LES MAITRES ITALIENS
Parmi ceux-ci, les plus illustres furent assurément les Negroli de Milan. Mais, en dehors des armuriers lombards, des artistes de toutes les régions, de toutes les villes d'Italie, semblent avoir tenu à honneur de collaborer aux harnois de parement de l'empereur. Léonard de Vinci, Titien, d'autres moins célèbres, dessinèrent, composèrent des casques et des rondaches, et tous les orfèvres paraissent avoir appliqué leur art à enrichir les armures souveraines. C'était d'ailleurs parmi ces derniers que se recrutaient les artistes : peintres, sculpteurs, architectes faisaient tous leur apprentissage, leurs premières études dans une boutique d'orfèvrerie. Les techniques complexes de cet art concouraient d'autant à développer l'adresse d'exécution dont, au contraire de ce qui se passe aujourd'hui, les maîtres s'enorgueillissaient volontiers. La carrière d'artiste comportait une universalité de connaissances et d'aptitudes que l'on ne pratique plus guère maintenant. Un des plus étonnants parmi ces Italiens de talent fut Bartolomeo Campi, dont le regretté Angelico Angelucci nous a laissé l'histoire. L'Armeria possède de lui une belle armure complète, exécutée dans le genre dit à l'antique, en 1546, pour l'empereur Charles-Quint. Bartolomeo Campi fut surtout connu comme orfèvre ; mais son atelier de Pesaro, où il travaillait pour les ducs d'Urbin, lui parut un jour trop peu vaste au gré de son incroyable activité. Sans doute, les lauriers de Michel-Ange, défenseur de San Miniato, l'empèchaient-ils de dormir. Il prit du service dans les armées de Philippe II, accompagna le duc d'Albe en Flandre, et fut tué au siège de Harlem dont il dirigeait les travaux comme ingénieur en chef. Certes, maitre Bartolomeo Campi surpasse en gloire militaire Benvenuto Cellini ; car il a fait la guerre plus que lerodomont Florentin,, et en outre il a signé une magnifique armure, chose que n'a jamais faite Cellini, bien que l'on s'obstine encore, malgré le travail magistral de Pion, dont l'archéologie pleure
la perte récente, à lui attribuer toutes les pièces d'armes ornées un peu ronflantes, quels que soient leur style et leur époque.
L'armure exécutée par Bartolomeo Campi est battue dans un acier mince, comme il convient pour un harnois de parade, imitant le costume d'un imperator romain, conçu dans le genre grécohéroïque, cher à tous les maîtres du xvie siècle. Sur le fond uniformément noirci se relèvent des ornements repoussés, fortement dorés. La cuirasse reproduit les divisions du torse, et tous les plans musculaires sont largement, mais sagement modelés. Sur le ventre, où quelques lames articulées avec science assurent la flexion, court l'inscription suivante :
BARTHOLOMEVS. CAMPI. AVRIFEX. TOTIVS. OPERIS. ARTIFEX QVOD. ANNO. INTEGRO. INDIGEBAT. PRINCIPIS. SVI. NVTVI. GBTEMPERANS. GEMINATO. MENSE. PERFECIT.
Elle est intéressante à tous égards, car elle nous montre que l'artiste a exécuté lui-même toutes les parties de son oeuvre, qu'il en a forgé les pièces, relevé les saillies, établi les ajustages, disposé les ornements, incrusté les feuillages, doré les rinceaux. A cette besogne qui aurait demandé une année il n'a consacré que deux mois, et c'était une .oeuvre de commande. Non content de signer son nom en toutes lettres sur le corps de cuirasse, il a répété, sur les épaulières, ses initiales B. C. F, c'est à dire BARTHOLOMEVS. GAMPI. FECIT. Deux C entrelacés, surmontés d'une couronne, indiquent la royale destination de l'armure. Par les gueules ouvertes des tètes de lions armant les épaules sortent des retombées de lambrequins protégeant les arrière-bras. Et par un judicieux balancement de la composition, dont l'unité de plan est parfaitement observée, les lambrequins de la cuirasse débutent par des médaillons en têtes de lions, et ces mufles se retrouvent sur les cothurnes. Toutes ces têtes de bêtes sont dorées, comme la couronne de laurier qui ceint le timbre du casque, bourguignote à l'antique, incrustée d'or.
Caremolo Mondrone était contemporain de Campi, mais il travaillait pour le marquis de Mantoue, qui lui fit exécuter une belle armure destinée à l'empereur. De celle-ci il ne reste plus qu'un corps, un armet et une curieuse grève ajourée, façonnée en bandes découpées en feuilles de houblon. L'acier, jadis noirci, se rehausse de torsades dorées, qui figurent des épis formant bordures en relief. Par endroits, un fin travail d'incrustation déroule des cordons autour des épaulières, sur la crête de l'armet, aux canons d'avant-bras, et ces tauchies d'or
ARMURE DU ROI DE PORTUGAL SÉGASTiEK 1".
Par l'Allemand Peflenhauser, vers 1570.
sont exécutées à la mode orientale, rappelant l'art arabe ou persan, avec une extraordinaire délicatesse. C'est sans doute là ce fameux travail à la turque, dont parle Benvenuto Cellini et qu'il dit avoir appliqué à de petits poignards, seules armes dont il revendique la paternité.
Le savant A. Bertolotti, archiviste de Mantoue, a, dans son excellent travail sur les petits maitres italiens au service du marquis de Gonzague, paru à Milan il y a peu d'années, donné des renseignements intéressants sur cette armure, que Caremolo Mondrone apporta lui-même à l'empereur. L'inventaire illustré, auquel il faut toujours se reporter, nous montre combien de pièces manquent à ce harnois incomplet aujourd'hui, mais qui possédait, jadis, outre deux paires de jambes avec les solerets, trois bourguignotes très ornées, dont une d'un modèle rare à masque grillagé.
C'est en 1539 que les Negroli exécutèrent pour l'empereur l'armure complète repoussée (A. 139 à A. 145), qui est une des plus belles qui soient sorties de leurs mains. Façonnée en queue d'écrevisse, en anime, c'est-à-dire par bandes d'acier imbriquées pour favoriser la flexion, elle est complète et habille deux mannequins, tout en comportant de nombreuses pièces de renfort. Les cuissots sont articulés et peuvent boucler leurs genouillères sur des bottes ou les fixer sur des grèves, tandis que les doublures et les renforts permettent de faire du corps léger de cuirasse un harnois de gendarme. Toutes ces plates sont bordées de fins cordons noircis où courent de délicats ornements incrustés d'or. La technique de cette tauchie, le parti décoratif général de l'armure rappellent l'Armure aux lions de Paris, d'autant que les cubitières portent de beaux mascarons d'un style puissant et large, les crânes formant la partie saillante où se loge la pointe du coude. Ces ornements sont traités en haut-relief, comme les riches rinceaux qui se détachent sur les épaulières. Le casque est une bourguignote dont le timbre se modèle en un mascaron répondant à ceux des cubitières, entouré de rinceaux feuillus et de mufles de bètes. Le masque, habilement articulé, est orné de bandes d'incrustations d'or. Sur le haut du plastron une Madone dorée est rapportée, rivée, sur un fond de médaillon ovale, ménagé à l'eau-forte. Les ajustages de cette armure, la seule complète que l'Arraeria possède des Negroli, sont très beaux et bien audessus des pièces similaires exécutées par les batteurs de plates italiens. Ceux-ci ne se piquaient pas d'une parfaite régularité dans leurs assemblages, et ils étaient loin de posséder à cet égard l'exactitude et la technique de forge des Allemands. C'est sans doute pour
L'ARMIiRIA DE MADRID.
cela que Charles-Quint ne semble pas avoir commandé aux illustres Milanais des harnois complets pouvant servir à la guerre ; il aimait mieux demander ceux-ci aux Allemands, à son préféré Colman, et attendait des Negroli des armes de parade, tels que casques à Tantique et boucliers de parement.
Voici une de ces bourguignotes célèbres entre toutes, encore