soit assez riche pour se passer de l'adjonction d'éléments d'ordre après tout secondaire, rien n'est moins discutable. Pourtant, s'il doit incomber à quelqu'un de pénétrer dans la vie du maître assez avant pour relever ses premiers pas dans la carrière artistique, il n'est pas indifférent que nous sachions exactement les étapes franchies pour arriver à la pleine expression de ses facultés.

A presque tous les points de vue, le second voyage de Rubens en Espagne mérite d'être envisagé comme un des événements capitaux de la vie du peintre. Quelles qu'eussent été originairement les vues de Philippe IV en matière d'art, il est très certain qu'elles ne se manifestèrent dans leur plénitude, qu'à dater du moment où le roi put apprendre à juger par lui-même la valeur de celui que l'on peut appeler son illustre sujet. Or ce moment fut plus tardif qu'on ne suppose.

Si actives que fussent les relations entre Madrid et Bruxelles, tout démontre que l'Espagne avait à peine tiré parti du talent de

Rubens. Lorsque d'abord l'infante Isabelle entretint son neveu de l'intervention du peintre dans les affaires de l'Etat, le roi s'en montra irrité. L'honneur de l'Espagne ne pouvait souffrir qu'un homme de si peu de consistance : hombre de tan pocos obligaciones, eût part aux négociations pendantes avec l'Angleterre.

Bientôt, Rubens se mettait en route pour Madrid. Porteur des pièces diplomatiques restées en sa possession, il ne tardait pas à conquérir les bonnes grâces du souverain, au point d'être comblé d'honneurs comme ne l'avait été aucun artiste depuis le Titien, et, sa mission accomplie, lorsqu'il reprend le chemin des Pays-Bas, c'est pour aller presque d'une traite, au nom personnel de Philippe IV et avec le titre de secrétaire de son conseil privé, porter à Charles Ier des préliminaires de paix.

Ces triomphes-là sont évidemment à mettre au compte du peintre pour le moins autant que du diplomate, et l'on peut dire que s'il remporta cette prodigieuse victoire sur les préjugés de la cour la plus jormaliste de l'Europe, ce fut à la pointe du pinceau.

Rubens laissait en Espagne un nombre considérable d'oeuvres; par malheur, de ce qu'il produisit à Madrid, ce qui a subsisté se réduit à peu de chose. Les nombreux portraits du roi, ceux de la reine et des infants manquent à l'appel et, seule, la grandiose copie de l'Adam et Eve du Titien, que le hasard a ramenée dans le voisinage de l'œuvre originale, montre au Prado une toile positivement peinte en Espagne. Même le Portrait équestre de Philippe II, d'ailleurs médiocre, peut avoir vu le jour à Anvers, attendu que l'exposition de Madrid de 1892, en montrait une copie certainement flamande, que Rubens ne peut avoir faite lui-même.

Pour Y Adam et Eve, Rubens en a puisé le principe dans l'œuvre du Titien, mais on peut dire qu'il en a fait une œuvre nouvelle, une création éblouissante et supérieure à l'original dans son état présent. M. Clément de Ris a donc raison de dire : « Au pied de la lettre, Rubens a trahi Titien, mais si quelqu'un avait à s'en plaindre à coup sûr ce ne serait pas Titien. »

Les conséquences du séjour en Espagne de l'illustre Anversois, en 1628 et 1629, bien que tardives, furent d'une importance que seuls peuvent concevoir ceux qui connaissent le Prado. Les quatre dernières années de la vie du peintre — chose établie par la correspondance du cardinal-infant — furent consacrées presque en entier à l'exécution des commandes de Philippe IV. Leur destination était d'orner le Buen-Retiro et la Torre de la Parada, un pavillon de chasse au Pardo.

Kratkè se

Gazelte des Beaux- Arts.

GERES ET POMONE (Musée du Prado )

Irap, A. Cléraent Paris

Que l'atelier d'Anvers fût devenu une véritable usine, on l'apprend par ce fait qu'en deux années seulement cent douze peintures de grandes dimensions prirent le chemin de Madrid !

Rubens, il va de soi, mit personnellement la main à la pâte, tout en battant le rappel auprès de ses auxiliaires. Et comme les noms de plusieurs ont été conservés, le Prado expose, sous le propre nom de ceux-ci : Van Eyck, J.-P. Gowi, J.-B. Borrekens, Th. van Thulden, J.-B. de Reyn, — l'auteur d'une vaste toile des Noces de Thétis et de Pelée dont l'admirable esquisse par Rubens appartient à M. J.-P. Heseltine, à Londres, — et aussi de quelques autres, un contingent de peintures décoratives dont l'intérêt primordial est d'avoir été inventées par Rubens et exécutées sous sa direction immédiate, comme tant d'autres que les Musées ne se font pas scrupule d'exposer sous le nom même du maître.

Il n'en reste pas moins au contingent personnel de celui-ci d'admirables peintures delà dernière période de sa carrière. Le Jugement de Paris (N° 1590) doit même être envisagé comme son chant du cygne, et l'on sait, par les comptes de la succession, que l'immense tableau de Persée et Andromède, exposé dans le salon d'Isabelle II, est en partie de la main de Jordaens, la mort ayant mis obstacle à son achèvement par Rubens.

L'âge et les infirmités grandissantes, si douloureusement accusées dans ce portrait de Vienne où l'illustre peintre n'est plus que l'ombre de lui-même, n'avaient point abattu l'ardeur du superbe coloriste ni paralysé l'essor de ses facultés créatrices. Nulle trace de déclin ne se lit dans ses œuvres ultimes : l'habileté de sa technique y apparaît intacte et l'on peut dire qu'elle tient du prodige.

Ferdinand d'Autriche avait tenu son frère au courant, presque jour par jour, de la marche des travaux entamés, non sans déplorer leur lenteur. Prévoyait-il que les jours du peintre étaient comptés? On pourrait le croire. Le Jugement de Paris, qu'il renseignait comme un chef-d'œuvre, fut la dernière toile que Philippe IV obtint directement de lui : elle justifiait pleinement l'enthousiasme du jeune cardinal. On lui doit de savoir qu'Hélène Fourment, « la plus belle personne d'Anvers », a posé pour Vénus, et si quelque réserve se mêle à ses éloges, elle procède de l'étalage complaisant des belles formes des habitantes de l'Olympe, chose que Rubens refusa formellement de modifier, se souvenant très probablement que le roi, sur ce chapitre, était moins rigoriste que son frère.

Sachons-lui gré d'avoir fait prévaloir les exigences de l'art sur

le purisme de son pieux critique. Le Jugement de Paris est assurément une des expressions suprêmes de son génie. Loin d'attester aucun affaissement sénile, il se caractérise par une fraîcheur d'opération sans seconde. Rubens y est tout ensemble le plus grand coloriste et le plus exercé des praticiens, et s'il n'a point cherché à rivaliser dans la forme avec le ciseau des statuaires de l'Antiquité, en revanche sa composition, par l'ensemble et le style, est digne d'être comparée à leurs plus beaux bas-reliefs. On ne saurait rien voir de plus délicieux que Paris dans son extase, de plus aimablement engageant que Mercure.

Ainsi donc, par une heureuse rencontre, le Prado nous permet d'étudier en un même sujet le commencement et la fin du grand peintre, l'alpha et l'oméga de sa glorieuse carrière, telle du moins qu'on peut l'embrasser pour le moment.

Observons en passant que le licencié J.-F. Michel se trompe en désignant ce tableau, qu'il n'avait jamais vu, comme étant celui gravé par Lommelin. Ce dernier nous a traduit le tableau actuellement à Londres.

Philippe IV, faute d'avoir vu se réaliser les plans conçus avec l'aide de Rubens pour la décoration de .ses palais, se montra plus avide de posséder une partie des œuvres délaissées par le grand artiste. Ses émissaires eurent la main heureuse et parmi les toiles que, par un droit assez légitime de préemption, put se faire attribuer le roi d'Espagne, figuraient non point celles dont Rubens n'avait pu trouver le placement, mais des pages dont jamais il n'avait voulu se séparer et qui, aujourd'hui même, figurent parmi les trésors du Prado. Il suffira pour légitimer ce titre de mentionner le Portrait de Marie de Médicis et le Jardin d'Amour. On sait, au moins par ouï dire, à quel degré leur splendeur rehausse le salon d'Isabelle.

Ce délicieux portrait de Marie de Médicis supposé avoir été peint à Paris, bien qu'il ait pu l'être fort bien à Anvers ou à Bruxelles, est le plus rare morceau de virtuosité qui soit tombé du pinceau de Rubens. Si, du plus loin, tout y révèle la majesté royale, rien de ce qui fait le charme du portrait féminin n'en est absent. Vêtue de noir, la reine s'enlève presque en silhouette sur une draperie d'un ton d'or, tracée en quelques coups de pinceau, et nulle description ne saurait traduire la richesse de cet accord de trois notes, le noir profond du satin, le merveilleux éclat de la grande fraise en éventail, enfin, le jaune du fond. Les carnations sont incomparables de fraîcheur. Si Marie de Médicis n'est plus jeune, car déjà sa blonde

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