‹ Les Musées de MadridChapitre 5 sur 49 · ECOLES FLORENTINE, OMBRIENNE, MILANAISE ET ROMAINE, ÉCOLES DIVERSES · texte numérisé non relu

ECOLES FLORENTINE, OMBRIENNE, MILANAISE ET ROMAINE, ÉCOLES DIVERSES

Aucune autre des écoles d'Italie ne nous offrira plus, au Musée du Prado, ce que nous venons de rencontrer chez les Vénitiens, c'est-à-dire une réunion aussi nombreuse que variée et magnifique d'ouvrages du premier ordre, présentant entre eux une véritable fraternité de style et de méthodes, en même temps qu'une succession relativement fort étendue de noms d'artistes, jse groupant en faisceau et ayant marqué au premier rang dans leur école.

Tant et de si larges lacunes séparent, en effet, les unes des autres les grandes œuvres que nous allons rencontrer dans les écoles de Florence, de Rome, de Milan, de Parme et de Naples qu'il nous faut renoncer à les relier par aucune filiation, par aucun enchaînement logique.

La plus ancienne et la plus importante peinture de l'Ecole florentine, que possède le Musée du Prado, est un ouvrage du pieux moine qui avait nom, dans le siècle, Guido di Pietro ou Guidolino, et que l'histoire de l'art et l'histoire religieuse désignent plus habituellement sous son heureux surnom deFra Angelico, ouFra Giovanni da Fiesole (1387-1455). Elle est de toute beauté et, à part une légère disjonction du panneau, la conservation en est parfaite. Dans les deux dimensions, elle mesure également 1D',92, en y comprenant lapredella, restée intacte, dans son encadrement primitif. Le sujet central représente l'Annonciation, avec, au second plan, Adam et Eve chassés du paradis.

Fra Angelico a donc voulu nous montrer en même temps la chute et la rédemption.

Dans les petits tableaux octogones formant la predella, et qui sont au nombre de cinq, sont figurés le Mariage et la Mort de la Vierge, la Visitation, la Naissance de Jésus et la Circoncision. Ce même sujet de l'Annonciation, l'artiste l'avait déjà exécuté à fresque et dans des dimensions presque aussi grandes que le naturel pour le dortoir supérieur du couvent de San-Marco, à Florence, et sans autre modification que celle qu'on note dans les fonds, où se voit le Jardin symbolique, enclos d'une palissade. On peut d'ailleurs comparer entre elles les deux oeuvres à l'aide de la gravure qu'a donnée de la fresque le P. Marchese dans son ouvrage intitulé San-Marco di Firenze, illuslrato e inciso (PI. X).

V Annonciation n'est entrée au Musée du Prado qu'en 1861. Elle appartenait auparavant au couvent des Descalzas Reaies, de Madrid, et c'est le directeur actuel, M. F. de Madrazo, qui obtint, au moyen d'un échange, la cession de cet admirable joyau à son établissement. Il avait primitivement été peint pour l'église du couvent de San- Domenico de Fiesole, de même que le Couronnement de la Vierge, de notre Musée du Louvre, et qu'un troisième tableau formant la décoration du maitre-autel et qui s'y trouve encore, mais dont la predella, tombée entre les mains d'un amateur, a été acquise en 1860 par la National Gallery. Vasari a décrit l'Annonciation comme l'un des plus beaux ouvrages du peintre de Fiesole, et c'est justice. Nulle part, en effet, le doux mystique n'a communiqué à ses figures plus de chaste candeur et une grâce plus pénétrante et nulle part encore il n'a fait preuve, de plus de délicatesse dans son exécution, comme de plus de fraîcheur et d'éclat dans son suave coloris.

La rareté, au Prado, d'ouvrages de l'école ombrienne nous fait mentionner, bien qu'ils soient demeurés anonymes, deux curieux panneaux déforme oblongue, ayant sans doute formé jadis les grands côtés de quelque coffre ou cassone, et qui représentent V Enlèvement des Sabines et la Continence de Scipion. Ces deux peintures, reproduisant, comme on le pense bien, de pittoresques et vivantes scènes du xve siècle, avec leurs détails exacts d'armes et de costumes, ont été attribuées par les uns à Luca Signorelli, par d'autres à Benozzo Gozzoli ou à Sandro Botticelli; dans l'opinion de M. P. de Madrazo, et nous partageons volontiers son avis, elles seraient plutôt l'œuvre du condisciple duPérugin, etdu plus célèbre, après lui, des peintres ombriens, de Bernadino di BettoBiagio, surnommé le Pinturicchio (1-154-1513).

De Gerino da Pistoja, qui fut parfois le collaborateur de Pinturicchio, nous signalerons une petite peinture, exécutée sur panneau, et représentant, au milieu d'un paysage frais et accidenté, La Vierge et Saint Joseph adorant l'enfant Jésus. L'intérêt de ce tableau, où l'on voit aussi saint François, debout sur une roche éloignée, recevant du crucifix, entouré de séraphins, les stigmates sacrés, consiste principalement en ce qu'il nous montre que Gerino, comme tous les élèves

L' A X KOK Cl AT10.N, PAR Fil A AN G EL ICO.

(Musée du Prado.)

du Pérugin, suteonserver, en un temps où partout ailleurs triomphait l'art païen, le charme attendri et le pénétrant sentiment de l'idéal ombrien.

Si nous croyons devoir nous arrêter devant la Flagellation que le catalogue attribue, mais en faisant toute sorte de prudentes réserves, à Michel-Ange, ce n'est pas que nous attachions plus d'importance qu'il convient à la technique de cette énigmatique peinture. Mais, on ne peut cependant passer indifférent devant elle,, car il n'est pas excessif d'admettre qu'elle a pu être exécutée d'après quelque précieux

carton du grand raaitre. A notre estime, la griffe du lion a seule pu tracer le savant dessin et le puissant modelé des énergiques anatomies des deux bourreaux et, pour cela seul, cette peinture, dont le Musée de Dresde possède une répétition, mérite d'être attentivement étudiée.

Léonard de Vinci n'est représenté au Prado que par une copie, non littérale, de notre immortel chef-d'œuvre du Musée du Louvre : le portrait de la Joconde, de Mona Lisa. Cette copie, où le fond de paysage de l'original est remplacé par une draperie noire, est fort ancienne et parait due à quelque pinceau flamand. On sait qu'il en existe plusieurs autres, en Angleterre, en Bavière et en Russie, toutes de mains différentes.

Sur la foi des anciens catalogues, plusieurs critiques distingués, et notamment L. Viardot et notre regretté ami Clément de Ris se sont largement étendus, dans leurs études consacrées au Musée de Madrid, sur l'admirable Sainte Famille, venue de l'Escurial, et longtemps considérée comme une oeuvre authentique de Léonard de Vinci. Errare humanum est : l'auteur est Bernardino Luini (1460?-153.?) et cette Sainte Famille peut être comptée comme l'une de ses plus personnelles et de ses plus parfaites productions. La composition en est très simple. Au premier plan, sur le gazon fleuri, l'enfant Jésus et saint Jean confondent leurs jeux et leurs caresses et la Vierge, avec saint Joseph, placée derrière eux, entoure de ses bras le groupe enfantin qu'elle contemple avec attendrissement. Les figures sont un peu moins grandes que nature. La plupart des exquises qualités de Léonard, ce qui rend bien excusable l'erreur d'attribution jadis si facilement acceptée, se trouvent réunies dans cette peinture d'une si élégante correction de dessin et d'un coloris dont le charme adouci emplit l'œil d'une véritable fascination. Le type de la Vierge, Luini l'a d'ailleurs emprunté à la Joconde, dont il possède, avec l'expression de pureté et d'amour maternel qui lui reste propre, la beauté souriante, et la grâce pénétrante et singulière.

h'Hérodiade, du même maitre, offre le même sujet que la Salomé du Louvre, mais avec cette différence que dans le tableau de Madrid, on voit la figure du bourreau, dont on n'aperçoit que le bras dans la peinture du Louvre. Les figures, dans les deux ouvrages, sont un peu plus petites que nature et vues à mi-corps. Bans l'un comme dans l'autre, c'est d'ailleurs la même perfection plastique, les mêmes ombres moelleusement dégradées; c'est surtout le même charme mystérieux et profond se dégageant de cette belle Milanaise, à la chevelure crépelée, au sourire de sphinx, finement félin.

Le Musée est riche en ouvrages d'Andréa Vannucchi, surnommé Andréa del Sarto (1488-1530). Nous en retiendrons quatre qui nous paraissent plus particulièrement beaux. D'abord, le Sacrifice d'Abraham, qui n'est pas le tableau qu'Andréa envoya à François Ier, puisqu'il fait partie aujourd'hui de la galerie de Dresde, mais une répétition, avec quelques variantes, dont le marquis del Vasto fit l'acquisition après la mort du peintre. Bien que cette peinture ait quelque peu souffert et qu'elle porte la trace d'anciennes restaurations et de repeints, on peut encore admirer le fier dessin, tout à fait digne de Michel-Ange, du corps du jeune Isaac, présenté de face, une jambe repliée sur le bûcher. Même tournure grandiose, même majesté de lignes dans la Vierge, Y Enfant Jésus, saint Jean et deux anges, où l'artiste, comme dans notre Sainte Famille du Louvre, donne à ses deux enfants cette attitude d'enlacement où les lignes des membres s'enroulent, formant des courbes heureuses et d'harmonieuses et rythmiques silhouettes. Placée non loin de l'original, on peut en étudier et même lui préférer une séduisante répétition, d'un ton mat, plus claire, plus transparente et moins vigoureuse, mais beaucoup mieux conservée dans son ensemble que son prototype, qui a poussé un peu au noir dans les ombres.

S'étageant en hauteur et présentant l'ordonnance pyramidante, chère à Andréa, une composition religieuse, dont l'explication nous échappe, et que le catalogue lui-même désigne, faute de mieux, sous le titre vague de Sujet mystique, rayonne d'une majesté tranquille.

On ne saurait cependant priser cette peinture au-dessus de notre Charité' du Louvre, telle qu'on la voyait, du moins, avant la restauration, opérée il y a une quarantaine d'années, et qui l'a dépouillée de la belle patine ambrée dont les siècles l'avaient revêtue. La scène représentée dans le Sujet mystique est la Vierge, agenouillée sur une haute estrade et de sa main droite, ramenant en avant son voile; elle tient debout le divin bambino, qui tend les bras à un ange assis sur le dernier degré de l'estrade, un livre à la main. Sur le même plan, en face de l'ange, se tient un jeune homme, sans aucun attribut, et qui pourrait être saint Jean l'Évangéliste ou saint Joseph. Vers le fond, une femme s'éloigne, conduisant un enfant dans la direction d'une ville fortifiée couronnant une hauteur. Les figures sont grandes comme nature dans cette page mystérieuse, d'un coloris extrêmement doux et fin, et qui parait avoir été exécutée vers la même époque que la Madonna del Sacco.

Elle provient de la vente de Charles Ier, qui lui-même l'avait

acquise du duc de Mantoue. L'ambassadeur de Philippe IV la paya 230 livres sterling.

Mais, quelle que soit la beauté des précédents ouvrages, le plus précieux, le plus piquant pour notre curiosité, est le simple portrait en buste de la femme d'Andréa del Sarto, de cette Liicrezia di Baccio del Fede, que l'artiste aima d'une passion si aveugle et pour laquelle il se déshonora. Comme on l'excuse pourtant, comme on l'absout le pauvre Andréa d'avoir dissipé les sommes que lui avait confiées François Ier, pour satisfaire les caprices de cette adorable coquette ! Quelle étonnante beauté et quelle grâce souveraine elle possède, mêlées d'on ne sait quoi d'inquiétant et de diabolique qui font de ce chef-d'œuvre le plus troublant, après la Joconde, des portraits de femme ! Elle se présente à notre vue presque de face, en buste et de grandeur naturelle. Ses cheveux sont châtains, son teint a cette matité savoureuse et dorée des filles du pays où fleurit l'oranger ; peut-être a-t-elle vingt-cinq ans, peut-être un peu plus, mais elle est jeune encore et même dans tout l'épanouissement de sa merveilleuse jeunesse.

Quels yeux charmeurs elle a et combien tentateurs! Comme elle semble appeler le baiser, cette bouche voluptueuse aux lèvres rouges et charnues, que plisse, aux commissures, un sourire indéfinissable, à la fois invitant, sensuel et railleur. Oh ! le joli monstre et qu'elle est bien femme cette Lucrezia ! Il a bien fallu qu'un pinceau amoureux la peignit pour qu'elle nous apparaisse, après plus de trois siècles, aussi triomphalement irrésistible. Andréa l'a d'ailleurs introduite et glorifiée dans toutes ses peintures ; elle est le type de ses Vierges, de ses saintes, son type persistant, obsédant, présent qu'il était constamment à ses yeux ou à sa pensée. Aussi, la rencontre-!;-on partout, dans toutes les galeries ; mais nulle part vous n'apprendrez, mieux qu'à Madrid, à connaître le pouvoir de séduction de cette charmeuse et de cette infidèle qu'Alfred de Musset a si bien devinée et fait revivre.

Si Andréa Vannucchi ne clôt pas la liste des peintres florentins dont le Musée du Prado conserve des ouvrages, il clôt du moins, pour son école, la liste des chefs-d'œuvre. Par acquit de conscience, nous mentionnerons cependant, pour son grand style et pour la noblesse d'expression de ses figures, une Sainte Famille, de Francesco de Rossi, surnommé le Salviati (1510-1563); le portrait d'un violoniste par Angiolo Allori, dit Bronzino (1502-1572) ; deux portraits des grandes duchesses de Toscane, Christine de Lorraine et Marie-Madeleine d'Au

CARDINAL B1BB1ENA (Musée du Prado )

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triche et celui de Côme II, par Cristofano AUori (1577-1621); Loth et ses filles, peinture d'un coloris voilé et comme assourdi, par Francesco

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