MON CHER AMI
J'arrive de Besançon et viens tenir ma promesse en vous donnant un aperçu succinct du musée de cette ville.
Cependant, permettez-moi de vous arrêter sur la route, à Sens, où j'ai dû faire une station chez M. Chaulay pour y étudier le fameux tableau de Jean-Cousin : Eva prima Pandora.
On a peu de détails sur Jean Cousin. La notice de M. Villot, dans son catalogue de l’école française, et le travail de M. Hesme, annoté par M, de Montaiglon, publié dans les Archives de l’art français (t. V, p. 351), sont encore les renseignements les plus circonstanciés que je connaisse sur cet artiste {. Né vers 1500, à Soucy, près Sens, il se maria trois fois; la dernière en 1537, et mourut après 1589. À en juger par les verrières de la cathédrale de Sens, par celles de l’église de Saint-Gervais, à Paris, et de Notre-Dame de Villeneuve-le-Roi, Jean Cousin fut surtout un peintre sur verre. Cependant le jugement dernier du Louvre et l'Eva prima Pandora prouvent qu'il ne se livrait pas exclusivement à cette industrie, et qu’il s’adonna aussi et avec un certain talent à la peinture à l’huile. Quant à avoir été sculpteur, il est fort possible que Jean Cousin, comme tous les artistes de cette époque, réunit des facultés séparées aujourd’hui, et dirigea l’ensemble de travaux où la sculpture avait le plus de part; mais rien ne prouve qu'il ait tenu l’ébauchoir; et l'attribution qu'on lui a
1 Il faut lire également l’article de M. Deligand, dans le Bulletin de la Sociëté de l Yonne, pages 329 et 335, et celui de M. Beclard, dans la ARevue de l’Anjou et du Maine, déc. 1857.
faite de, la statue de l’amiral Chabot, placée au Louvre, repose sur une assertion de Félibien, répétée par Germain Brice, mais que rien n’est venu confirmer.
On a voulu faire de Jean Cousin un artiste uniquement français qui, continuant la tradition de Michel Columb, de Juste, de Clouet et de l’ancienne école tourangelle, ne reçüt pas le contre-coup de la renaissance. On lui a fait honneur de s’être dérobé à l'influence de l’école de Fontainebleau. C’est là, selon moi, une erreur capitale, et l'Eva prima Pandora est suffisante pour le prouver. J'en emprunterai la description à Millin, qui vit le tableau en 1804, et qui en parle de la manière suivante dans son Voyage dans le Midi de la France (t.1, p. 147) : « Eve-Pandore, nue, de grandeur « naturelle, est couchée, son bras droit est appuyé sur une tête « de mort, au-dessus de laquelle s’élève la branche du pommier « fatal qu’elle tient dans la main; sa main gauche pose sur un « vase d'où est sorti un serpent qui s’enlace autour du bras, Le « lieu de la-scène est une grotte percée en deux endroits différents. « Dans l’enfoncement de la grotte et au bas de l'ouverture est un « vase qui fait allusion à la boîte de Pandore, et d'où s’échappe « une foule de génies malfaisants. Dans le lointain on apertoit des « constructions de forme pyramidale; dans le ciel du tableau est « une inscription ainsi figurée :