‹ Les Musées de MadridChapitre 39 sur 49 · Gazelle des Beaux-Ails. t. XI, I" mai 1894, p · texte numérisé non relu

Gazelle des Beaux-Ails. t. XI, I" mai 1894, p

L'AUMERIA DE MADRID.

Ce harnois'est complètement articulé en écrevisse ; c'est un halecret, une anime; seuls, les avant-bras sont tout d'une pièce. Les grèves, sans molletières, se complètent par une pièce fixée à la

HEAUME DE CHAMP Cl- OS D'UNE ARMURE DE CHARLES-QUINT, PAR COt.MAN d'aUGSBOURG.

botte dans la face interne de la jambe '. La défense du ventre,

1. Cette pratique de défendre la botte par des adjonctions de mailles et de petites plates est démontrée par la paire de bottes de guerre ayant appartenu à l'empereur Charles-Quint et que l'on conserve précieusement à l'Armeria. Elles sont de mouton roux, légèrement tailladées et piquées, munies de place en place de bandes longitudinales de fines mailles. Ces bottes sont figurées dans l'inventaire de Charles-Quint, avec d'autres chaussures qui n'existent plus.

formée par une braconnière à deux lames et des tassettes à cinq lames, se complète par une braguette. Toutes les pièces, d'acier noirci au feu, sont décorées de motifs repoussés en moyen reliet suivant des bandes accompagnées d'autres rubans formés par des ornements feuilles incrustés d'or. Les cubitières et les genouillères sont chargées de figures à l'antique et de mufles de lions entourés de cuirs enroulés comme ceux des typographes vénitiens. Des petits personnages et des mascarons se succèdent sur les bandes repoussées. Le collier de la Toison d'or se détache en relief sur le haut du plastron et de la dossière (A. 239).

Le casque est une bourguignote à petites joues imbriquées; toute sa surface est chargée de figurines repoussées se jouant parmi des entrelacs ressortant incrustés d'or sur les champs noirs. Son parti décoratif général est celui des bas-reliefs longitudinaux de l'armure, d'où sont exclues les fleurettes d'or incrustées qui leur servent de bordure sur toutes les autres pièces. La rondache (A. 241), d'une aussi belle exécution, parait ne pas avoir été terminée; elle n'a pas le poli onctueux qui caractérise toutes les parties de cette panoplie. Les mêmes principes qui ont régi l'ornementation du casque se retrouvent en elle, exagérés encore, et l'on peut reprocher à l'un comme à l'autre la profusion d'ornements et de figures qui ne laissent aucun repos ménagé et qui papillottent. Chacun, des quatre médaillons du champ figure un roi triomphant, trahie ou porté par des hommes, des chevaux, des lions. L'umbo, légèrement relevé en pointe mousse, montre, autour de sa rosace, l'inscription gravée sur un anneau d'or incrusté : desiderio colman cays. may. harnaschmacher

AVSGEMACHT IN AVGVSTA DEN 15 APRILIS IM 1552 IAR.

On remarquera les différences grandes que présentent le bouclier et la bourguignote avec le reste de l'armure. Celle-ci devait avoir une autre coiffure, un armet, sans doute, ou une bourguignote à masque, dans le genre de celle d'Henri II au Musée d'Artillerie de Paris.

Philippe II parait avoir honoré de sa particulière confiance l'armurier bavarois Wolf de Landshut; il lui commanda plusieurs armures. Telles sont celle (A. 231) d'homme et de cheval ornée de bandes gravées, et celle (A. 243 à 261) qui ne recouvre pas moins de cinq mannequins et compte encore six selles d'armes et six demichanfreins. Le cheval sur lequel est monté le harnois de gendarme est revêtu de belles bardes exécutées par un autre armurier allemand, le nurembergeois Lochner; l'ensemble forme cette superbe statue équestre qui figura à l'Exposition historique européenne de Madrid,

L'ARMIilllA DE MADRID.

en 1892. Ce harnois royal est d'acier au clair, rehaussé de larges bandes gravées et dorées où courent des rubans sinueux noircis se détachant sur l'or des fonds. L'Armeria possède deux échantillons d'acier ainsi gravé et doré que le plattner bavarois envoya au roi d'Espagne afin qu'il pût choisir le motif décoratif à sa convenance. Sur l'un de ces modèles, le ruban court noir sur le fond gravé et doré, sur l'autre le ruban est doré et brille sur le champ noirci. Par

t O K D A C H E , PAU FRACEXBRYIS LE VIEUX ( 1 5 i 3

une disposition fréquente dans la décoration orientale, les deux motifs rentrant l'un dans l'autre forment sujet ou fond, suivant la coloration qu'on leur donne. Les demi-chanfreins portent un grand écusson mobile, doré et peint aux armes d'Espagne, Bourgogne, Brabant, avec Angleterre en abîme. Cette armure date donc de 1554 à 1555, car Wolf ne commença à travailler pour Philippe II qu'à partir de 1550, et c'est seulement en 1554 que le roi épousa Marie Tudor. Mais, dès 1552, Wolf avait livré à Philippe une armure bien

plus complète (A. 264) avec tout le harnois du cheval, chanfrein et demi-chanfrein, selles d'armes. Toutes les pièces sont décorées de larges rubans gravés et dorés, qui s'entrecroisent en formant des losanges sur les bardes du cheval, ou courent et se déroulent en bandes où la croix de Saint-André alterne avec le silex étincelant pris entre les briquets de la Toison d'or. Comme pour le harnois précédent, le bavarois envoya au roi des morceaux d'acier gravés et dorés que l'Armeria possède encore. De Wolf de Landshut estaussi une petite armure (A. 275) ayant appartenu à don Carlos, fils de Philippe. Elle dut être exécutée en même temps que le harnois paternel (A. 264); car elle présente tout comme lui les rubans gravés et dorés avec les mêmes dessins et des dispositions identiques. Elle est faite pour un enfant de douze ou treize ans, et présente comme particularité individuelle une frappante asymétrie des épaules. La droite, voûtée et saillante, était bien un des caractères physiques de l'infant.

Un armurier allemand de grande valeur employé par Philippe II fut Frauenbryis, dont l'Armeria possède une belle rondache composée et exécutée suivant les principes sains et solides de Lorentz Colman. Sur le champ bombé de l'acier maté représentant la mer et le ciel, où sont gravés des nuages et le soleil levant, se dresse une figure repoussée vigoureusement. C'est une femme nue qui rame courageusement contre le vent debout, qui a déchiré la voile de son esquif. Sur cette nef, l'inscription : caro. La femme appuie son genou droit sur un coffre où se lit : gratia dei ; son aviron porte sur sa palette le mot forteca. A l'avant sont un livre ouvert et un bouclier dressé avec une croix avec le mot : fides. La barque, la croix, la chevelure et la draperie de la femme sont dorées, comme la bordure couverte d'ornements gravés. Cette rondache, datée de 1543, est une excellente production de l'art allemand, dans lequel Frauenbryis le Vieux tient une des meilleures places. Il fut un de ceux qui surent garder la tradition de la puissance des plaltner de Maximilien et de Philippe le Beau, sans tomber dans la minutie d'exécution et la pauvreté de composition où aboutirent les principaux armuriers de la seconde moitié du xvie siècle.

Il est certain que l'allemand Peffenhauser, pour avoir vécu à cette mauvaise époque, ne se laissa pas aller non plus vers ces excès de décoration que la mode semblait approuver et qui tendaient à faire des armures des pièces d'orfèvrerie plus chargées de motifs que des drageoirs. L'armure noire qu'il exécuta en 1570 pour don Sébastien Itr, roi de Portugal, est, après celle de Philippe II par Desiderius

Colman, la plus belle des armures de parement que possède l'Armeria. C'est un harnois complet auquel il ne manque que les solerets qui ne se portaient plus guère; tout d'acier noirci, il est orné de séries de figures héroïques et de mascarons repoussés en relief, et présente cette particularité que toutes les tètes des boutons de rivure sont dorées et chargées de gravures représentant les armes de Portugal, les croix de Portugal, les sphères armillaires. Sur la

K éÉÊÊ,

A R M E T DE I' H I L I I' [' E 11, PAR ffûLF DE L A N D S H U T .

seconde lame de la braconnière se voient d'un côté, à droite, le lion de Léon, à gauche, l'aigle à deux tètes de la Maison d'Autriche.

Sébastien, qui fut tué au Maroc en 1578, était fils de Jeanne d'Autriche, fillede Charles-Quint, et, comme tel, neveu de Philipell. Après la mort de son fils, Jeanne d'Autriche se retira à Madrid, où elle fonda un couvent de Carmélites déchaussées royales ; il est probable qu'elle donna l'armure de son fils à son frère Philippe II. C'est sur ces raisons que le comte de Valencia attribue le harnois à

Sébastien Ier, alors que jadis on le considérait comme ayant été donné au prince Emanuel de Portugal par Philippe II; chose impossible, car ce dernier n'était pas né lors de la mort de don Emanuel. Il trouve d'autres raisons encore dans les motifs du casque, où se mêlent, dans des combats héroïques, des éléphants et autres animaux des Indes, pays où les Portugais faisaient leurs conquêtes.

Cette belle armure est d'une excellente facture. Les reliefs sont hardis et forts, bien disposés suivant des bandes longitudinales. Seules, les épaulières, cubitières et genouillères sont complètement couvertes de personnages et d'ornements. Les trois bandes chargeant le plastron et la dossière portent d'assez grandes figures ; sur la poitrine se remarque un Jupiter lançant la foudre. Le dessin que nous donnons a été exécuté d'après la seule photographie que l'on possède de ce harnois, qui est représenté très mal monté et qui parait trop court. Aujourd'hui, magnifiquement ajustée sur une statue de belle allure richement habillée de velours et de soie de couleur sombre, l'armure de don Sébastien tient dignement sa place auprès de l'armure noir et or de Philippe II.

On ne sait pas le nom de l'armurier allemand, auteur d'une assez belle armure ayant appartenu à Alexandre Farnèse (A. 296) et qui est fort incomplète1. C'est un harnois de gendarme, très simple, dont toutes les pièces sont bordées d'un listel gravé, avec quelques ornements sur les épaulières. L'armet à bandes gravées est du type dit à gorge, et son profil est superbe. La rondelle de lance (I, 45) porte l'inscription: prinsipe de parma en trois cartouches séparés par des bandes gravées qui rejoignent la bordure pareillement ornée.

1. Trompé par le récit d'un observateur inexpérimenté, j'ai, dans un de mes derniers articles, ici même (1er 0ct. 1893, p. 287), attribué à Alexandre Farnèse la petite salade gravée et peinte du Musée d'Artillerie. C'est une erreur : le harnois auquel elle se rapporte, et qui est bien au Musée de Vienne, a appartenu à Nicolas Christophe de Radziwil, duc d'Olyka, et il date de 1575 environ. Cf. Wendelin Bœheim, Choix des photographies les plus remarquables du Musée de Vienne, 1894. Bien que les armures peintes ne fussent pas d'un usage habituel, on en trouve cependant des exemples. Ainsi lors du siège de Malte par les Turcs, le 21 mai 1565 au matin, le Grand Maître Jean de la Valette Parisot dirige les opérations d'une sortie. Il se tient à la porte du Bourg « armé d'un conselet blanc et rouge. » — La salade de Radziwil est peinte avec une sorte d'émail à froid déposé dans les creux de la gravure. C'est une composition rappelant les mélanges de couleurs préparées il la tempera, où le blanc d'oeuf et une colle spéciale représentaient l'excipient.

Page 1