‹ Les musées dE̕urope: Le Louvre: La peinture étrangèreChapitre 10 sur 38 · LK NAIN KL PKIMO · texte numérisé non relu

LK NAIN KL PKIMO

Il fïmt renher a Madridoii le roi l'éclanie son peiiilrc entre deux bâillements.

Velasqnez a vu, étudié, copié les plus beaux la h I eaux du monde. Il 11 les yeux éblouis et le cerveau fatifïué.

L'Olympe, T Ancien el le Xou* veau Testa inenL les dieux païens, la Sainte l^rinité tourbillonnent devant lui en une mêlée de lormes et de couleurs. Il sorl enfin du dédaledu colossal musée qu'esl l'Italie. Il revoit la S'raie lumière. Vu homme passe, drapé d'un vieux manteau, un chapeau crasseux sur rorcille, et Vehîsc[uez trouve qu'il est aussi beau quun saint Pierre ou qu'un vieil (i^fîipan, Titien, Véronése, lui trouvant de Fallure, une belle barbe, auraient jugé qu'il

pouvait poser convenablement un apôtre batailleur, à condition d'atténuer, d'escamoter ce que le modèle a d'un peu canaille». Velasquez voit la flamnie de son regard, le sourire cynique de sa bouche, devine la pensée qui bouillonne et pétille. Il n'y change rien, le nomme Ménippe, comme aurait l'ait Shakespeare peintre. Il aurait pu le nommer Diogène. Tel qu il est sorti de ses mains, c'est un vagabond philosophe en manteau noirjen jambières de cuir jaune.

^'ïiï*A^ig^.Tl:z,

M aria nui' (fAntrùhv, scrmide

Veiasquez.

Marianne d'Anf riche (fragment).

ECOLE ESPAGNOLE

VELASQUEZ (attribué à)

PHILIPPE ÏV

Il a auprès de lui une cruche et un livre. 11 sourit dans sa barbe de bouc, il penche la tête, regarde le spectacle humain de ses yeux phosphorescents.

Dans un autre passant, il devine un Esope, un visage pâle, fatigué, douloureux, méditatif, une épave que la vie a roulé dans ses flots violents et qui n'a plus rien que sa robe de bure, son cahier sous le bras, son front pensif, sa bouche close, son masque résigné et fier. Avec ces deux hautes figures, c'est le grand Velasquez qui apparaît aussi, ceTui qui se cache et qu'il faut deviner sous ses besognes.

Il doit retourner à la meule. De KkU à 1(536, Velasquez produit régulièrement et presque exclusivement des effigies royales ou princières: le portrait de Tinfant don Baltasar Carlos à deux ans, le portrait du roi que Ton envoie à Florence, Tlnfant à six ans, en petit chasseur, un fusil ù la main. Le petit bonhomme, déjà droit et grave, guêtre de noir, ganté de jaune, en costume marron, en collerette de dentelle, la casquette sur le côté pour montrer ses cheveux blonds, est debout en avant d'un paysage de montagnes grises et bleues. A sa gauche un gros chien dort dun œil, la tête allongée sur le sol; à sa droite une levrette montre son (in museau. Le petit prince est admirablement campé et avec sa majesté déjà ap])rise, il a encore de la grâce de l'enfance. Mais Velasquez fera mieux de son princier modèle.

II peint encore Philippe IV, et son frère l'infant don Fernando, tous deux en attirail de chasse. Ces deux toiles sont aussi au Prado.

Le roi est semblable à celui de notre Louvre, costume marron, gants jaunes, la moustache blonde en croc. Son frère, imberbe, au grand nez, le fusil aussi en main, apparaît dans un paysage à peu près semblable, de verdures et de rochers.

Ces jeunes chasseurs ont grand'besoin de se promener à l'air. Leur apparence élégante et fragile a pour voisinage la force

d'énormes chiens musclés, ramassés, débordant d'énergie réprimée, qui sont auprès d'eux. Velasquez a vu ce contraste, et s'il Ta exprimé paisiblement, Teffet n'en est pas moins violent et terrible.

Le portrait de Marianne d'Autriche est-il de cette époque? La date est douteuse. C'est une extraordinaire poupée que cette royale Mère Gigogne dont la robe semble se tenir debout toute seule. Mais quelle robe! Quel portrait de robe, noire, galonnée d'argent, comme une housse mortuaire! 11 y a une femme sous ce catafalque, sous cette coiffure empanachée, une femme aussi empesée et raide que son costume. L'ennui des reines d'Espagne est peint avec la pâte de Velasquez sur ce visage pâle, avivé de rouge aux joues et aux lèvres, dans cette attitude rigide, une main au dossier d'un fauteuil, Tautre appuyée sur la construction de sa robe bouffante, et tenant un mouchoir bordé de dentelles.

L'infant Baltasar Carlos reparaît à cheval, bambin juché sur une grosse jument, toute ronde. Bien en selle, projeté dans l'espace, il tient en main un bâton de commandement au bout duquel on cherche des grelots. Il n'y en a pas. Ce jeune conquérant est fort sérieux. Son portrait est parmi les délices de la peinture. Le paysage est blanc et bleu, de neige et d'éther, d'ombres légères et de jeux de lumière. Le petit prince à grande collerette, en bottes de cuir souple, en manches jaunes, son écharpe rose frangée d'or envolée autour de lui, bondit vraiment dans l'air. Personne n'a peint comme Velasquez le mouvement des cavaliers, soulevés au rythme d'un galop, et ce mouvement ici est merveilleux, à croire que Ton voit le prince se dresser sur ses étriers en même temps que sa jolie bête chevelue quitte le sol de ses pieds de devant recourbés. Et après que l'on a admiré la manière simple, sans trompe-l'œil, sans insistance, qui exprime le velouté des étoffes, la souplesse des cuirs, la dorure des broderies, le brillant des métaux, on reste en contemplation devant ce visage pâle aux yeux noirs/merveille

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VELASQUKZ

LK PRINCK BAL'IASAR (à six ou sept ans)

Velasqukz.

Le Prince Baltasar à six ou sept ans (fragment).

des merveilles, sur lequel, vraiment, passe le vent de la course et tout l'air du paysage.

De KUO à 1648, Velasquez peint le Christ en croix, puis des portraits: le duc François de Modène, Tamiral Pareja, (chef-d'œuvre qui est à la National Gallery), don Antonio AlonsoPimentel, comte de Benavente, en armure damasquinée, figure un peu sèchement réalisée, qui pourrait faire naître un doute. VOliuarcs, par contre, est splendide.

Le comte-duc d'Olivarès s'enlève pesamment et magnifiquement sur un cheval de bataille. De bataille et de victoire, il n'y a que la place. Type de diplomate rusé, de guerrier brutal et mauvais joueur qui fait brûler les villages comme un autre jetterait les cartes à la figure de son adversaire. Si ce visage aux yeux subtils, à la moustache de matamore dessinée en virgule sur la joue hâlée, si celle physionomie prudente et dure est admirablement caractérisée, le mouvement du cavalier est aussi vrai et étonnant que celui du petit Baltasar. Ici, c'est un homme corpulent, bien en selle, le bout de la botte sur l'étrier, qui tressaute au galop d'un alezan. Le cheval est de satin brun, Thomme est de métal noir. Il porte aussi un feutre gris, des bottes de buffle, une écharpe lie de vin à longues franges d'or, une merveilleuse épée qui fait songer à Tépée de Don Salluste décrite par Hugo en ces vers de liiif/'Blas :

I^ poignée est de (îil, le fameux ciseleur.

Celui qui le mieux creuse, au gré des belles filles.

Dans un pommeau d'épée une )M)îte ik pastilles.

En 1634, Velasquez a marié sa fille Francesca à Juan Bautista del Mazo, l'un de ses élèves, auquel il transmet sa charge d'huissier de la chambre. Lui-même obtient de l'avancement, et mieux que cela, le paiement longtemps différé des travaux qu'il a rapportés

ôl

d'Italie. La disgrâce de son protecteur le comte-duc d'OIivarès, sa fidélité à ce ministre tombé (trait d'héroïsme), certains différents avec rintendant Malpica, menacent de briser sa carrière officielle. On se prend à regretter que Tlntendant n'ait pas eu assez de crédit pour faire sortir Velasquez du Palais et lui rendre sa liberté. Nous aurions cinquante tableaux de plus du grand homme qui usait sa santé et perdait son temps à des besognes dignes du seigneur Malpica.

Velasquez fait partie de la suite du roi dans son voyage en Aragon. Au siège de Lerida, il manque encore foccasion de faire un beau portrait, comme il a manqué Cervantes à Séville: la tranchée était fort rapprochée de la place, il a dû voir souvent se hausser par-dessus les terrassements une tête d'oiseau de proie, d'un caractère inoubliable: Condé!

A défaut du conquérant indomptable, il brosse en hâte le portrait d un autre indomptable, le pamphlétaire Quevedo, un confrère qui a fait aussi un portrait d'Olivarès, commentaire du portrait équestre. Velasquez n'a qu'une prison, Quevedo a toutes celles du royaume. Velasquez fait le portrait du roi, Quevedo ose faire le portrait des mœurs nationales avant Goya. Velasquez est payé lentement, le compte de Quevedo est réglé tout de suite.

Au siège de Lerida, Velasquez est chargé de donner pour conclusion le Philippe IV en grand apparat, bardé de fer.

Vklasqi'e/..

D. Antonio Pimentel, comte de Benavente.

U (.m^ir^dM. *n^nmfvH M^^in^^^'^^

Cesi encore un cavaliej\ aussi beau que les autres- Du personnage ennuyé qui vient somnoler dans son alelier, Velasquez a lire, d'un coup de son pinceau enclianlé, ce chef-d'œuvre décoratif en bnlles molles qui nioulenl si cxtraordinairenienl lu janihe el le pied, en culolle de velours hiodé. en cuirasse d'acier unir doré, barrée d'une echarpe d^iu roufïe rose. h\ lele coi liée d'un i^raïui chapeau à plunies. VA il Ta faiL non seuleincnl coskinic. mais vivant, le protil grave, Tteil ouvcrl, hi bouche fermée, lu lé vit* et le menton ombrés de la m ou si ac lie cl de la bai^bichc, une lïoucle de cheveux autour de l'oreille. Le ]>clage tlu clie\al esl de soie douce el brillante. Le ciel esl blanc el bleu, un [îcu \ei'dalre,

II y a un autre Philippe l\\ debtuit. en armure. t|ui esl seulement atlribué a Velascjuez, el avec jusle raison. Le visaj^e n'a |>as le caractère de simplicité el de vérité auquel nous voici ludiilués. Larniure seule esl belle, sombre, semée de clous duv. De même, sont plus que douleux le Pliilippe l\ el la Reinv Marianne vn prières. Mais, en revanche, le PhiUppe IV. derniei^ en dale, le Philippe IV déjà a£(é. foti£(ué, ai>pai'aît nvec toutes sescaraclérisliques: la maiyie mouslache en crtK-, les ioui»s cheveux blonds, la bouche épaisse et rouge, les gros yeux bleus, le IVonl haul et élroit.

On charge aussi Velast|uez d'un havail de léfecUon et tie letcuiche, trois portraits commandés pour hi décoiation du lîueu-Heliro: Philippe IIL Marguerite trAulriche sa femme, Isabelle de Bourbon, première femme de Philïpi>e IV. Velasquez n a pas vu les peisonnages et Fou eroil li une collaboration pour ces portraits, mais Velasquez les a refaits et Ion retrouve, en efleU dans les formes le sens ,des proportions, dans la couleur les harmonies qui sont à lui. Il y a des merveilles dans le lissage pictural des costumes, el c'est une des plus belles hétes dressées par Velasquez que te cheval blanc, à lœil de veloui s noir, que monte Isabelle de Bourbon. On a remarqué la petitesse de la tête d'Isabelle, comme plus lard, celle du

vaincu de Breda. L'influence des études d'après l'antique se marque dans cette particularité, de même que dans la plupart des chevaux que l'artiste a mis dans ses tableaux, nobles bétes espagnoles qui suivent au galop le défilé des métopes du Parlliénon.

Une surprise ! Le roi a découvert un moyen de se distraire. II autorise son peintre à faire monter sur la table à modèle les nains, les boulions, les infirmes, les idiots qu'il traîne à sa suite. Ils vont surgir là comme Quasimodo sur le pavoi, le jour de la fête des b'ous.

Kl Primo débute. Puis viennent TEnfant de Vallecas, le Fou de Coria, Sebastien de Morra, Pablillo de Valladolid, Pernia ou Barberousse, Juan de Austria, Antonio el Inglès. Il n'y a pas de monotonie dans cette série admirable. Le regard acéré et droit de Velasquez, son esprit savant de la vie, ont vu et compris tout de suite les variétés de tares et de tristesses qu'il avait devant lui. Il a distingué, avec une décision sans erreur, avec un sentiment profond du particulier et de la nuance, ce qu'étaient les malheureux qui posaient devant lui, et ce qu'ils auraient pu être. II a non seulement représenté Tirrémédiable de la fatalité, la déchéance physique des uns, mais aussi la part de malice, de comédie, de philosophie même, qui se trouve dans le rôle des autres. Sous son grand chapeau, vêtu de son costume noir, le nain VA Primo, avec son grand front, ses yeux mélancoliques, son goût des livres de l'écritoire et du grimoire, semble avoir du savant maniaque, mais le sérieux et le futile se partagent sa physionomie; déjà rintelligence vacille dans ses prunelles: son nez, sa grande bouche, le bas de son visage font de lui un animal triste; ses jolies mains délicates sont contournées et impuissantes, s'arrêtent de feuilleter les pages de l'in-folio en une pose d'une justesse surprenante. Le pauve Enfant de Vallecas est d'une observation plus simple: assis en avant d'un paysage, vêtu de drap vert d'une

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VELASQUEZ

L'ENFANT DE VALLECAS

Velasquez.

Philippe IV (fragment).

souplesse, d'un molletoneux étonnants, un jeu de cartes dans ses mains, les yeux mi-clos, ou plutôt mal ouverts dans sa chair maladive, la bouche ouverte le front déformé, les jambes et les pieds enflés, c'est Tidiot qui rampe, sautille, chantonne, balance la tête, par les couloirs, et les cours du palais. Le Fou de Coria, en costume vert olive, en grande collerette et poignets de dentelle, est aussi déserté par rintelligence. Il regarde le peintre de ses yeux louches, il rit, se frotte les mains. Velasquez aussi le regarde et le voit. Un quatrième, Sehasiien de Morra, bariolé de vêtements, assis par terre, ses courtes jambes en raccourci, montrant ses semelles, pose devant le peintre en l'observant d'un regard fixe. Il a le front bas, le nez de travers, la moustache en croc, la barbe étalée, les poings fermés appuyés sur sa ceinture, l'air dur et obtus. Il est fort, râblé, musclé. A-t-il envie de bondir sur ce beau cavalier qui est debout devant lui? (3u bien une pensée fugitive Iraverset-elle son cerveau dormant, se demande-t-il ce que fait celui-là?.. . Rassurons-nous, le voila bien tranquille, immobile pour Téternilé. Ceux-ci ne sont plus des fous, des idiots, des nains. Place à VHombre de Placer, l'homme de plaisir, celui qui est chargé de distraire le monarque! Pahlillos de \a//arfo//V/, c'est l'acteur, admirablement campé, prenant toute la scène de son enjambée et de son geste. 11 s'acquitte bien de sa lâche, mais il a hâte d'avoir fini sa déclamation pour aller boire bouteille, ses petits yeux endormis, son nez en trognon, sa bouche molle et humide le disent à qui veut l'entendre. Pernia, dit Barberousse, coiifé d'un bonnet bizarre, son manteau sur Tépaule, l'épée à la main, prend mieux au sérieux l'histoire qu'il raconte: Barbarroja fait bien son métier, et n'est pas si terrible qu'il en a l'air. Mais voici le plus touchant, celui que la moquerie a nommé Don Juan d'Autriche, quelque vieux soldat devenu innocent. Autour de lui, cuirasse, casque, mousquet, boulets. Il est vieux, appuyé d'une

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