CASQUE DE TARE MENT AVANT APPARTENU A CHARLES-QUINT
Œuvre des Negroli, 1545.
qu'à mon avis elle soit d'un dessin froid et d'une allure médiocre ; elle est connue sous le nom du casque du Maure renverse '. Noire et
•1. J'ai déjà parlé de ce casque dans la Gazette des Beaux-Arts (1er mai 1 894, p. 410); aussi n'y reviendrai-je pas aujourd'hui, si ce n'est pour vérifier une erreur typographique qui le fait dater de 1535 au lieu de 15-45. Quant au casque et au bouclier du Musée de Vienne, une lecture trop rapide de l'inscription grecque m'en a fait donner une mauvaise traduction, npos TA A2TPA MA TA VTA ne doit pas s'interpréter : « Vers les étoiles pour elles-mêmes », mais veut dire : « Vers les étoiles par celles-ci », c'est-à-dire « par ces armes ». C'est la traduction grecque du mot virgilien : sic itur ad astra.
dorée, ornée de fines guirlandes d'or incusté, cette pièce présente un grand intérêt, d'autant qu'elle porte en dedans une inscription et une date :
F. ET. FRA. NEGROLI. FACI. A. MDXXXV.
qui sont intéressantes en ce sens qu'elles nous montrent un Negroli Philippe, le chef de la maison, sans doute, vivant encore en 1545 et signant les œuvres en commun avec les deux frères Philippe et Jacques qui travaillèrent fort avant dans le xvie siècle '. Une autre inscription plus ancienne (1541) nous montre les trois Negroli collaborant. Elle court sous l'orle du bouclier de la Méduse, orle rabattu en godron pour pincer la garniture :
PHILIPP. JACOBI. ET. F. NEGROLI. FACIEBANT. MDXXXXI.
Dans cette dernière rondache, les Milanais se surpassèrent. Quand on voit cette belle tète de femme puissamment modelée se détacher sur le fond noirci, on se sent en présence d'une œuvre définitive," où l'artiste a mis toute sa science et aussi son inspiration. Le masque delà Gorgone est entouré d'une épaisse couronne délimitant le médaillon central, dont le contour extérieur s'accuse par une simple bordure incrustée d'or. Le reste du champ demeure uni, noir, et sur ce fond sombre ressortent quatre compartiments en losange, quatre entre-deux incrustés d'or, comme la bordure extrême. L'inscription latine est amphigourique et se laisse mal scander; on ne peut guère songer à la traduire sans changements de mots pour la ramènera : TERROR QUOD VIRTUS ANIMO ET FORTUNA FAVETIS le vers hexamètre étant faux avec PARETIS (du verbe parare.)
Une inscription plus ancienne encore (elle est de 1533) ne fait mention que de Jacques et de Philippe : JAC. PHILIPPVS. NEGROLVS, MEDIOLANENSIS. FACIEBAT, MDXXIII. Elle se lit sur le couvrenuque du beau casque de parement (D. 1) accompagné de sa rondache (D. 2), qui sont de la plus belle exécution. Le casque est une bourguignote en forme de tète humaine; le timbre arrondi est façonné en chevelure à boucles épaisses dorées ; le masque porte une barbe et une moustache très fournies, frisées, également dorées ; sur le gorgerin se voit le collier de la Toison d'or repoussé en
1. Ci. Wendelin Bœheim, Die Mailânder Negroli and der Augsburger Désiderius Colman (Hepertorium fur Kunstwissenschaft, vnr, p. 191) et Angelico Angelucci, Catalogo délia Amena Reale (di Torino), p. 109 et suiv.
saillie, et autrefois doré; les jouées, que peut recouvrir le masque, sont repoussées et portent des oreilles bien modelées en haut-relief; le masque s'attache au gorgerin par une chaîne de rubans d'acier articulés et dorés ; le bouclier présente en son milieu une tête de lion fortement repoussée, que la crinière ondulée joint au champ anciennement noirci; le bord, méplat comme le marli d'une assiette,
C O L" R G i: I <: N O T E r> E CHARLES-..
Tar Colnian d'Au"sI»ourg.
est orné de rinceaux courants d'un bon dessin et qui rejoignent, par des griffons en accolade, des médaillons où se voient les emblèmes de l'empereur, les colonnes d'Hercule, les briquets et les bâtons écotés de Bourgogne, l'aigle impériale. Tous ces motifs sont dorés comme l'orle, chargé d'un travail granuleux. Le casque et le bouclier sont figurés dans l'inventaire illustré: leurs champs étaient, à l'époque, noircis ou bleuis au sombre.
On doit considérer ces diverses armes de parement comme les meilleures productions des Negroli, qui ne relevaient point sans doute encore de cette mode funeste qui les porta, tout comme les Allemands, à surcharger leurs armures de personnages et d'ornements tellement pressés qu'on ne distingue plus de fond, tant l'acier est ciselé, repoussé, granulé, touché d'or, incrusté d'argent. Fallait-il, pour résister à cette détestable pratique, une indépendance de caractère que ne peuvent posséder des commerçants obligés de satisfaire une clientèle désireuse de se modeler aux goûts du jour. Les sociétés ont . toujours les formules d'art qu'elles méritent.
Et nous ne saurions trop le répéter : les principes sur lesquels s'appuie la décoration des armures dérivent de lois que les artistes n'ont jamais violées impunément. Lorsque, négligeant de réserver sur leurs cbanips à ornementer les repos nécessaires, ils couvraient toute la pièce de figures pressées et d'un relief égal, ils obtenaient toujours des effets fâcheux, dont le moindre était la confusion. Mais quand, redoutant ces grands espaces nus qui nuisent à la richesse de la pièce en donnant une impression de froid et de pauvreté, ils réchauffaient ces surfaces par des motifs gravés ou incrustés, ils obéissaient aux traditions décoratives les plus saines. Plusieurs moyens s'offraient à eux, qui, en s'associant, multipliaient les avantages. Ils moiraient les champs, sur quoi ressortaient les reliefs repoussés, de touches d'or et d'argent, de traits à l'eau-forte, et rompaient ainsi la monotonie sans attenter au parti général des saillies principales, qui s'affirmaient plus puissantes. Tel est le système ornemental des belles armures allemandes des Colman, des Frauenbrviset des meilleures pièces sorties des ateliers des Negroli pendant la première moitié du xvie siècle. Mais, plus tard, tous les repousseurs d'armures tombèrent dans l'excès de décor, tout comme les orfèvres dont les productions paraissent les avoir directement inspirés. Pour produire, en s'appuyant sur de semblables principes, des pièces ayant une haute valeur artistique, il fallut tout le talent des Negroli, auxquels on peut attribuer un casque et une rondache de parement de l'Armeria, où ces qualités et ces défauts se montrent les plus saillants. Le casque est catalogué D. 3 et la rondache D. 4. Rien ne vaut la fougue et la vigueur de la composition et de l'exécution. L'acier noirci se découvre par places sous l'or pour figurer les chairs des personnages; l'or des draperies se mêle à l'argent des robes des chevaux, dans une mêlée où se pressent des cavaliers à l'antique, dont le dessin rappelle le beau temps de Jules Romain.
L'ARMEMA DE MADRID.
Les procédés les plus divers se sont combinés pour faire un tout, évidemment superbe, mais auquel on peut reprocher sa confusion décorative. L'azziminia, la tauchie, la dorure au feu, le repoussé, la ciselure, ont apporté leur part à ces deux pièces de grande orfèvrerie d'acier, marquant l'apogée d'un art qui va tomber dans la décadence et dont les débuts peuvent fournir comme exemple la rondache de Frauenbryis que nous avons figurée ici.
Parmi les maîtres milanais qui se complurent à charger les
SALADE TOUCHÉE D A. P. G E K T , TRAVAIL ITALIEN, F l X DU X V° SIÈCLE,
armures de motifs repoussés sans nombre, il faut citer Luce Picinino, dont l'œuvre la plus marquante est, à l'Armeria, le harnois équestre complet de don Juan d'Autriche. Cette armure est entièrement couverte de cartouches, mascarons, figures, entrelacs, cuirs enroulés, chargeant l'acier bleui au sombre et se relevant en saillies dorées. La profusion des ornements fait papilloter l'ensemble et l'on relève là les premiers symptômes de cette décadence qui va aller s'affirmant de plus en plus à mesure qu'on approche du xvne siècle. Bien des pièces manquent : la dossière, la plus grande partie des brassards, les gantelets, les solerets. L'armet, d'un profil un peu camard, indique une époque basse, mais il rachète ce défaut par la beauté de son
frontal, largement façonné en mufle de lion. Les bardes du cheval sont très belles, d'un luxe sombre et sévère, habillées complètement d'un revêtement de velours noir sur quoi se détachent des médaillons et des cartouches dorés, reliés par des motifs ajourés. Cette housse de velours est dentelée en larges festons, bordée d'une retombée de glands. Des mascarons dorés sans nombre, des aigles d'Autriche également dorées complètent sa décoration. Le chanfrein et la barde de crinière sont du même travail que l'armure et la selle d'armes. Une partie des médaillons de la housse ont été volés jadis et ont servi à quelque faussaire pour composer un bouclier à appliques, qu'un marchand peu scrupuleux vendit au célèbre baron des Mazis. Cet amateur légua, entre autres pièces, ce bouclier au Musée d'artillerie de Paris. 11 serait à souhaiter que le gouvernement français fit rendre ces médaillons dépareillés à l'Espagne, d'autant que le récent catalogue du Musée d'artillerie reconnaît la provenance des appliques '.
La rondache de cette armure (A. 293) est d'une richesse digne du reste du harnois, chargée à profusion de motifs décoratifs et de compositions héroïques. Huit petits mascarons rapportés ont été détachés et volés; sans doute étaient-ils d'un métal précieux. Ils doivent figurer dans quelque collection de plaquettes. Le médaillon rond qui occupe le centre paraît représenter le dévouement de Décius ; les quatre autres, ovales, figurent des scènes de chasse. On remarquera que tous ces motifs sont d'une allure plus vive, plus indépendante et plus originale que les œuvres allemandes contemporaines, telles que les broquels du Louvre et du Musée d'artillerie que nous avons, ici même, déjà figurés et décrits2. Avec cette rondache de parement va labourguignote (A. 292), qui complète le harnois. On y retrouve les mêmes qualités et les mêmes défauts de préciosité et de confusion, et certes elle ne vaut les œuvres des Negroli ni comme décoration ni comme forge. Le cimier, qui est une sirène ou une sphynge marine, se détache trop du casque, lui ôtant ainsi de sa solidité. C'est un des pires signes de décadence que ces cimiers détachés de la masse, à moins qu'ils n'appartiennent à ces belles barbutes,
1. » I. 73. Rondache ovale, décorée de médaillons et d'ornements, provenant de débris d'un caparaçon de la seconde moitié du xvi° siècle. Le médaillon du centre représente la Terre, les autres la Science, l'Abondance, le Temps et Mars, dorés et damasquinés, d'une belle exécution. Legs de M. le baron des Mazis. // est reconnu que ces médaillons décoraient un caparaçon de parade de don Juan d'Autriche, »