Vie des plus excellents peintres, t. IV, p
2. Histoire des peintres espagnols (traduction française de 1743), n° 179. Le Buen Retiro était la résidence favorite de Philippe IV. D'ailleurs le texte de Félibien suffit à établir que les tableaux dont il s'agit ont été envoyés en Espagne du vivant de Poussin, c'est-à-dire avant 1663, sous le règne de ce même Philippe (V. Ajoutons que, d'après Sandrart, Velazquez aurait acheté à Poussin un tableau de la Peste, pour le compte du roi d'Espagne ; mais (comme l'a remarqué M. Emile Michel), la plupart des acquisitions signalées par l'écrivain allemand ne furent point livrées.
3. Ils ne figurent pas (sauf le Sacrifice de Noé) dans la liste de Maria Graham, (Vie et œucre de Poussin), ni dans celle de l'Abrégé de la vie des plus excellents
Des quatorze restants, trois ont été achetés par ordre de Philippe Va la vente des héritiers de Carlo Maratta, en 1724 : une Scène bachique (n° 2049), un Paysage avec barque et deux personnages (n° 2038) et un autre Paysage avec maisons et trois personnages (n° 2039). Huit viennent aussi de la collection de Saint-Ildefonse, où ils étaient sans doute entrés vers le même temps et par une voie analogue : un Paysage raviné et boisé (n° 2040), David couronné par la Victoire (n° 2041), la Bacchanale, où l'on voit le dieu offrir place dans son char à Ariane et Cupidon (n° 2042), le Parnasse (n° 2043), Jésus apparaissant à la Madeleine (n° 2037), le Paysage avec Diane endormie et guettée par un satyre (n° 2050), lePolyphème (n° 2053), et enfin le Silène ivre (n° 2052), qui sort de la galerie particulière d'Elisabeth Farnèse, seconde femme de Philippe V.
Il semble qu'aucun de ces tableaux n'ait jamais appartenu à la couronne de France, ni à aucun collectionneur de notre pays ' : tous sont venus directement d'Italie, au xvme siècle.
Ainsi tombent donc les vagues légendes qui couraient sur la provenance de ce précieux fonds : il a été créé intentionnellement et graduellement par les princes de la maison de Bourbon et non acquis par l'heureuse fortune des cadeaux ou des alliances.
L'œuvre de Poussin qu'on s'accorde à considérer comme capitale, à Madrid, est le Parnasse. Sur un tertre abrité de grands arbres fatidiques où volètent des Génies, Apollon est assis, nu jusqu'à la ceinture, les jambes'couvertes d'un long manteau qui accentue le caractère de majesté de la figure. Son visage noble et serein rayonne d'une joie divine, ses longs cheveux d'or flottent sur ses épaules. Il tend la coupe d'ambroisie, qui rend immortel, à un poète agenouillé devant lui pour lui faire hommage de ses vers. Placée un peu en
peintres, par M., de l'Académie de Montpellier. Landon, dans son recueil gravé (1804). ne reproduit également que le Sacrifice de Noê.
I. Si l'on en croit Landon. la plupart des tableaux figurant dans cette liste auraient été gravés. Cela est vrai du Jésus avec la Madeleine et du Parnasse, quePesne et Dughet ont reproduits, en Italie, au moment même où Poussin les achevait. Pour trois autres, le Triomphe de David (Cœlemans), le Sacrifice de Noé (Frey) et une Bacchanale (Beauvais), le doute s'impose, car il existe un autre David vainqueur en Angleterre (Galerie Dulwich), trois autres Sacrifice de Noé à Vienne, à Dresde et dans la collection Egerton, et un grand nombre de Bacchanales plus ou moins analogues. Enfin pour le dernier, le Polyphème, le renseignement est faux : les estampes de Garnier et d'Etienne Baudet (celle-ci de 1701) reproduisent le tableau qui se trouve maintenant au Musée de l'Ermitage. Celui de Madrid est une esquisse et n'a jamais été gravé.
arrière, à la tète de ses sœurs, Calliope achève la consécration en déposant sur le front de l'élu la couronne de lauriers. A droite et à gauche se rangent des poètes, parmi lesquels on reconnaît, ici Dante, Pétrarque et Arioste, là Homère, Virgile et Horace. De chaque côté, un Génie leur tend, dans une coupe, l'eau puisée à la fontaine de Castalie, qui est elle-même personnifiée par une nymphe, mollement couchée au premier plan, au-dessus de la source.
Cette simple esquisse donne une idée de ce que les uns peuvent admirer et de ce que les autres peuvent blâmer dans une pareille composition : l'ordonnance en est d'une régularité, d'une symétrie, d'une sagesse qui, pour tendre trop visiblement à un effet d'harmonie, risquent de donner une impression de froideur et d'ennui. Sans vouloir exiger de l'artiste les qualités que ne comporte point son talent, sans lui reprocher un manque de fantaisie et d'originalité qui tient à sa conception même de l'art, il est permis de regretter que Poussin ne se soit pas senti aussi libre devant ce sujet que devant certains autres, la Chasse de Méléagre, par exemple, ou le Pohjphème, qu'il a su créer ou renouveler. Mais si l'arrangement du tableau peut paraître banal, l'exécution désarme toute critique. A cet égard, le Parnasse est peut-être le plus parfait des tableaux de Poussin, supérieur même aux Bergers d'Arcadie et au Triomphe de Flore. Les teintes claires, chaudes, brillantes des nus et des étoffes ne se retrouvent que dans une seule œuvre de Poussin, dans l'Orphée du Musée des Conservateurs, à Rome.
On a pu dire sans exagération que la Nymphe Castalie ressemble, pour l'éclat et le modelé, à un Titien. Ce n'est pourtantpas à cette figure académique qu'iraient mes préférences, mais à la Muse qui occupe le cinquième rang en allant de gauche à droite, celle dont le corps se montre de profil et presque à découvert. Quelle grâce exquise dans cette demi-nudité! Quelle volupté divine, faite de candeur et de génie !
Les autres personnages sont dénués d'intérêt, surtout les poètes, dont la physionomie ne présente aucune particularité significative. La comparaison avec l'École d'Athènes, où Raphaël a su donner à chacun de ses grands hommes une attitude propre et une expression qui le définit, est écrasante pour le maitre français.
Je partage, en somme, la prédilection de M. de Madrazo pour la Chasse de Méléagre à laquelle il a fait les honneurs du salon d'Isabelle. Non que la couleur de ce tableau soit fort séduisante, ni même que le dessin en soit absolument sans reproche, mais la composition se distingue par une qualité bien rare chez Poussin, le mouvement et
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la vie. La troupe de chasseurs descend avec un entrain et une joie de vivre qui font penser à Rubens. Méléagre et Atalante retiennent à peine les chevaux blancs écumants, qui se cabrent entre leurs jambes nerveuses. Les jeunes princes qui les accompagnent ont le visage animé d'hommes qui vont satisfaire le goût du plaisir et le goût de l'action, innés à la race. Tout est héroïque, épique dans cette scène, sans trace de convention ni de poncif. L'imitation même du basrelief antique, qui est dans l'esprit du sujet, n'enlève rien à la réalité, présente et pour ainsi dire immédiate, de la représentation.
Des deux Bacchanales que le Musée de Madrid se vantait naguère de posséder, il en reste une qui ne prête à aucune des critiques soulevées par sa voisine ' : c'est celle où Bacchus reçoit dans son char Ariadne et Cupidon, pendant que la théorie des bacchantes et des satyres se déploie autour d'eux, dansant et jouant de la flûte. L'oeuvre n'a certes pas la valeur des compositions du même genre qui se trouvent à la National Gallery de Londres; mais elle est d'une vivacité charmante que solennise malheureusement un peu trop la couleur assombrie de la peinture. Souvent l'aspect sévère des tableaux de Poussin tient à leur tonalité : écartez le nuage qui les recouvre, et cherchez l'expression dans le dessin; vous verrez aussitôt l'action s'animer ou sourire.
Vient ensuite une série de petits sujets qui, je dois le confesser, ne me touchent que médiocrement: un Triomphe de David, où le jeune héros apparaît un peu trop herculéen à mon gré (on lui voudrait plus de mérite à vaincre Goliath), mais où la Victoire qui le couronne montre un beau corps souple et ferme, bien dans le goût de l'Ecole romaine de ce temps ; un Jésus apparaissant à la Madeleine, composition classique dans laquelle les draperies de la sainte accaparent abusivement l'attention ; un Sacrifice de Noé dont quelques parties sont fort belles, par exemple le groupe des enfants du patriarche, réfugiés derrière lui et émus d'une pieuse frayeur en présence du Dieu vivant qui apparaît dans la nue; une Sainte Cécile chantant les louanges du Seigneur, où le peintre n'a pas su éviter la banalité qui était à craindre dans un sujet tant de fois traité; un Combat de gladiateurs qui n'est qu'une réunion d'académies consciencieusement étudiées et correctement rendues ; enfin deux scènes d'orgie à la manière antique, qui ne méritent point le dédain où MM. Viardotet Clément de Ris les
1. Celle-ci est attribuée par Clément de Ris à Dulin. (Musée de Madrid, p. 132.)
ont reléguées : la première, la Escena baquica, présente une bacchante un peu massive, un peu masculine de formes, mais d'une belle teinte ambrée qui s'enlève vigoureusement sur la riche verdure du paysage de fond ; l'autre, un Silène ivre, dont la carnation sanguine rappelle les procédés des flamands.
J'ai hâte d'en venir aux paysages : le Musée de Madrid en compte neuf dont le moindre a son intérêt. Le plus beau de tous, le plus grandiose, malgré l'étroitesse du cadre, est le Polyphème. Ce n'est, assure-t-on, que l'esquisse du tableau renfermé dans la galerie de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg: peu importe, cette esquisse est un chef-d'œuvre dont l'impression efface celle des peintures les plus achevées et les mieux consacrées.
Imaginez une vaste prairie, coupée en avant par un ruisseau et bornée au fond par deux hautes montagnes. Sur la cime escarpée de la dernière, un profil gigantesque se découpe sur le ciel clair, à demi confondu avec le roc qu'il couronne, un profil humain pourtant, de lourdes épaules roulant sur une poitrine affaissée, une tète énorme courbée sur un tronc d'arbre taillé en manière de flûte. « Baignée dans les lumières supérieures, dit Charles Blanc, cette colossale figure produit l'effet d'un mirage immense .. »
En bas, dans la plaine, des laboureurs vaquent à leur besogne journalière, des bœufs regagnent le pâturage, et, tout au bord de l'eau, de rieuses jeunes filles — parmi lesquelles on devine Galathée — se baignent sous les regards indiscrets des faunes et des bergers auxquels Acis s'est sûrement mêlé.
Est-ce l'effet de la légende, et le peintre bénéficie-t-il ici de toutes les rêveries poétiques évoquées par le sujet? Je ne sais, mais il y a quelque chose d'émouvant, de poignant même dans le contraste de cette douleur et de cette joie. On se sent pris de pitié pour le Cyclope, — de terreur aussi en songeant au prochain réveil de sa jalousie.
Considéré du seul point de vue de la peinture, Polyphème doit être mis à part, dans l'œuvre de Poussin: l'antithèse fondamentale où se résume l'idée du tableau, les oppositions d'ombre et de clarté qui sont si peu dans la manière du maitre, le sentiment de disproportion et de souffrance manifesté aux yeux, tout cela donne à la scène un caractère tragique, — je suis même tenté de dire « romantique », car ce seul mot rend bien ma pensée, — digne de l'imagination d'un Delacroix ou d'un Victor Hugo.
Une Diane surprise en son sommeil par un satyre forme un pendant gracieux au Polyphème, mais perd tout intérêt à ce rapprochement.
Les autres paysages sont tous beaux et à peu près de la même façon; il est aussi difficile de les décrire que de les différencier. Ici c'est un Saint Jérôme en oraison, au milieu d'une campagne boisée ; plus loin, dans un désert, c'est un Anachorète à la voix duquel les animaux s'arrêtent attentifs ; puis des Ruines architecturales opposant la fragilité des oeuvres humaines à l'éternité de la nature; des plaines coupées par un fleuve où passent des barques; des personnages assis près d'un ruisseau : toutes choses qui ne valent que par l'exécution et le sentiment, et dont aucune analyse ne saurait remplacer la vue.
Derrière Poussin vient se placer le beau-frère qui, non content de l'imiter, en vint à lui emprunter son nom, Gaspar Dughet dit «. Guaspre Poussin »'. Le Museo-Real a de lui cinq toiles, provenant toutes de Philippe V, dont quelques-unes sont à peine inférieures aux paysages que nous venons de noter. Deux surtout sont dignes de remarque : un Ouragan (n° 152), et une Madeleine adorant la croix (n° 153), dont Poussin passe pour avoir peint les personnages. Ceux-ci sont trop petits pour que l'art du maître s'y affirme avec éclat.
Claude Lorrain partage avec Poussin les honneurs de la galerie française de Madrid. Dix tableaux de lui sont réunis ici, tous d'une authenticité indiscutable et d'un mérite reconnu.
L'origine en est facile à établir. D'après Palomino Velasco, « Claude a fait huit tableaux pour le roi d'Espagne (Philippe IV), sur des sujets tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament, et renfermés dans des paysages.» Il est vrai que le Librodi Verità ne porte que cinq indications dans ce sens2 : « fatto per il Re di Spagna » (n0s 32, 47, 48, 49, 50), et que l'artiste pourrait bien s'en être tenu là dans l'exécution des commandes, pour la raison que rapporte Baldinucci : « Tandis qu'il travaillait à une de ces compositions, il apprit qu'elle avait été déjà vendue comme de lui par des contrefacteurs. » Mais le détail n'a pas grande importance, car il est certain que sept au moins des dix toiles du Prado viennent de Philippe IV.
1. Le catalogue de Madrid rejette Gaspar Dughet dans l'École italienne. (V. p. 40, n00 151-155.)
2. Archives de l'Art français. Documents (T. I, p. 4-40), article de M. Léon de Laborde sur lu Libro di Verità.
Comme on sait que deux autres sortent de la collection de Philippe V, le doute ne peut plus porter que sur une seule, la Tentation de saint Antoine. Or celle-ci semble, par ses dimensions, former pendant avec la Madeleine en prière, ce qui compléterait le chiffre de huit acquisitions énoncé par Velasco à l'actif de Philippe IV.
On s'accorde à ranger ces dix tableaux par séries, mais l'ordre varie d'un critique à l'autre. La classification la plus naturelle est celle de Charles Blanc : une première catégorie de trois, comprenant les plus grands cadres qu'on puisse trouver dans l'œuvre de Claude : la Madeleine, l'Ermite en prière et la Tentation de saint Antoine; une seconde, de quatre pendants, encore d'assez grande dimension : Moise sauvé des eaux, les Funérailles de sainte Sabine, l'Embarquement de sainte Paule la Romaine, Tobie et l'Ange; une troisième, formée de deux petits paysages en pendants, un Effet du malin et un Effet du soir; enfin un tout petit Paysage orné de figures et d'animaux, qui parait isolé.
Dans cette belle collection, il n'est pas une pièce qui ne doive retenir l'attention ; mais puisqu'il faut choisir et justifier le choix, nous nous arrêterons d'abord devant V Embarquement de sainte Paule'. C'est un effet de soleil levant sur l'horizon sans bornes d'une mer immobile. En avant est un port bordé de palais magnifiques où reposent de hautes galères prêtes pour le départ. L'incendie céleste qui illumine le fond de la toile s'amortit de brume en approchant de terre, et vient se briser en facettes dorées sur les lames frissonnantes qu'emprisonnent les quais.
Ne parlons point des figures, qu'on dit être de Jacques Courtois, le Bourguignon ; le principal, le seul personnage des tableaux du Lorrain n'est-il pas toujours le soleil? Nulle part le soleil ne donne aussi bien la mesure de sa puissance et de sa beauté que lorsqu'il se mire dans la mer ; et c'est pourquoi l'on trouve tant « d'embarquements » et de « débarquements » dans l'œuvre de Claude. Ce n'est pas que la terre n'ait des attraits pour lui, et qu'il ne sache y faire ruisseler la lumière dont l'irradiation l'obsède. Tobie et l'ange est un effet de couchant dans la campagne, où la richesse de la couleur, la transparence chaude et harmonieuse des tons ne laisse rien à regretter. Le Tigre glisse, lentement, entre de grands arbres, dorés encore à leurs cimes et déjà ombrés à leurs pieds; une buée de pourpre et d'or s'élève
1. 11 esl curieux de constater que M. Clément de Ris, ayant mal lu le livret, a cru à l'embarquement de saint Paul, et distingué « l'apotre des Gentils » dans la barque qui le conduit au vaisseau.
du fleuve qui va se perdre au loin, derrière une arche immense, à travers laquelle l'astre-roi lance ses dernières braises. Au fond, sur une colline dressée en promontoire, une ville avec des temples s'esquisse dans l'air épaissi du soir, comme une image de rêve.
Encore un lever de soleil dans le Moïse sauvé des eaux, et un coucher dans Y Ensevelissement de sainte Sabine. Le premier sujet sert de prétexte à l'artiste pour étaler un large fleuve, coupé d'une cascade, sous le rayonnement d'une matinée triomphante; le second, pour évoquer dans la vapeur magique du crépuscule une sorte de panorama de la Rome antique, les édifices de la Via Sacra, les colonnes brisées du Forum, et, au dernier plan, le Colisée. Tout rappelle le chefd'œuvre que possède notre Louvre, le Campo Vaccino, et le tableau de Madrid ne souffre pas trop de cette dangereuse comparaison.
Le paysage avecla Madeleine agenouillée devant une croix, dans une solitude parée de toutes les beautés de la nature, a excité de vifs enthousiasmes ; je crains qu'il n'y ait un peu de «littérature » dans cette admiration, et que le souci du sujet n'y entre pour quelque chose. L'effet de matinée y parait moins heureux que dans les précédents ; la couleur du premier plan est lourde et opaque ; elle forme un contraste mal expliqué avec la clarté de la perspective aérienne.
L'autre désert où prie un saint Anachorète est hérissé et accidenté comme les fonds des quattrocentistes de l'école d'Ombrie.,
Deux toiles moyennes (n05 1994, 1994 bis), de sujet indéfinissable,
— des collines, des ruisseaux et des bergers, — n'ont guère d'intérêt que par les nuances de lumière ascendante ou déclinante qu'elles mettent en œuvre: de même le petit cadre où, à travers une campagne ionchée de ruines, court un torrent chevauché par un vieux pont.
Et tout en recherchant les mêmes effets par les mêmes moyens, Claude ne se répète jamais. A cet égard, il est supérieur encore à Poussin qui, plus soucieux de variété, n'évite pas toujours la monotonie.
Enfin, un dernier tableau, que je ne vois cité par personne, m'a touché de façon singulière : c'est une Tentation de saint Antoine abbé, où l'ordinaire drame de l'épreuve se déploie sous un effet de lune qui en accentue curieusement la poésie et l'étrangeté. Je ne crois pas qu'il y ait. dans tout l'œuvre du peintre, si radieux et serein, une impression analogue, voisine de l'angoisse et de l'horreur.
Dans le sillage du Lorrain, — comme le Guaspre après Poussin,
— se place Jacques Courtois, le Borgognone, dont on trouve ici deux Batailles d'un beau style et d'une furia bien caractéristique.
Il suffît sans doute de nommer Dorigny et Nocret, médiocres
i' OUTRAIT DE LÛDIS XIV, PAR RIGA CD.
(Musée du Prado,)
peintres médiocrement représentés, et de signaler au passage la longue série des portraits anonymes, relégués dans les corridors et l'escalier du palais, parmi lesquels certains pourraient être attribués aux meilleurs artistes du grand règne. Ce n'est que justice de rendre ici hommage à la direction madrilène très sobre d'affirmations et disposée à profiter des observations critiques qu'on lui adresse.
L'école du xvn" siècle se clôt par Mignard et Rigaud, qui représentent la transition au siècle suivant, moins encore par les dates que par le caractère de leurs oeuvres. Du premier, le Musée du Prado réunit cinq toiles, dont nous avons déjà indiqué la provenance. Le Jeune //rince de la maison de France, qui porte un sceptre fleurdelisé, parait être le Grand Dauphin, dont Philippe V aura voulu emporter l'image, lorsqu'il quitta la France. Un seul des portraits de Marie-Thérèse offre quelque intérêt : la reine y apparaît travestie pour quelque ballet; mais elle tient à montrer que l'amour du plaisir ne lui fait pas oublier ses devoirs maternels, car elle porte son fils sur le bras gauche, en même temps que sa main droite agite un masque.
Philippe V poussait l'éclectisme assez loin dans son amour des portraits de fa ru ille : nous devons à cette liberté d'esprit une délicieuse figure de Mll(î de Fontanges, en robe éclatante, assise dans un jardin où elle ressemble à une grande fleur nouvellement éclose.
Enfin, nous trouvons là le Saint Jean-Baptiste commandé par Monsieur en 1688, et qui excita tant d'enthousiasme en Espagne '. A vrai dire, c'est le morceau de Mignard qui nous plait le moins ; l'exécution même porte quelques traces de sénilité. L'âge, le costume, la pose du saint sont presque les mêmes que dans le tableau de Raphaël à la Tribune de Florence; mais le visage rond et poupin manque d'expression, les cheveux bouclés sentent plus la cour que le désert.
Le Louis XIV de 1701, peint par Rigaud, en habit de guerre, avec l'ordre du Saint-Esprit, est un des plus beaux portraits du roi, vieilli, mais toujours noble et majestueux. Il termine clignement la galerie de l'Ecole française du xvne siècle, qui, tout bien considéré, fait assez grande figure à Madrid, même à côté de sa triomphante rivale, l'Ecole espagnole du même temps.
1. On le plaça aussitôt à l'Escurial, prés îles chefs-d'œuvre des plus grands maîtres. (Monville, Vie de Mignard, p. 448.)
Velasquez pinx
H Cuerard se.