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LES EPEES

L'on pourrait croire que l'Armeria de Madrid possède une très riche collection d'épées sorties de ces fabriques de Tolède dont les maitres sont restés à jamais fameux. Il n'en est rien cependant, et les épées sont loin de compter parmi les pièces les plus nombreuses1. Mais la plupart d'entre elles sont des armes de choix et éveillant le plus haut intérêt archéologique. Nous avons déjà signalé quelques-unes des plus remarquables comme des plus archaïques. Il faut encore citer Fépée dite d'Isabelle la Catholique et celle de Gonsalve de Cordoue; toutes deux sont d'un beau style, quoique d'une grande simplicité. Datant de la fin du xv° siècle, elles présentent, dans leur partie architecturale et leur sobre décoration, l'application de ces traditions moresques sur lesquelles les Espagnols vécurent encore longtemps au cours duxvie siècle. Nous ne parlons que pour mémoire des armes dites de Boabdil; on les a si souvent décrites et figurées, malgré leur provenance et leur attribution peu certaines, que nous ne saurions que rééditer dès légendes, et nous préférons attendre qu'une étude approfondie paraisse quelque jour sur ces épées singulières que quelques-uns appellent impropreprement des alfanges. Ce dernier vocable doit être réservé pour les cimeterres à lame courbe.

Nous figurons ici l'épée d'État de Charles-Quint, ou, pour mieux dire, sa lame. Car elle a été démontée, toute la poignée plus ancienne d'argent émaillé — comme en témoignent les anciens inventaires — ayant été détruite, sans doute fondue, puis remplacée par une monture un peu hétéroclite, mais d'une allure archaïque suffisante. C'est une grande et belle lame de Solingen précieusement

1. Les causes de cette pauvreté relative sont multiples. Elles tiennent (oui d'abord à des déprédations dues à une administration parfois négligente, mais surtout au pillage partiel de l'Armeria par le peuple de Madrid pour combattre les troupes françaises en 1808. C'est alors que disparurent trois cents épées qui ne sont jamais rentrées. Les belles montures d'or dont parlent les anciens inventaires royaux conservés dans les archives do Simancas (Cf. Davillier, Recherches sur l'orfèvrerie en Espagne) furent fondues au cours des divers rognes pour être remises au goût de la mode.

gravée et dorée, portant sur son talon des ornements, volutes, rinceaux d'un beau style, puis les colonnes d'Hercule etl'écusson impérial. L'épée des rois catholiques est un peu plus ancienne; elle date de la fin du xvc siècle. Sa lame, longue d'un mètre environ, et très simple, est montée sur une garde en croix d'acier gravé et doré tout comme le pommeau très comprimé, à cinq lobes, dont quatre largement repercés d'un trou rond. La fusée actuelle est moderne; l'ancienne, comme en témoigne la peinture de l'inventaire, était habillée de velours rouge soutenu par huit spires d'un épais fil d'or tordu; des floches de soie accompagnaient la base du pommeau et l'écusson de la garde. Plus heureuse que l'épée officielle de Charles- Quint, celle des rois catholiques a conservé son fourreau, monument archéologique du plus haut intérêt, tant pour les armuriers que pour les brodeurs. Son revêtement de soie rouge brodé et ourlé d'or porte les armoiries de Léon, de Castille, d'Aragon, jes flèches d'Isabelle, le joug de Ferdinand. Il n'a jamais existé de chape ; mais la bouterolle dorée, que l'inventaire nous représente avec sa curieuse forme en fer à cheval, a disparu.

Une assez belle suite d'épées bénites données par les papes mérite d'attirer l'attention. On sait combien, à une époque, les souverains pontifes se montrèrent prodigues de ces dons apostoliques ; M. Eugène Mi'intz en a patiemment reconstitué l'histoire. Ces glaives, ou stoccos étaient généralement de même taille, de même forme, comme s'il existait à Rome un modèle coûtant de ces manifestations tangibles et bien matérielles de la reconnaissance spirituelle du Saint-Siège '. L'Armeria possède neuf

épée dite a l allemande (tedesga).

(De l'inventaire de Charles- Quint.)

1. Les rois n'étaient pas seuls à recevoir cette récompense symbolique, qui, avec le chapeau, représentait la marque sympathique la plus flatteuse que la papauté put donner. C'est ainsi que don Juan d'Autriche reçut, après la victoire de Lépantc, une épée bénite par le pape Pie V; elle est du Musée naval de] Madrid. L'Armeria peut se consoler de cette absence, car elle possède une magnifique série d'armes et de pièces d'armures gagnées en cette mémorable journée et le fanal de la galère capitaned'Hassan Chirivi qui fut prise par don Alvaro de Bazan. premier

de ces grandes épées, dont certaines ont perdu les poignées sur lesquelles elles étaient primitivement montées. Une seule a conservé sa garniture complète d'argent doré, et cette bonne fortune est d'autant plus grande qu'elle compte parmi les plus anciennes, car elle fut donnée par le pape Eugène IV à Jean II de Castille, en 1446. Ce stocco est moins massif, moins monumental que les autres, et sa lame plus simple; elle porte un nom de fourbisseur sans doute : PIERVS. ME. FECIT. Les autres, qui ressemblent à de moyennes épées à deux mains, ont les lames gravées et dorées chargées d'armoiries et des noms des souverains pontifes qui les donnèrent aux rois catholiques : Calixte III, Clément VIII, Paul III. Pie IV. Grégoire XIV, ClémentVIIIetPaul V.

Une des plus belles épées que possède l'Armeria est celle que Desiderius Colman monta pour Philippe II, alors qu'il était prince héritier ; elle fut faite pour accompagner le superbe harnois noir et or (A. 239) que nous avons décrit plus haut. La poignée, d'acier noirci, est chargée de mascarons du meilleur travail. Au pommeau grimace une tête de satyre, œuvre pu1' ssante de ciselure qui n'a jamais été surpassée; rien n'égale la force, la vivacité d'expression de cette face qui se crispe comme furieuse d'être retenue prisonnière derrière les rinceaux délicatement enroulés et détachés qui continuent les cornes. La fusée est habillée de lames plates de cristal de roche gravées sur leur face intérieure, et tous les traits profonds de ces intailles sont dorés. Ces plates-bandes de quartz sont serties, dans la garniture, d'acier noirci et doré. La lame est de fabrication allemande, de Solingen, et porte sur son talon fortement doré la marque fameuse de Clemens Horn, qui est une tête de licorne. Ce Clemens Horn, qui vivait encore en 1588, fut un des maîtres illustres de ces corporations de Solingen dont la maison Wiersberg continue encore aujourd'hui les traditions. Longue de 94 centimètres — l'épée complète ayant lm,10 de longueur totale, — large de deux doigts, cette lame plate, légère, rigide et d'une trempe admirable, est incrustée d'or et chargée d'inscriptions. D'un côté, avec des devises banales et

marquis de Santa-Cruz, d'autres fanaux encore gagnés sur les Turcs, soit à Lépanle, soit i'i Navarin, où le même Alvaro de Bazan battit Mohamed-Be3r, on 1372. Toute une vitrine est consacrée aux trophées de Lépante, — les fanaux n'y sont pas renfermés, mais se dressent au milieu des carrés, — parmi lesquels quelques drapeaux échappés au dernier incendie. Les fameuses armures japonaises données ;'i Philippe II, lors de la célèbre ambassade, ont eu un plus triste sort : elles ont été presque complètement détruites.

L'ARMEUIA DE MADRID. 233

des adages vulgaires : PRO. FIDE. ET. PATRIA — PRO. CHRISTO ET. PÀTRIA, on trouve les célèbres paroles de Cicéron : INTER. ARMA. SILENT. LEGES ', puis la traditionnelle marque de fabrique de Solingen : SOLI. DEO. GLORIA. De l'autre côté : PYGNA. PRO. PATRIA. - PRO. ARIS. ET. FOGIS. — NEC TEMERE. NEC TIMIDE, et le non moins traditionnel : FIDE. SED. CYT. VIDE.

Si fameux qu'aient été les fabricants d'épée de Tolède dont la gloire est si ancienne qu'elle remonte jusqu'au temps d'Ovide2, nous ne pensons pas que ceux de Solingen leur aient été inférieurs. La comparaison entre leurs œuvres est aisée à faire et plusieurs auteurs se sont complu à nous retracer leur histoire 3. Toutefois ce n'est pas sans impatience que les archéologues attendent le travail du comte de Valencia, caria question des fameux cspaderos de Tolède a été traitée souvent par des gens si peu au courant du sujet que l'on se demande aujourd'hui ce qu'il faut croire. Ces maîtres espagnols ont dû jouir dans leur temps d'une vogue immense, les Allemands et les Italiens copiaient sans cesse leurs lames et faisaient des contrefaçons de leurs poinçons, puis imitaient même leurs signatures non sans y faire des fautes d'orthographe sans nombre \ Maintenant

1. Cicéron, Pro Milone, IV, 10. La vraie version est : Silent leges inter arma.

2. Imo toletano prœcingant ilia cultro. Gratianus Faliscus de Yenatione, v. 341.

3. Noticia de la fabrica de espadas de Toledo... por don Francisco île Santiago Palomares, escribano mayor de primeros reniâtes de Renias décimales de Toledo y su arzobispado, 1760. — D. Gabriel Campuzano y Herrera. Nolicia de varias espaderos. famosos de Toledo... in Catalogo de la Real Armeria. Madrid, 1834. — Bowles. Introducion a la historia natural... de Espana. Madrid, 1782. p. 21. — On trouve quelques renseignements dans le vieil ouvrage de Figueroa : Plaza unioersal de ciencias, 1617. Pour les marques de Tolède, il faut se méfier fortement de la planche, malheureusement classique, donnant quatre-vingt-dix-neuf de ces poinçons, et accompagnée de la liste des armuriers auxquels ils appartenaient et qui ont vécu pendant les xvie, xvn" et xvme siècles. Ce répertoire, relevé jadis par Palomares, a été reproduit notamment par Jubinal, Campuzano y Herrera, Demmin. Eusebio lilasco, sans examen critique. Il semble que des interpellations se soient produites par suite de quoi certaines marques ne coïncident plus avec les noms de leurs propriétaires. Les poinçons de Solingen paraissent avoir été mieux étudiés, et un consciencieux travail a paru sur eux, il y a dix ans, en Allemagne : Uodolf Cronau. Geschiclile der Solingen Klingen Industrie. Stuttgart, 1885, in-4<>. — Cfr. également : Wendelin Bœheim. Handbuch der Waffenkundc. Leipzig, in-8°; 1890.

4. Ils commettaient des fantaisies de faussaires plus étonnantes encore, par exemple en gravant sur certaines lames : F. Piccinino. Toledo, lorsque l'on savait bien que Picinino était un maitre de Milan, ce que certains archéologues modernes paraissent ignorer. Cfr. Demmin, Guide de l'amateur d'armes, et la citation d'Ange-

à quoi tenait cette vogue? Etait-ce à la qualité de ces lames? Je croirais plutôt que c'était à leur extrême rareté sur le continent. La péninsule semblait garder avec un soin jaloux les précieuses épées forgées à Tolède, à Valence, dans d'autres villes encore, et des règlements prohibitifs sans nombre en entravaient l'exportation. Des ordonnances royales défendirent même complètement de sortir les lames de Tolède du royaume, et c'était une heureuse fortune que de compter parmi ces privilégiés auxquels on permettait d'acheter jusqu'à une douzaine des précieuses armes. Il ne faut donc pas s'étonner de l'affection que Brantôme semblait porter à ces épées espaignolles « bonnes et esprouvées » dont il parle dans son testament.

Les armuriers espagnols apportaient le plus grand soin aux différentes opérations par lesquelles passait l'acier pour arriver à constituer une lame : forge, recuits, additions du sable fameux du Tage, trempe. Les eaux du Tage passaient, comme le sable de ses rives, pour posséder de merveilleuses propriétés sidérurgiques. Martinez del Romero le déclare d'une façon emphatique :

« Las aguas del Tajo son muy alabadas por sus cualidades escelentes, y una de ellas, la de ser a proposito para el temple y finura de las armas : esto locomprueba lapràcticaobservada en tantossiglos por los espaderos toledanos, que siempre han convenido en que en esta ciudad, por particular influjo atmosférico û otra razon que no se alcanza, tienen dichas aguas una virdud oculta que contribuye al logro de temple tan estimado. »

Sans doute aussi ces forgerons continuaient-ils les traditions antiques de leurs aïeux celtibériens qui faisaient remonter l'origine de leurs mines au Cabire Alétès et dont Diodore de Sicile ' nous a conservé certains procédés. Ils faisaient déjà des épées d'une telle trempe, que les boucliers, les cuirasses et les casques ne valaient rien contre elles. Les Romains utilitaires avaient adopté cette excellente épée espagnole dès l'époque de la seconde guerre punique, nous ne savons s'ils parvinrent à en fabriquer. Il est probable qu'ils se fournissaient directement en Espagne. On a beaucoup parlé de petits mj'stères, de tours de main, maintenant perdus, et qui préparaient le fer à devenir un excellent acier. Nous pensons que la supériorité

lico Angelucciin Calalojo délia Armeria Reale de Torino, p. 243, note I, et 245, note !.. qui reproche sévèrement à l'auteur allemand d'avoir négligé de consulter le classique ouvrage de .Morigia, Di'lla NobilUa di Ni la no, 1. v, § xvii. Ce Federico Picinino marquait ses lames d'une tour couronnée. ) . I.iv. Y. ch. xxxiu.

des lames de Tolède du xvt° siècle venait surtout de l'habileté qu'avaient ces espadéros à souder ensemble de nombreux morceaux de fer dont ils formaient une étoffe et qu'ils aciéraient successivement. On a dit qu'ils employaient surtout à cet usage des vieux fers de mule, parce que la façon dont cette bête frappe le sol désagrège les molécules du métal et fait disparaître les mauvaises; on a dit aussi qu'ils se servaient de toutes sortes de vieux fers après les avoir laissés enterrés pendant assez longtemps pour qu'une partie du métal fût corrodée profondément par la rouille et que celle qui restait intacte fût uniquement composée d'acier '. Il est difficile d'admettre la vérité de ce dernier dire, car, même dans des fers travaillés au charbon de bois, ce qui était là toujours le cas. il ne se forme pas nécessairement de l'acier, à moins qu'une épreuve, se rapprochant du procédé indien, ne soit menée longuement dans le but exclusif de carburer le fer. Aussi est-il à croire que les lames devaient être forgées d'étoffe en fer doux, puis aciéré lentement et dans la masse, de manière à laisser au milieu une couche moins rigide. Cette méthode, difficile et lente, que les Japonais ont poussée à la perfection tout en fabriquant leurs lames d'après des principes complètement différents, — puisque leurs sabres sont faits d'une mise d'acier habillée entre deux mises de fer doux, — fait de chaque lame une véritable personnalité, et lui retire tous les défauts de notre fabrication moderne dont les principaux sont les soufflures et les pailles.

La qualité première de toutes ces belles lames anciennes est la légèreté. Qu'elles soient espagnoles ou allemandes, elles pèsent toujours, à volume égal, un tiers de moins que les lames modernes tirées au laminoir et trempées à la botte. Car il faut encore tenir compte de cette trempe individuelle qui, beaucoup plus difficile

É p K E DE T 0 u r: KOI.

(Invenljiiro de Charles- Quint.)

1. Oa a dit que les Japonais usaient, de procédés semblables pour le fer de leurs lames de sabre. On doit croire plutôt que les Espagnols savaient très bien préparer les minerais de fer dont une mine fameuse existait dans les environs de Mondragon. (Cfr. Bowles, Introducion a lu, historia natural y a la geogvafia fuica de Espana. Madrid, 1782, p. 205.)

que celle en usage aujourd'hui, faisait éclater à la première épreuve l'imperfection des lames, obligeait à les recuire, à les redresser, pour les ramener, malgré leur longueur, à une rectitude parfaite. On a dit que les Espagnols trempaient leurs lames, à Tolède, dans une profonde cuve pleine d'eau du Tage, en y faisant descendre vivement chacune d'elles verticalement, la pointe en bas. Il est possible qu'il y ait là des inexactitudes et sans doute les vieux maîtres devaient-ils se servir aussi d'huile, de rognures de vieux cuir peut-être. Les Allemands passent pour avoir employé la raclure de corne de cerf. Toujours est-il que les lames des xvie et xvu" siècles se font remarquer par leur rigidité — et cependant elles ne sont pas cassantes — vraiment extraordinaire, étant données leur légèreté et leur minceur. Aujourd'hui les fabricants de Tolède mettent leur amour-propre à fabriquer des lames d'épée souples à pouvoir s'enrouler, dans une boite ronde, comme un ressort de montre, et leurs produits médiocres ressemblent à ceux de leurs prédécesseurs comme une de nos cuirasses de cuirassier à un plastron à l'épreuve sorti de Milan ou d'Augsbourg. Notre époque, au point de vue de la forge artistique, fera bien un peu d'en rabattre, et nous estimons que, sauf peut-être quelques vieux charrons perdus dans des campagnes reculées, nous n'avons plus un forgeron capable de ressouder à chaude portée une lame brisée.

On peut voir, à l'Armeria de Madrid, quelques lames tolédanes d'une exceptionnelle beauté ; la plupart n'ont plus leurs montures qui, composées de métaux précieux, ont été envoyées au creuset lorsque la mode exigeait une forme nouvelle, mais certaines sont complètes avec leur poignée. Il faut citer notamment ces belles épées, datant du xvie siècle, et que l'on nomme : épées aux câpres., parce que leur pommeau, les têtes des quillons et des verrous du pas d'àne sont façonnés et cannelés comme des câpres. C'est là un modèle essentiellement espagnol et qui date du règne de Philippe II.

On s'étonnera de ne pas rencontrer à l'Armeria un plus grand nombre de ces rapières à coquille repercée et ciselée que tous les ignorants s'obstinent à considérer comme remontant au xvie siècle. Cependant la raison de cette pénurie est assez simple. On n'a commencé à porter ces rapières qu'au xvne siècle, et l'Armeria possède surtout les armes de Charles-Quint et de Philippe II et presque rien de leurs successeurs. Ces rapières, dont l'usage ne paraît pas avoir été de mise ailleurs qu'en Espagne pendant le xvii" siècle et la

L'ARMERIA Dl£ MADRID.

première moitié du xvme, si ce n'est en Italie, dans les régions où prédominaient les Espagnols,, étaient surtout des épées de ville. Les épées de guerre étaient sur d'autres modèles. Lorsque Philippe V se fit peindre par Rigaud avec cette épée espagnole au côté, comme on peut le voir au Louvre, il voulut par là rendre un hommage à une forme nationale qui n'avait pas passé les monts. Quoi qu'en fassent les costumiers de théâtre et les peintres d'histoire, les rapières à panier ne se sont jamais portées en France, ni à la ville ni à la guerre. Il suffît pour cela de voir les portraits, les gravures, les livres d'escrime. Et c'est une grande preuve d'ignorance que de mettre une pareille arme au côté d'un personnage du temps de Charles IX ou même de Henri III. On sourit en pensant qu'on a vu tout récemment encore,

CEINTUHE D KPÉB

(De l'inventaire de Charles-Quint.)

en pleine scène duThéàtre-Français, des acteurs avec de semblables épées, notamment dans le Fils de l'Arétin, pièce qui se passe avant 1525. Le port de ces belles armes, au moins parmi les gens à la mode, semble même avoir été assez éphémère en Espagne, comme l'a fait remarquer Bowles « Y se puede presumir que como a principios de este siglo se abandons de repente dicho traje, emperazon a venir de fuera grandes cantitades de espadines guarnecidos, como los que se llevaban con el traje que se empeso d usar, de que provino la decadencia de las fabricas, y al fin su total ruina, perdiendose al mismo tiempo la practica del temple ». Elles furent remplacées par ces « espadines guarnecidos », ces courtes épées, épées françaises à poignée généralement de bronze argenté ou doré que les courtisans de Louis XIV mirent à la mode, sans doute parce que ces hommes, destinés désormais à vivre dans de continuelles cérémonies, à parader dans des salons, à monter plus en carrosse qu'à cheval, trouvaient cette vilaine arme plus commode à porter que la rapière. Les épées devinrent désormais un article de pacotille, il en sortait un millier d'un même modèle, d'un même atelier. Les lames venaient de Solingen, les gardes d'Allemagne et de Paris, jamais on ne vit rien de moins individuel ni de plus médiocre que l'épée, de Louis XIV à la

Révolution. A peine si, chez les meilleures, la délicatesse du décor sauva la pauvreté de l'architecture. Des courtisans, pour se mettre au goût du jour, commirent des actes de vandalisme ; nous avons raconté ailleurs l'histoire de l'épée que Charles IX avait donnée à Brissac.

En somme, les Espagnols sont ceux qui ont forgé et porté les derniers de belles épées, et ils peuvent s'enorgueillir d'avoir eu des maîtres comme Alonso de Sahagum, Andrès Martinez, Antonio Ruyz, Lope Aguado, Francisco Ruiz, Miguel Cantero, et d'autres moins illustres qui vécurent au xvie siècle et qui furent suivis au xvne par les fameux Tomas de Ayala, Sébastien Hernandez, Hortûno de Aguirre, Juan Martinez.

Charles-Quint paraît avoir eu un faible pour les armuriers allemands, la plupart des lames de ses épées de guerre ou de chasse proviennent de Solingen. Il faut remarquer entre toutes trois pièces du plus haut intérêt, des épées à sanglier (Espadas para puercos) dont la pointe est élargie en spatule. Ce sont des armes très simples, dont le pommeau lenticulaire, de forme archaïque, surmonte une courte fusée, puis vient une petite garde en croix. Les fusées sont habillées d'un fil noir fortement serré, toute la poignée est noircie au feu, les lames sont très simples, fourbies. De ces épées, certaines devaient se porter dans un fourreau, car l'écusson de leur croisette forme un godet destiné à obturer la chape de la gaine comme elle s'observe dans les estocs allemands, disposition qui avait pour but d'empêcher la pluie d'entrer et de rouiller la lame. Etant donné l'élargissement en spatule du fer, ces fourreaux devaient être très larges, comme le prouvent les dimensions du godet. Mais, bien que figurées dans l'inventaire illustré, ces épées n'y sont pas représentées avec leurs fourreaux. Et ce n'est pas un oubli, car la plupart des épées repro duites sont engainées. On devra remarquer que, dans ces armes de chasse, le pommeau n'a ni embase ni bouton de rivure, la soie est rivée directement sur la convexité supérieure; par le bas il se pose directement sur la fusée ou bien même celle-ci rentre en lui, comme cela s'observe pour nombre d'épées du xve siècle. Les lames sont d'abord en forme de baguette ronde forgée parfois en section carrée pour former un ricasso sous la garde. La plus ornée de ces épées (G. 142) a ses quillons chantournés, terminés en boutons extérieurement plats; à leur naissance, ces quillons portent quelques cannelures, saillantes sur la chape, plus basses de relief sur le reste de leur parcours; la largeur de la chape est la même que celle de la spatule;

L'ARMEHIA DE MADRID.

elle a son pommeau presque sphérique chargé, sur chaque face, d'une rosace côtelée. La marque de la lame est formée de cercles dentelés, que l'on retrouve sur une autre (G. 141); celle de G. 140 est une circonférence surmontée d'une croix, poinçonnée sur la spatule. Ces spatules, plates et tranchantes, sont en forme de feuille de laurier.

Il y aurait encore nombre d'épées intéressantes à mentionner, des glaives de justice, des épées à deux mains, des estocs. Ceux-ci, qui ont appartenu à Charles-Quint, sont allemands. Leurs lames triangulaires, très longues, sont montées sur une poignée dont la garde est une simple croisette à deux quillons chantournés, la fusée est à ressauts, le pommeau en forme d'oignon. L'écusson de la garde est façonné en godet pour rejoindre la chape du fourreau et l'obturer complètement. Tel est le vrai type de l'estoc à la façon d'Allemagne au xvie siècle. Il y en avait cependant à lame plus large et plus courte, quoique faite également pour frapper uniquement de la pointe. D'excellents termes de compaî^aison se trouvent à l'Armeria, où l'on voit l'estoc français ou italien de François Ier, celui de Frédéric le Magnanime, et d'autres ayant appartenu à Charles-Quint. D'une façon générale, les estocs de races latines paraissent avoir été plus larges et plus courts que ceux portés par les Allemands.

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