DESSINS
Un examen du musée de Montpellier serait incomplet s’il ne comprenait les dessins. Je ne parle pas de la collection Atger, placée à l’École de Médecine , et qui m'a paru plus nombreuse que bien choisie; mais des dessins exposés au musée Fabre. Ils sont nombreux, et quelques-uns très-remarquables. En les adjoignant au fonds Atger, on formerait un ensemble, sinon égal au musée Wicar, à Lille, du moins fort important, et qui occuperait la seconde place parmi les collections de province; car Rennes, qui possède également des dessins, ne peut lutter avec Montpellier, au moins comme qualité. Pour atteindre ce résultat, il faudrait
commencer par les faire monter et cartonner convenablement, ils en ont le plus grand besoin. Quand je les ai vus (septembre 1857, — septembre 1859, — septembre 1863), ils étaient assez mal fixés sur de mauvaises feuilles de papier, où la poussière et la lumière les détériorent à qui mieux mieux. L'administration du musée se doit à elle-même de ne pas laisser cet état se perpétuer.
Voici ceux qui m'ont arrêté dans une visite de quelques beures. Les plus beaux et les plus importants proviennent du legs Fabre.
De Raphël : une Vierge tenant le Bambino dans ses bras. Au crayon noir relevé de blanc, fixé sur toile; grandeur naturelle, le buste seulement. C’est une esquisse de la Madone de la casa Tempi, aujourd'hui à Munich. Quoique en très-mauvais état, ce qui reste de ce dessin est encore fort beau, et l’on peut y reconnaître les caractères de l'école du Pérugin et de la premiere manière de Raphaël. M. Passavant, qui le cite, ainsi que les deux suivants, accepte l'attribution comme bonne (t. II, p. 487).
De Raphaël: Téte de Vierge, de face, quart de nature, à la pointe d'argent. C’est une œuvre délicieuse, un véritable bijou d'amateur. La douceur, l'élévation et la beauté répandues sur cette tête de deux pouces carrés sont impossibles à rendre. J'ai le regret d'ajouter qu’elle est exposée dans un coin, au dessous d’une balustrade qui la dérobe aux regards, mais non aux rayons du soleil, qui -arrivent par une fenêtre de face. Si l’on n’y porte une sérieuse attention, avant qu’il soit peu, celte petite merveille aura complètement disparu.
Il ne m’appartient pas de donner des conseils, mais si la garde de pareils chefs-d’œuvre m'était confiée, au lieu de les laisser exposés, je les soustrairais à l’action du jour, leur plus cruel ennemi; je les enfermerais sous de triples cartons et de triples serrures, ne les exhibant qu’à de rares intervalles, et n’en facilitant l'accès qu’à bon escient et à des amateurs dignes de s’y intéresser et de les apprécier. Les dessins sont les œuvres d’art les plus délicates et les plus fragiles, celles qui perdent le plus à être soumises à la lumière. C’est un fait connu de tous les amateurs. Ne serait-ce même que par intérêt bien entendu, il faudrait les enlever le plus tôt possible. Si l'accès en était plus difficile, ils seraient probablement plus connus.
De Raphaël: Étude d'homme. Dessin à la plume, capital et de toute beauté. C'est un croquis pour l’homme appuyé sur la balus-
trade, dans la Dispute du Saint-Sacrement. Dans la fresque, cette figure, connue sous le nom du Sectaire, se soutient des deux mains sur la balustrade, Ce mouvement ne fut que le second, et le croquis de Montpellier prouve que, dans l'origine, le Sectaire devait, afin de mieux voir, repousser de la main droite le personnage debout auprès de lui. La#main et le mouvement sont encore parfaitement indiqués. Puis, mieux inspiré, et pensant que cette main eùt inutilement dérobé ce second personnage, Raphaël les a réunies sur la balustrade par un mouvement tout aussi élégant que le premier. Comme mérite artistique, cette feuille de papier, couverte de quelques hachures, a une inestimable valeur. Raphaël avait alors (4509) vingt-cinq ans, il était dans le plein de sa belle manière florentine, qui, au dire des délicats, a produit ses plus parfaits ouvrages. Il fondait dans le plus harmonieux ensemble la naïveté et la fraicheur de son génie avec la science acquise sous la discipline de Pérugin et de Fra Bartolomeo. Je le répèle, ce dessin à une inestimable valeur. ;
Mais ce qui double le mérite d'art d’un grand intérét de curiosité, ce sont deux quatrains d’un sonnet et le commencement d'un tercet tracés à gauche, au bas de la feuille, de cette écriture de Raphaël si lisible et si gracicuse. En outre, un détail prouve que chez lui le poète ne dédaignait pas les petites ressources du versificateur. Raphaël a mis à part, comme pour les retrouver quand il en aurait besoin, ces quatre rimes : solo, nolo, stolo, dolo. M. Passavant (t. IT, p. 487) et Jules Renouvier (le Musée de Montpellier, Gaxette des Beaux-Arts, t. V, p. 9) ont tous deux relevé cette versification, qui n’a rien de remarquable. A l’article de M. Renouvier est joint un fac-simile au quart d'exécution. Au verso, deux têtes à la plume, un peu plus grandes et un peu diffé-
rentes, de la même tête du Sectaire, ainsi que les mains de cette :
figure.
Quoique placé trop haut, il n’est pas difficile de s’apercevoir que le Festin est un très-beau dessin. Il est à la plume, lavé de bistre et relevé de blanc. C’est une copie des Noces de Psyche, de la Farnésine. Je ne le crois pas de Jules Romain, à qui il est attribué; mais probablement de quelque graveur, élève de Marc- Antoine, qui aura reproduit l’admirable décoration de Raphaël. Bartsch cite (t. XV, page 43, numéro 14) une gravure de cette fresque, datée de 1545, par un de ces élèves. Le dessin de Mont-
292 MUSÉE DE MONTPELLIER pellier, qui est italien et du seizième siècle, est peut-être celui de ce graveur. .
Une Nativité, grand dessin à la plume, lavé de bistre, appartient à la belle école romaine de la seconde moitié du seizième siècle. Ilest donné, par le cartel placé sur le cadre, à Sébastien del Piombo, avec lequel il n’a aucun rapport, Il rappellerait plutôt Polidore de Caravage ou le Garofolo.
Dans l'école hollandaise, je n’ai noté qu’un important Paysage, de Moucheron, authentiqué par l’M de Mariette.
Tout le monde connaît les deux suites de Poussin sur les Sept Sacrements. La première fut exécutée, en 1630, pour le commandeur Cassiano del Pozzo, elle est maintenant en Angleterre, chez le duc de Rutland; la seconde, commandée par Fréart de Chantelou, et peinte de 1643 à 1648, figure dans la collection de lord Ellesmere, également en Angleterre. Il existe un grand nombre de dessins du Poussin pour ces {deux suites, sans compter les copies et les imitations. Le Louvre possède une Extréme-Onction ; la collection de M. de la Salle, dix autres ‘; un autre dessin appartenait, en 1854, à un marchand de gravures nommé Defer. Les dessins du musée de Montpellier sont à la plume, lavés de ce bistre foncé employé habituellement par le Poussin. Je m'en rappelletrois qui m'ont surtout frappé : l'Eucharistie, d’une belle conservation, sauf le saint Jean, à gauche, qui a été rapporté; l'Extréme-Onction, dont la disposition diffère de celle de Paris, et dont la composition rappelle un peu le Testament d'Eudamidas ; et une autre
Eucharistie disposée autrement que la première et mise aux car-
reaux. Ils sont en longueur et paraissent avoir tous été composés au même moment. Leur exécution rappelle le Poussin; mais placés hors de la portée d’une vue ordinaire, il est fort difficile de les
. examiner avec l'attention que mériterait un pareil nom et de don-
ner une opinion affirmative. La présence dans diverses galeries de dessins du Poussin représentant les Sept Sacrements ne s’opposerait nullement à l'authenticité de ceux de Montpellier, l'artiste ayant fait un grand nombre d’esquisses pour le même tableau
avant d'arriver à l’esquisse définitive, Quelques personnes, se
1 Depuis 1866, M. His de la Salle a offert ces magnifiques dessins au musée du Louvre. Ils sont exposés au second étage dans la salle dite des boîtes et portent, dans 1e catalogue de M. Reiset, les n°s 1258, 1259, 1260, 1261, 1262, 1263, 1264, 1266, 1267 et 1268.
souvenant que Pesne avait gravé la seconde suite des Sept Sacrements, celle de Fréart de Chantelou,- ont voulu voir dans les cadres de Montpellier les dessins faits d’après ces tableaux pour les gravures. Mais on sait que ces dessins sont aujourd'hui au musée de Lyon, auquel ils ont été donnés par M. François Grognard. Ils ont bien le caractère d'œuvres de graveur : la précision, la netteté, presque la dureté du contour; tandis que ceux de Montpellier m'ont paru traités avec une grande liberté. Je dois dire que l’opinion de MM. de Chennevières et Mundler n’est pas favorable à l'attribution de ces dessins au Poussin. Placés comme ils sont, ils m'ont paru fort beaux. C’est tout ce que je puis dire {.
Quant au petit Paysage bordé par un cours d'eau, c’est le moins important de tous les Poussin pour la dimension, mais c’est, à mon sens ; le -plus agréable, le plus charmant, celui sur lequel ie doute peut le moins s’élever : en un mot, celui que j'emporterais si l’on me laissait le choix. C’est une étude bien probablement des bords du Tibre, près du ponte Molle, à la plume, lavée de bistre, pleine de naïveté, de force et de grandeur. Enfin, ce qui est un titre d'honneur pour les dessins : elle porte l'A de Mariette,
Le Jugement de Pris, à la plume, relevé de crayon noir, de sanguine, de bistre et d'encre de Chine, par Jacques Stella, est une imitation de la grande gravure de Marc Antoine sur le même sujet. Il doit dater des années comprises entre 1693 et 1634, que Stella passa à Rome intimement lié avec le Poussin, et occupé à copier les antiques etles œuvres du seizième siècle.
Un dessin au crayon noir ayant encore appartenu à Mariette, monté par lui, portant dans un cartouche le nom de Lud. Testelin, représente une femme agenouillée devant un roi assis sur -un trône. Une attribution donnée par Mariette ne peut être discutable. Le dessin est donc bien de Louis Testelin. Nous en trouvons d’ailleurs la confirmation dans le passage suivant de la vie de cet arüste, écrite par Guillet de Saint-Georges. « Dans la ville de Tours, il y a deux tableaux qu'il fit pour M. Charton. Il a peint dans « lun le Passage de la mer Rouge, et dans l’autre il a fait paraître « Salomon qui juge la contestation de deux femmes, dont cha-
1 Une dernière visite au musée de Montpellier (août 1868) m'a démontré que MM. de Chennevières et Mündler avaient vu juste en ne considérant pas ces dessins comme l’œuvre du Poussin. Aujourd'hui je me range pleinement à leur avis (1870).