LA CONCEPTION
influence vivifiante se prolongera pendant près d'un demi-siècle dans l'atelier qu'il a fondé.
Avant d'arriver à Murillo, il convient de faire une place à Pedro de Moya (1610—1666), élève de Juan del Castillo, malgré la médiocrité des six tableaux de son Histoire de Joseph, On a pu remarquer que les peintres espagnols voyageaient peu. Un petit nombre d'entre eux font le pèlerinage à la Mecque: le voyage en Italie. Pedro de Moya, plus hardi que les autres, s'arme en guerre, le mousquet à l'épaule, la longue rapière au flanc, part pour les Pays-Bas. Coups de fusils, coups de pinceaux. Il passe en Angleterre, où Van Dyck le reçoit dans son atelier. Il arrive juste à temps pour recueillir les dernières leçons du Flamand.
Van Dyck meurt à quarante ans, Moya rentre à Séville avec ses études qu'il montre à Murillo. Celui-ci, averti ainsi d'un art insoupçonné, est sur le point de partir à son tour, en conquistador, les regards et les mains tendus vers le ciel inconnu et les étoiles nouvelles.
VI. — MURILLO. — MIGUEL DE TOBAR. — LLORENTE. — FRANCISCO DE HERRERA. — VALDÈS LEAL. — CLAUDIO COÊLLO.
Barthélémy Esteban Murillo naît en 1618, à Séville, ou dans les environs, à Pilar. Belle vie d'artiste qui commence par dix années de misère et se termine brusquement par un accident en plein labeur. La pauvreté n'a point efi'rayé Murillo au début de sa carrière. Plus tard, entrant dans la cage de Velasquez, voyant quels misérables soucis dévorent le grand homme «triste comme un lion rongé par la vermine», il jure qu'aucune main gantée de velours ne se posera sur son épaule, qu'aucune chaîne, fût-elle en or massif, ne lui sera passée au cou, qu'aucun homme, si haut qu'il soit, n'aura la clef de son atelier. Il se retire avec deux fortes leçons: l'œuvre de Velasquez et sa vie.
Murillo, orphelin à dix-huit ans, pauvre, sous la direction d'un tuteur intelligent, le chirurgien Lagarès, laissé libre de suivre sa
vocation, est placé dans Talelier de Juan del Castillo, d'où sont sortis Moya et Alonso Cano. Malheureusement, Castillo quitte Séville, part pour Cadix.
Murillo reste sur le pavé avec son apprentissage à faire et son pain à chercher. Il est parfois difficile pour un artiste de vivre de son métier, il est plus malaisé encore de tirer sa subsistance d un métier qu'on ne possède pas encore. Avec les quelques réaux qu'il a en poche, le jeune artiste a tout juste de quoi acheter très peu de couleurs et pas beaucoup de pain. Il bâcle son premier tableau, se drape dans sa cape, enfonce son feutre, porte sa marchandise à la Féria. C'est quelque chose comme la «trôle»
de notre faubourg Saint-Antoine, à Paris. C'est là que les amateurs, les désœuvrés, les brocanteurs viennent chercher dans le tas, du bout des cils ou du bout de la canne, une occasion, un chef-
MURILLO
La Conception.
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Ml.'RILLO
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d'œuvre iîgartv (/est là aussi que les artistes besogneux rêvent de découvrir dans le tas humain un objet rare, l'homme qui achète et paie, Murillo, lui, trouve mieux qu'un acheteur: un entrepreneur qui prend toute sa producLion en gros, au rabais bien entendu. C'est un de ces hommes qui savent tout acheter et tout vendre.
Lorsque Murillo revoit Pedro de Moya revenu d'Angleterre avec ses copies d'après Van Dyck et Hubens, il est transporté d'admiration, prend un giand parti, bacIe queUiues douzaines de petits bons tli eux et décide crânement de faire, sans mousquet, le voyage des Flandres. Lu légèreté de son pécule et la gravité accueillante de Velasciuez Farrètent a Madrid, Le maître met le jeune artiste à même de tiavailler au Buen-l^etiro, ù TAlcazar. Il le guide pendant dix ans.
lui fait copier les grands Vénitiens, les grands I^'lamands, le laisse étudier les Velasquez. C'est l'enseignement complet. Murillo peut tenter demain VAssomplion, et après-demain le Pouilleux, En 1645, Tartiste revient à Séville. Ce n'est plus un apprenti, c'est un maîtreouvrier, il ne lui reste plus qu'à méditer son «chef-d'œuvre». Il ne s'en tiendra pas à un seul. Dans ses années de misère, il a appris à travailler vite. LTne commande de onze tableaux pour les Franciscains ne l'elTraie pas. La Cuisine des Anges du Louvre fait partie
Murillo.
L'Annonciation.
de celte série. Un autre tableau, San Diego [de Alcala avec les panures, trouvera sa vraie place à San Fernando.
Herrera, Ribera, Théotocopuli! . . . Ces trois noms grondent, roulent, éclatent, foudroient. Le nom du doux Murillo fait l'effet
MURILLO
Jésus et saint Jean.
d'un roucoulement de colombe après la tempête. Son œuvre sourit, chante et chatoie voluptueusement. C'est le Directoire en goguette après la Terreur noire. Sur les derniers tisons des bûchers, le peintre jette des pastilles embaumées. A la place où grimaçaient les damnés, dans les dernières bouffées de fumée rousse, on voit de
ECOLE ESPAGNOLE
MimiLLO
LA VIKR(iH AU ROSAIRK
petits anges, ou de petits amours, cravatés d'ailes, qui se réjouissent. Les successeurs de Torquemada commencent à être embarrassés de leurs mains noircies de fumée et poissées de sang. Sainte Catherine cherche un miroir pour ajuster son bonnel. Sainte Thérèse se pâme au bruit lointain d'une sérénade céleste. Murillo prend TEspagne malade en iin de crise, il la calme, Tégaie, sait l'asseoir, délicieuse convalescente, sur un lit de roses, tandis que discrctemenl il fait disparaître les chevalels, les lenailles. les instruments de lorlure encore chauds et rouges.
(Cependant, pour ne pas s'assoupir lui-même au murmure de sa valse lente, il plaque de temps en temps quelques maies accords.
Il sonne un ban à Velasquez, se lève et va peindre le Pouilleux qui est au Louvre, le Pai/san buvant, qui est à Londres, la (Galicienne à la monnaie A'c\ Vieille femme filanL qui sont au Prado.
Le Prado possède encore une suite de compositions religieuses de Murillo': \ Enfant prodigue, V Adoration dej> Bergers, la Vision de saint Bernard, Saint Itdefonse recevant de.s mains de ta Vierge ta cliasut)te miraculeuse, la Sainte Famille (Y\V oiseau, \ Enfant Jésus berger, la Vierge au rosaire. Sainte Elisabeth de Hongrie. Au Prado encore, le Père Cauaniltas, et le Jubilé de ta Porciuncula qui faisait partie d'un ensemble de vingt toiles commandées pour la décoration du couvent des Capucins à Séville.
MriUFJ.o. Saint François i La PorcinncnUi).
Certes, après examen, et toutes réflexions faites, Murillo est un artiste. Il a une habile manœuvre du pinceau, la souplesse du modelé, le don de peindre la chair, Tharmonie des colorations. Il sait grouper des personnages, faire s'envoler sur les nuages les angelots qui ressemblent à des amours, enrouler des écharpes
autour des Vierges en ascension et dénouer leurs chevelures, leur donner les charmantes couleurs de la jeune fille ou les chairs épanouies de la femme, effiler leurs doigts, extasier leurs regards à la minute sacrée de la Conception. Il sait composer des scènes comme celle de V Annonciation, où Fange respectueux s'agenouille devant Marie obéissante. Il sait installer un groupe tel que celui de la Vierge au Rosaire, qui est peut-être son chef-d'œuvre de peintre de la maternité.
Il n'ignore rien des grâces douillettes, des jeux et des ris malins de l'enfance, alors qu'il représente Jésus en petit berger, caressant l'agneau et tenant la houlette, alors que le troupeau broute la prairie voisine, ou bien le même Jésus enfant donnant à boire au petit Jean-Baptiste pendant que l'agneau favori regarde la scène et que des anges se penchent au bord du ciel entr'ouvert. Il excelle aussi, comme dans la Porcinncula, à peindre le moine saint François agenouillé, la pieuse apothéose du Christ apparaissant
^ftkm
MiniLLo.
Saint Iternard.
avec sa croix, sa mère à ses côtés, parmi des nuages peuplés d'anges qui jettent les fleurs à la volée dans riuinible cellule. Il peint avec la même sûreté saint Bernard, vêtu du froc blanc, agenouillé devant une délicieuse Vierge qui descend vers lui i)ortant son fils, tout environnée d'anges qui semblent tirer autour d'elle un rideau de théâtre. Il représ e n]t e] e n u n e scène pleine de gravité et de douceur Sainte Anne instruisant ta Vierge, le sérieux de la mère, l'attention de la petite fille, à laquelle deux anges qui tombent du ciel apportent une couronne. Il trouve des blancs nacrés, des bleus transparents, des dorures légères.
Mais, à la fin, on trouve qu'il y a trop d'anges, trop de Heurs, et malgré le talent certain, on éprouve une lassitude devant la
MUIULLO.
Sninle Anne instruisant la Yienje.
MuniLi.o.
Le Songe du patricien.
monotonie des formes el des couleurs, devant l'absence presque totale d'expression. Il y a une facilité, une inconscience certaine chez Murillo. Son ceuvre a une fadeur qui finit par rebuter Tadmiration. Il n'a donc pas connu l'existence, il n'a donc rien vu, rien éprouvé, qu'il a passé son temps à recommencer les mêmes tableaux de sainteté qui ont précipité, cela est sûr, la décadence de Tart religieux, lui ont enlevé son contact avec la vérité de la vie?
MUIULLO.
La Révélation du songe an Pape Liber io.
Heureusenienl, il y a eu, il faut le redire, un autre Murillo, un Murillo qui n'arriva jamais a la sublimité de Texpression, à la vision simple et l'orte des spectacles de la nature, des passions et des beautés de Thumanité, mais qui réalisa, néanmoins, d une
Murillo.
1/ Adoration des henjers.
manière saine, tranquille, charmante, des pages véridiques ou des compositions savantes. C'est le Murillo de la Sainic Famille à Voiseau, des artisans de son pays vus en toute familiarité, en pleine vie paisible, la mère à son métier de (lieuse, prête à manger un fruit, le père auprès de son établi, tenant Tenfant qui joue, un oiseau à la main, avec le petit chien de la maison. C'est
le Murillo de V Adoration des bergers, scène rustique el simple, où il y a la poésie de Telable et de la pauvreté; du Songe du Patricien et de la Révélation du songe au Pape Libéria, deux compositions qui ont l'ordonnance et la somptuosité des maîtres de Venise; enfin, de la Sainte Elisabeth de Hongrie lavant la tête des teigneux, d'un détail réaliste absolu, exhibition de plaies, d'ulcères, d'infirmités, en contraste avec la grâce bienveillante des suivantes de la reine, et la physionomie bonne et sérieuse de celle-ci, attendrie au spectacle de la misère, pansant les blessures de ses mains douces, apaisant les douleurs par ses regards compatissants, la simplicité de ses actes.
A Cadix, Murillo exécute, ou plutôt commence son dernier tableau. Tombé d'un échafaudage, il languit quelques semaines et meurt le 3 Avril 1(582.
Comme Velasquez, Murillo avait aOranchi l'un de ses serviteurs, Sebastien (îomcz (el Mulato) et en avait fait son élève. Juan (îarzon, Francisco Menesès, Juan Simon Guttierez sont également sortis de son atelier. Rien de ces artistes au Prado. La foule ou la procession de ses disciples ou imitateurs s'étend jusqu'à la fin de XVlIle siècle.
Miguel de Tobar (1()78— 1758), dont le Prado possède une copie d'un portiait de Murillo, a peint aussi des Vierges^ d'expression mixte. Vont-elles nous chanter un cantique ou une ariette d'opéracomique? De même la Dinine Bergère do Bernardo Guzman Llorente (1683—1757). Promenons-nous dans ces pâturages édeniques: le loup n'y est pas.
Deux peintres luttent contre la décadence et le maniérisme. Le premier, Francisco de Herrera, dit el Mozo (1022—1085), après une jeunesse orageuse, s'assagit, non sans conserver une certaine fébrilité qui se traduit en compositions grimaçantes et tourmentées, telles que le Triomphe de sainte Hermenegilde.
ECOLE ESPAGNOLE
MURÏLLO