‹ Les musées dE̕urope: Le Louvre: La peinture étrangèreChapitre 11 sur 38 · LE BOUFFON D. JUAN D'AUTRICHE · texte numérisé non relu

LE BOUFFON D. JUAN D'AUTRICHE

VKLASQUraS»

main sur sa haute canne, de l'autre sur la garde d'un poignard. Il se soutient à peine sur ses jambes osseuses, mais il est bien habille, d'un justaucorps noir à manches bouillonnées, d'un court manteau doublé de satin, d'une culotte bouffante, de bas et de souliers à flots de rubans. Ses vêtements sont défraîchis, usés, mais sont de rose et de vermillon, et il a un beau toquet à plumes sur la tête. Il est soumis, indifférent, demi-souriant : vieux pitre pensif, il ne rit que quand il est de service. C'est un vieux soldat qui a lu Cervantes, c'est un fier Espagnol en servitude. Il est encore un des plus intéressants de la série, un des plus significatifs, par le charme de Tébauche, la décision de l'attaque picturale. Par lui, on voit le métier de Velasquez, sa sûreté de main, sa magie de tout montrer, de tout évoquer, avec presque rien, un ton qui est une forme, une forme qui est enveloppée d'atmosphère.

Encore un nain, le plus extraordinaire, le plus terrible, Z). Antonio el Inglès,

Celui-là, Velasquez l'a traité comme un roi. Il a couvert son vêtement de broderies d'argent, il lui a mis en main un feutre empanaché de plumes blanches qui balaient le sol, il a répandu sa longue chevelure sur une superbe collerette empesée, et mis à son côté une épée aussi grande que lui. Au-dessus de la collerette, frémit une petite tête congestionnée qui fait songer à un insecte rageur, aux yeux furibonds, à la bouche avide de mordre. Mais Antonio, le jour où le peintre du roi fait son portrait, est heureux de tenir par le collier la grande chienne noire tachetée de blanc. La bonne bête, qui ne ferait qu'Une bouchée du nain glorieux, reste bien tranquille auprès du petit bonhomme.

Au fond, il y a peut-être quelque chose de plus que la curiosité d'un désœuvré dans le goût de Philippe IV pour les nains et les monstres, peut-être une obscure sympathie. Ces bouffons empanachés, juchés sur la table à modèle, sont-ils vraiment plus bouffons

VKI.ASOniii^

LL NAiX û. .ANTONIO M. îNf.LKS

Velasqukz

Isabelle de Bourbon, première femme de Philippe IV (fragment).

— co-

que ce roi sur son trône? Leurs descendants, s'ils en ont, pourrontils descendre, degré par degré, à l'abjection d'un Charles IV. Ils veulent bien sauter, grimacer, sous le fouet d'un maître auguste, ils ne feraient pas de pirouettes sur l'injonction d'un simple goujat. Or, Charles IV, bientôt, se laissera dresser, redresser, domestiquer par Manuel Godoï, Tamant affiché de sa femme.

C'est probablement en 1047 que Velasquez exécute la grande composition de la Reddition de Breda, Les Lances, tableau tellement typique et définitif qu'il semble impossible de concevoir autrement la scène: la capitulation d'une place quelconque. On croit que c'est le héros lui-même, le marquis de Spinola, qui documenta le peintre. Celui-ci a écouté et résumé avec une incomparable maîtrise. Il écrit le glorieux épisode comme s'il en avait été le témoin, scelle sa déposition de son sceau, nous dit que c'est la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. C'est aussi l'art qui comprend, qui coordonne.

Un immense paysage, verdatre, bleuâtre, doré. Tout l'air de l'espace, toute la beauté de la lumière, toute la grâce des nuages qui errent lentement au dessus de la terre épanouie. Des fumées se mêlent a ces nuages, des fumées noires où scintillent des flammes. Des gens vont et viennent, assiègent des remparts. C'est la guerre qui a envahi ce paradis terrestre. Une ville brûle. Des soldats se fusillent. Et ce n'est pas pour une fête de la nature que sont rassemblés, au premier plan, ces gens paisibles. Ils procèdent à l'épisode final: le gouverneur de Breda apporte la clef de la place qu'il a défendue au général espagnol qui est son vainqueur. A droite, derrière leur chef, le marquis Ambrosio de Spinola, génois au service de l'Espagne, ce sont les victorieux, l'état-major, officiers aux têtes découvertes, physionomies graves, attitudes respectueuses, soldats coilTés de feutres, porteurs de drapeaux, de mousquets, armés des lances qui ont donné son titre à

^\Ov

en :^ O

Dû

ce

Si

\x VAtviMiX ^VVvx\>*\V* Afr \\avvv,v\hxtv\ .\\Cn.^^'.v- v>X^r-

l'œuvre, lances que Ton croit voir bouger, les unes droites, les autres obliques, et à travers lesquelles l'air joue, le paysage s'aperçoit. A droite encore, occupant un tiers de la largeur du tableau, le cheval de Spinola, alezan foncé, à la croupe luisante comme un tissu précieux. Prés de ce cheval, le tenant probablement par la bride, un officier vêtu de gris, belle figure où se lisent la fierté et Tintelligence, et où Ton n'a aucune peine à reconnaître Velasquez. A gauche, derrière le prince Justin de Nassau, ce sont les Hollandais porteurs de guidons et de hallebardes, groupe solide et vaillant, aux rudes costumes. Le cheval du prince de Nassau joue aussi son rôle dans ce groupe, sa tête brune rayée d'une bande blanche apparaît, il semble voir et écouter.

Pour les deux rôles principaux, ils sont tenus avec une perfection sans égale. Spinola, fin, gracieux, dans son armure noire et brillante, chaussé de bottes fines, se j) e n c h e vers le

VrLASQiKz. Le Fou (h.Coria. ValUCU, Ic prCUd

UJ •y:

par l'épaule d'un geste de camarade.

Il lui parle, on l'entend, il lui dit son estime, il le console. Nassau, velu de gros drap rayé, chaussé de fortes bottes, s'incline, mais la télé levée.

Il a fait son devoir, il est heureux de trouver en face de lui un courtois vainqueur, qui rend hommage à ceux qui ont défendu leur pays, soutenu un siège pendant dix mois. S'il savait l'avenir, il se consolerait davantage, mais peut-être cet

avenir est-il prévu par tous deux, Nassau et Spinola. Les Espagnols prennent Breda en 1625, les Hollandais reprendront leur ville en 1637. Velasquez a fait ici son noble chef-d'œuvre. On pénétre plus profondément dans ce mystérieux esprit, celte intelligence douce, forte, humaine, qui sait comprendre et exprimer la grâce modeste du vainqueur, la fierté civique du vaincu. Il peint les Lances en 1647, dix ans après la reprise de Breda par la Hollande. II a pu songer aux lendemains des victoires, aux revanches de

VlCf.A.SQlKZ.

I). Sebastien de Marra.

la forluiîc. Cette philosophie se lit au visage nuancé et sceptique de Spinola.

A ce moment le grand artiste, nommé inspecteur des bâtiments, accablé de besognes, obtient un second congé, repart pour ritalie. Il est encore en fonctions, il s'agit d'un voyage d'achats. Il s'embarque à Malaga avec don Emmanuel de Cardenas, ambassadeur extraordinaire auprès du pape Innocent X. Il traverse Gènes, Milan, Padoue, Venise, Bologne, Modène, Parme, Florence,

Home. Il pousse jusqu'à Xaples, où il doit toucher des subsides chez le comte d'Onate. Il a embauché, en passant à Bologne, deux stucateurs fresquistes fort habiles, Colonna et Metelli, qui bientôt, sous sa direction, travailleront à la décoration de l'Alcazar. A Rome, où il revient après son séjour à Naples, il peint le portrait d'Innocent X. Après avoir fait en Italie de nombreux achats, tableaux de Véronèse, du Tintoret, de Claude Lorrain, du Poussin (il se lie avec ces deux derniers à Rome) il revient, débarque à Barcelone en 1651.

Il monte encore en grade, est nommé maréchal-fourrier du Palais. On lui < promet^

Vel\squez.

PabUUos de Valladotid.

ECOLE KSIAGNOLE

VELASQUEZ

Page 1