PORTRAIT DE LA FILLE DU TINTORET, PAR LE MAITRE
tien, de la plus fière tournure et qui a longtemps passé pour être du Titien lui-même; citons enfin un Orphée du Padovanino (1590-1650), moins bon dessinateur que coloriste et paysagiste agréable, et de son élève, Pietro délia Vecchia (1605-1678), un sujet bizarre, traité en réaliste : Denys, tyran de Syracuse, maître d'école à Corinthe.
On ne rencontre pas, sans la noter, une peinture de Michieli Par-
rasio qui fut l'ami et l'élève du Titien et plus tard de Veronèse; son Christ mort adoré par saint Pie V, mériterait d'ailleurs d'être signalé même à un autre titre que la rareté : il porte la signature 0. Parrhasi, c'est-à-dire Opus Parrhasi.
On ne saurait s'astreindre à passer méthodiquement la revue des trente-cinq toiles qui portent au Musée du Prado la signature de Jacopo Bassano (1510-1592) ou celles de ses fils Francesco et Leandro. Une telle analyse serait fastidieuse et nous ne rencontrerions point d'ailleurs parmi leurs ouvrages d'un dessin appuyé et lourd, et, à notre avis, si monotones dans leur coloris intense, heurté, parfois brutal, rien qui dépasse en originalité ou en intérêt d'art ce que l'on peut voir ailleurs; nous ne ferons d'exception que pour le Christ chassant les vendeurs du Temple, page tout à fait supérieure du vieux Bassan, une Cène de Francesco, et de Leandro une Vue de Venise, où l'on voit le Doge, entouré du Sénat, allant s'embarquer sur le Bucentaure.
Les peintures de Jacopo Robusti, dit le Tintoret (1512-1594) paraissent avoir joui auprès de Philippe 11 d'une faveur que plus tard Velazquez, leur enthousiaste admirateur, fit également partager à Philippe IV. Ceci explique la richesse des collections royales en ouvrages du rival du Titien. Indépendamment en effet des trentetrois tableaux catalogués au Musée du Prado, l'Escurial en a conservé huit, et non des moins importants, parmi lesquels figurent le Lavement des pieds, composition de 19 pieds castillans de largeur sur un peu plus de 7 pieds de hauteur, achetée 250 livres sterling à la vente de Charles Ier en même temps que l'Évanouissement d'Esther, toile payée 100 livres à la même vente et qui est également à l'Escurial. A l'aide de cet ensemble d'ouvrages, il est possible d'apprécier la vigueur d'invention de ce grand et fécond artiste.
L'esquisse d'une audace et d'une fougue étonnantes intitulée le Paradis, acquise par Velazquez lors de son second voyage en Italie, présente, à quelques détails près, la même composition que le Paradis du Musée du Louvre; toutefois, l'esquisse du Prado est moins confuse que cette dernière ; elles sont pareilles en dimensions. On sait que c'est là le premier jet, l'ébauche de l'immense toile mesurant 74 pieds en largeur sur 30 de hauteur qui décore, à Venise, la salle du Grand Conseil au palais ducal. Une lettre écrite par l'ambassadeur de Venise, à Madrid, Hieronimo Lippomano, et datée de l'année 1587, contient un détail intéressant au sujet de la date d'exécution du Paradis : l'ambassadeur annonce en effet à son frère que le Tintoret
travaille à cette composition et qu'il la destine au roi d'Espagne Philippe II.
Le Tintoret avait donc soixante-quinze ans lorsqu'il entreprenait
VtKDS ET ADONIS, PAR PAUL VERONLSE.
cette immense peinture, où se déroule un nombre infini de chérubins, d'anges, de patriarches, de prophètes, d'apôtres, de martyrs, de vierges, de bienheureux, toute la hiérarchie céleste en un mot, adorant la Sainte Trinité et jouissant de la gloire paradisiaque.
En même temps que le Paradis, Velazquez achetait à Venise une
autre toile du Tintoret dont le sujet, assez énigmatique à première vue, a donné aux iconographes bien de la tablature. Les uns y voulaient voir les Israélites au désert recueillant la manne; les autres le miracle de Moïse faisant jaillir l'eau pour son peuple mourant de soif; l'ancien directeur du Musée, fort empêché, n'avait rien trouvé de mieux que cette rubrique : Sujet d'explication difficile. M. P. de Madrazo, dans son catalogue rédigé avec tant d'érudite précision, donne à cette belle peinture son véritable titre : La Purification du butin conquis sur les Madianites. Ce motif biblique, rarement traité, a fourni à l'artiste l'occasion de peindre le groupe des vierges madianites, vêtues de leur seule nudité et accomplissant l'acte de purification enjoint par le Seigneur à Moïse, ainsi qu'il est rapporté au livre des Nombres.
Une autre composition de grand effet est la Bataille de terre et de mer, mêlée furieuse entre Turcs et Vénitiens où l'intérêt se concentre sur une jeune femme, à demi dépouillée de ses riches vêtements, et que soutiennent ou enlèvent, pâmée, un matelot et un soldat armé. Sans doute le Tintoret aura représenté dans cet épisode quelque rapt mémorable accompli par les Turcs sur la côte de l'Adriatique.
Divers autres morceaux terminés, comme Y Allégorie de la Sagesse, la Violence de Tarquin, Judith et Holopherne, ou seulement ébauchés, comme la Visite de la reine de Saba à Salomon, la Chasteté de Joseph, l'Évanouissement d'Esther, et quelques esquisses et projets de' frises ou de plafonds, achèvent de donner la mesure de la fécondité créatrice et du brio, ou pour mieux dire, de la belle furie de pinceau de ce robuste maître.
Quelques portraits, notamment celui du général vénitien Sébastian Veniero et celui d'une Jeune fille où l'on croit reconnaître les traits de Marietta Tintoretta, la fille de l'artiste, qu'il a souvent prise pour modèle, méritent d'être spécialement signalés.
Le nom de Pietro Malombra inscrit au bas d'un cadre représentant la Salle du Collège de Venise, avec l'assemblée des sénateurs présidée par le Doge, n'a pas laissé d'intriguer, à cause de sa nouveauté, plus d'un connaisseur. Ce nom nous est en effet peu familier. Cependant Ridolfi parle de l'artiste et donne même quelques détails sur sa vie. Il était né à Venise en 1556 et serait mort en 1618. Il n'aurait d'abord fait de la peinture qu'en amateur ; puis, des revers de fortune l'ayant contraint de chercher des ressources lucratives dans l'exercice de cet art, il obtint, tant à Venise qu'à Padoue, de très sérieux succès. Ridolfi énumère la plupart de ses principaux ouvrages et parle
: ce de Madrid !
même, dans les termes qui suivent, du tableau du Prado : « Ce fut encore Malombra qui, le premier, représenta la salle du Collège où le Doge a coutume d'assembler les sénateurs, de donner ses audiences et de recevoir les ambassadeurs étrangers. On dit que cette peinture fut acquise par D. Alonso de la Cueva, ambassadeur de S. M. Catholique à Venise, et transportée en Espagne. » Aucun doute n'est donc possible en présence d'une information aussi précise et l'intéressant tableau de Malombra n'a plus à courir le risque d'être attribué, comme certains l'on fait, au Tintoret, d'autres au Schiavone et même au Titien. Mais, pour erronées qu'elles fussent, ces attributions n'en indiquent pas moins combien est véritablement grande la valeur de cette petite merveille de coloris, puisqu'elle pouvait permettre, sans trop de fantaisie, de tels et de si glorieux rapprochements.
De cet autre grand Vénitien, de Paul Véronèse (1528-1588), de ce beau peintre qui sait déployer pour le plaisir des yeux de si grandioses ordonnances et de si merveilleux spectacles, le Musée du Prado possède vingt et une peintures, toutes importantes et belles à des degrés divers, mais dans le nombre desquelles se détachent avec éclat plusieurs chefs-d'œuvre. Le plus grand est à notre avis le tableau qui représente Vénus et Adonis, le même sujet que nous avons déjà rencontré traité par le Titien, mais dans un autre sentiment. Véronèse n'a point en effet voulu que sa Vénus exprimât l'inquiétude et la crainte. Pour retenir auprès d'elle son amant, n'a-t-elle pas l'irrésistible puissance de ses charmes? Ce n'est pas en vain qu'elle y compte, car Adonis, profondément endormi sur les genoux de la déesse, ne témoigne d'aucune hâte à s'éloigner d'elle. Tenant à la main un éventail de forme orientale, Vénus veille amoureusement sur le calme sommeil du beau chasseur, aidée dans cette tâche par un jeune Cupidon qui, de toutes ses forces, retient un grand lévrier qu'impatiente sans doute le repos prolongé de son maître. C'est là toute l'action; elle se passe sous de grands arbres, aux ombres frémissantes, aux premières lueurs du soleil levant qui déjà, de ses flèches d'or, perce l'épais feuillage. C'est un poème de joie, de lumière et de sensualité enchanteresse que cette peinture où Véronèse a mis toute la grâce aisée de son dessin, tout le charme de son délicieux coloris, toute la capiteuse beauté de sa plastique. Admirablement conservé et vierge de tout repeint, cet ouvrage que Velazquez eut la bonne fortune de pouvoir acquérir à Venise en 1648, en même temps que le Paradis du Tintoret, est l'un des plus précieux joyaux de la collection.
Parmi les compositions religieuses, celle qui représente Jésus enfant discutant avec les docteurs est tout à fait de premier ordre. Ce sujet convenait d'ailleurs merveilleusement au génie de Véronèse qui n'a pas manqué de le placer dans un temple d'une grande magnificence architecturale. Jésus et le Centurion, le Martyre de saint Ginès, le Sacrifice d'Abraham, une Madeleine repentante et Suzanne et les deux vieillards sont autant d'oeuvres remarquables qui, toutes, se recommandent autant par l'élégance ou la distinction des figures que par la séduisante magie du coloris.
Le Musée du Prado conserve également une composition intitulée Jésus aux noces dé Caria, acquise à la vente de Charles Ier. Si elle n'est pas comparable, pour les dimensions et la magnificence de la mise en scène, aux Noces de Cana et au Repas chez Simon le Pharisien, de notre Musée du Louvre, elle n'est non plus ni la copie réduite ni l'esquisse de notre célèbre Banquet. C'est, dans ses modestes proportions, une œuvre tout à fait originale et d'une belle tonalité claire et argentine où, comme au Louvre, Véronèse, prenant ses modèles parmi ses amis, a peint entre autres son propre portrait et celui du peintre de Vicence, Giovanni-Battista Maganza, revêtus de somptueux costumes.
Si Véronèse sait créer, comme en se jouant, les plus fastueuses ordonnances et traiter avec une superbe aisance les plus vastes compositions décoratives, il sait tout aussi bien, sur des toiles de chevalet, donner toute la mesure de son génie de coloriste. On en a la preuve au Prado dans le Moïse sauvé des eaux, tableau de petit format d'une facture exquise, finement argentée, où dans un paysage pittoresque, baigné de lumière, la fille de Pharaon, vêtue de brocart comme une patricienne, et entourée de ses filles d'honneur, sourit au jeune enfant que lui présente une de ses suivantes.
Parmi les portraits, celui qui nous paraît le plus parfaitement beau porte au catalogue le n° 545. C'est un portrait de femme, jeune, au visage plein qu'éclairent de beaux yeux bruns et dont la chevelure, couleur d'or roux, est ornée de perles. Par son éclat, l'élégance et la richesse du costume, cet ouvrage est assurément supérieur au portrait de Jeune femme que possède le Louvre.
Entre les élèves de Véronèse qui se trouvent représentés au Prado, nous devons citer : de Carletto, le fils du maître, ce jeune peintre de tant d'espérance et qui mourut à vingt-quatre ans, une Allégorie de la naissance de l'Amour, et une Sainte Agueda, deux oeuvres longtemps regardées comme de Paul Véronèse lui-même ; de Battista
Zelotti, Rebecca et Eliezer, excellente toile souvent attribuée également à son maître, et enfin d'Alessandro Turclii, dit aussi le Véronèse et l'Orbetto, qui fut l'élève de Felice Riccio, puis de Carletto, une Fuite en Egypte, placée jadis dans l'église de San-Romualdo, à Rome, et qui peut être considérée comme l'une de ses meilleures productions.
Giambattista Tiepolo, né à Venise en 1693 et mort à Madrid en 1770, alors qu'il couvrait de ses plus belles inventions décoratives les plafonds du nouveau palais royal, clôt dignement la liste des peintres vénitiens avec une Conception, d'un coloris plein de fraîcheur et d'éclat, et avec l'esquisse d'un plafond : le Char de Vénus, d'une ordonnance un peu tourmentée, mais aussi souverainement habile et séduisante, dans son exécution spontanée, qu'aucune peinture définitive due au libre pinceau de cet ingénieux et fécond improvisateur.